Le centenaire de Simone de Beauvoir : témoignage de Madeleine Gobeil-Noël

Simone de Beauvoir

Un siècle s’est écoulé depuis la naissance de Simone de Beauvoir, écrivain et philosophe dont l’influence se fait sentir encore aujourd’hui dans la vie des femmes du monde entier. En 2006, nous avons eu à Prague l’occasion de rencontrer Madeleine Gobeil-Noël. Cette Canadienne d’origine qui vit aujourd’hui à Paris et se considère plutôt comme une citoyenne du monde, a été profondément marquée dans sa jeunesse par les écrits de Simone de Beauvoir. C’était pour elle une révélation fondamentale qui lui a permis de se libérer de nombreuses idées reçues, de jeter certains scrupules, de vivre une vie authentique.

Madeleine Gobeil-Noël a eu la force d’aller encore plus loin que les autres lectrices de Simone de Beauvoir. Elle a rendu visite à son idole à Paris, a su éveiller ses sympathies et aussi celles de Jean-Paul Sartre :

« Quand j’étais une jeune fille canadienne, à 15 ans, j’ai envoyé une lettre à Simone de Beauvoir chez Gallimard et elle m’a répondu. C’est ainsi que cette amitié s’est déclarée. Et Simone de Beauvoir, qui était très généreuse lorsque je suis arrivée à Paris en 1958, m’a présentée à Sartre et à tous ses amis. Donc ce furent de grands amis, pendant trente ans, jusqu’à leur mort. »

Témoin privilégié de la vie du couple Sartre-Beauvoir, Madeleine Gobeil-Noël a réalisé avec le journaliste Claude Lanzmann en 1967 trois films qui sont des documents uniques sur la vie et les opinions de ces deux personnalités, des portraits de ces deux esprits hors du commun. C’est un de ces films documentaires, un portrait croisé de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, qu’elle a présenté aussi à Prague en 2006. Le film situe Simone de Beauvoir à un moment où s’achève une étape importante de sa vie littéraire et aussi dans un contexte historique et politique précis :

« Nous sommes en 1967 : Simone de Beauvoir vient d’achever trois gros volumes de mémoires. ‘Les mémoires d’une jeunes fille rangée’, ‘La force de l’âge’ et ‘La force des choses’. ‘Les mémoires d’une jeune fille rangée’ est une œuvre qui restera dans la littérature. Simone de Beauvoir y raconte son enfance. Et à la fin de ce grand travail, c’est la fin de la Guerre d’Algérie. (…) Donc ça a été une période très violente pour la France. Vous allez voir que, plus que Lanzmann, j’ose poser des questions qu’on pourrait dire impertinentes et qui, à mon avis, ne l’étaient pas, parce nous avions une relation de vérité. Donc je pouvais lui dire : ‘Sartre ne devrait aimer que vous.’ Vous savez, quand j’avais vingt ans, je pouvais lui dire ce que je pensais et tout le temps elle répondait avec une grande franchise et beaucoup de gentillesse. Donc voilà, elle nous parle de ce que c’est la mémoire. C’était une femme qui pleurait souvent. Elle appelait ça les larmes de crocodile. Elle avait une vision de la mort qui était tragique et parlait beaucoup du délaissement, de la contingence. Elle nous l’explique. »


Par des touches précises, par des questions que d’autres journalistes n’oseraient pas poser, par maints épisodes de la vie quotidienne, Madeleine Gobeil-Noël et Claude Lanzmann arrivent à saisir dans le film beaucoup d’aspects de la vie du célèbre couple qui se prête à ce jeu visiblement avec confiance et complicité. Sans ce témoignage intime certaines facettes de la personnalité de Simone de Beauvoir auraient été probablement oubliées. Madeleine Gobeil-Noël revient à quelques passages de son film :

« Elle (Simone de Beauvoir) est très belle, avec cette espèce de voix rauque qu’elle a. Sartre a une voix plus dorée. Ce français qu’il parle est absolument extraordinaire. Il disparaît de plus en plus. Et Simone de Beauvoir s’y présente comme une personne de la nostalgie et aussi du regard sur soi. Lorsque nous l’avons interviewée, elle venait de déclarer après le troisième volume de Mémoires : « Je suis flouée. » Et son public a été scandalisé : « Comment aurait-elle manqué sa vie ? » Alors je n’hésite pas, moi, toute jeune fille que je suis, à lui demander dans le film : « Comment ? Vous avez dit ça ? C’est terrible. « Et elle répond très bien. C’est un moment de découragement. C’était la fin de la guerre d’Algérie. Ils avaient tellement souffert. Ils avaient dû se cacher plusieurs mois dans un appartement sur les quais de Seine, il y avait eu le Manifeste des 121, plusieurs amis qui s’étaient déclarés contre la torture avaient perdu leur emploi … Alors on sent chez elle, après un long voyage au Brésil, qu’elle est triste. C’est-à-dire que : la fin de la maturité pour elle est moins belle que la jeunesse. »

Evoque-t-elle dans le film la condition féminine qui était un des grands thèmes de sa vie?

« Elle en parle très bien. A cette époque, en 1967, il y a comme une régression de la condition féminine en France. On tente de persuader les femmes qu’il vaut mieux qu’elles restent à la maison. Et naturellement elle s’oppose à cela et fait intervenir le phénomène de la rareté, c’est-à-dire qu’il n’y pas assez d’emplois. Parce qu’elle dit que s’il y avait assez d’emplois pour tout le monde, on persuaderait les femmes en leur disant qu’elles sont d’autant plus féminines, d’autant plus extraordinaires quand elles travaillent. Alors, elle parle naturellement de cela. Voilà. »

En voyant le film, le spectateur peut-il se faire une idée de la vie quotidienne du célèbre couple, et même peut-être de sa vie intime ?

« Oui, car je les montre par exemple au café déjeunant ensemble. Il y a aussi dans ma vie de jeune fille le mythe de Paris, alors nous l’exprimons, Simone de Beauvoir et moi, en faisant une grande promenade dans les lieux qu’elle a tant aimés, La Coupole, La Rotonde, devant la maison de Sartre qui avait sauté pendant la Guerre d’Algérie, et il y a l’image qui m’émeut encore aujourd’hui, bien que j’aie tant de fois vu le film – c’est de les voir côte à côte, écrivant, comme ils le faisaient tous les jours, à quatre heures de l’après-midi en fumant force cigarettes. Alors l’image est très belle et enfumée à la fois. »