Le discours social de l’Eglise catholique dans la Première République tchécoslovaque

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« Les Tchèques sont la nation la plus athée d’Europe ». Voici une phrase que l’on entend souvent lorsque l’on évoque le sentiment religieux des Tchèques après 1989. Si le pays possède de nombreuses et somptueuses églises, force est de constater que depuis 1989 les fidèles y sont rares et ce, malgré la reconnaissance, à la suite de la chute de la dictature, du rôle de l’Eglise catholique comme force d’opposition au communisme. « Conséquence de l’application d’une forme dure du communisme et de la normalisation pendant plusieurs décennies », penseront certains. Rien n’est moins sûr. S’il faut reconnaître que la sécularisation et la distanciation vis-à-vis du clergé catholique est un phénomène observable dans l’ensemble des sociétés européennes, la prise de distance de la société tchèque vis-à-vis de l’Eglise romaine s’inscrit, sans doute, dans un mouvement plus ancien. Quelques éléments de compréhension avec Jakub Štofaník, un jeune historien slovaque installé à Prague et dont les travaux portent sur le discours social de l’Eglise catholique tchécoslovaque dans l’entre-deux-guerres, une période durant laquelle le clergé cherche sa place dans le nouvel Etat.

Jakub Štofaník
Qu’est ce que vous entendez par la ‘pensée sociale de l’Eglise catholique’ de la Première République tchécoslovaque ?

« C’est la réception de l’encyclique sociale Rerum novarum (1891) et Quadragesimo Anno (1831), des textes édités par le pape et des prêtres autour du Saint-Siège. Le texte Rérum novarum contient l’idée que l’Eglise doit réagir aux changements dans la société. Ces textes se concentrent sur la position des ouvriers dans l’Eglise catholique. »

Est-ce que ce sont des textes qui proposent une alternative au mouvement ouvrier qui est entrain de se construire et de s’internationaliser en Europe ?

« Je ne pense pas que ce soit une alternative au mouvement ouvrier, je pense que c’est plutôt une alternative au développement et au regard porté sur la société par les libéraux et le socialisme. C’est une alternative à ces deux courants. »

Rappelons que Rerum novarum (1891) est la première encyclique sociale au sens moderne. Le pape Léon XIII y présente les thèmes du travail et du salaire à une époque où les ouvriers des pays européens en plein essor industriel deviennent de plus nombreux et dont les conditions sont extrêmement difficiles. Les ouvriers sont alors sensibles aux nouvelles idéologies sociales souvent anticléricales qui constituent autant de concurrents au discours de l’Eglise catholique. L’encyclique Rerum novarum aborde les questions de la propriété privée et du rôle de l'État, du droit d'association des travailleurs et des droits de la famille. L’encyclique Quadragesimo Anno de Pie XI (1931) a été écrite à l'occasion du 40ème anniversaire de Rerum novarum. Elle apporte de nombreuses nouveautés au cadre déjà tracé par le premier texte. Elle souligne le fait que la révolution industrielle a une dimension globale.

Quel est le contexte de l’Eglise catholique tchécoslovaque ? Sachant que le clergé était l’un des piliers du pouvoir des Habsbourgs, comment cela se passe après 1918 ?

« La situation ou la position de l’Eglise catholique en Tchécoslovaquie dans l’entre-deux-guerres ou au début de la Première République, par rapport à la situation dans l’Empire austro-hongrois, est beaucoup plus faible. L’Eglise ne joue plus le rôle de pilier. Dans les premières années, il s’agit plutôt d’une situation de conflit entre les représentants de l’Etat et les représentants de l’Eglise. En outre, il y a des problèmes internes dans l’Eglise, la question de ce que l’on appelle les hérésies et la création de nouvelles Eglises tchécoslovaques au début des années 1920 et la réaction de la hiérarchie face aux nouveaux concurrents sur la scène de la vie religieuse en Tchécoslovaquie. »

La pensée sociale de l’Eglise catholique dans l’entre-deux-guerres s’applique dans un pays qui est industriellement avancé en Europe. Comment s’intègre cette pensée sociale dans le pays ?

« Du point de vue de la traduction des grandes encycliques et l’intégration de la pensée sociale, l’Eglise est visible. Du point de vue de la création d’un mouvement ouvrier-catholique on ne peut pas le comparer à d’autres milieux européens. Toutefois, comme partout en Europe, le discours social s’adresse avant tout aux ouvriers et aux sociétés urbaines en général ; des sociétés confrontées à une forte sécularisation. »

La Première République tchécoslovaque est composée de différentes nationalités. Qu’est ce que vous pouvez nous dire sur la différence du catholicisme entre les pays tchèques et slovaque ?

« Je pense que la position du catholicisme en Slovaquie a été plus forte que dans les pays tchèques même au début de la République tchécoslovaque en 1918 et durant toute la période de l’entre-deux-guerres. Le catholicisme slovaque a joué un rôle important dans la vie politique. La religiosité de la Slovaquie était plus forte, même si l’Eglise catholique a maintenu une bonne position dans la vie politique de l’ensemble du pays. L’archevêque de Prague à, à cette époque, une position qui n’est pas faible. »

L’essor du nationalisme tchèque au XIXe siècle s’est accompagné d’un fort recul de la religiosité dans les pays tchèques. Le sociologue des religions Zdeněk Nešpor, précise ainsi que le nationalisme tchèque se serait construit non en référence au clergé, mais sur la base de facteurs historiques. Le nationalisme tchèque aurait ainsi cherché à se démarquer du support religieux comme facteur d’identification des populations tchèques et aurait trouvé les moyens de légitimer son existence en magnifiant non pas le catholicisme seulement mais l’État tchèque médiéval, les institutions étatiques, sociales. Le clergé et la religion ne sont pas exclus de la série de références qui fonde la nation tchèque. Dans les discours des historiens tchèques du XIXe siècle, le clergé catholique n’est toutefois pas la référence qui appuie l’essor de la nation. C’est en effet dans le mouvement hussite que les grands noms de l’histoire nationale trouvent alors les sources de la nation moderne. Selon Zdeněk Nešpor, grâce à la recherche historique menée par les éveilleurs de la nation durant le XIXe siècle, les Tchèques auraient redécouvert la grandeur de leur histoire. Dans « Qu’est-ce que les Tchèques », le philosophe et historien Jan Patočka rappelle ainsi :

… l’éminent historien František Palacký applique cette idée la grandeur de l’histoire nationale tchèque au hussitisme qui signifie à ses yeux à la fois une ouverture sur le monde moderne de l’humanité émancipée et un retour aux profondeurs du génie national avec son « démocratisme » élémentaire et fondamental.

Nous ne souhaitons pas discuter ici de la pertinence des théories sur le caractère national tchèque. Nous retiendrons cependant que depuis le XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la société tchèque s’est profondément distanciée de ses élites cléricales. Sauf dans les régions frontalières de Bohême où la population germanophone est restée, jusqu’à son transfert en Allemagne, profondément attachée à la pratique religieuse et dans une grande majorité catholique. Le déplacement forcé des Allemands tchécoslovaques et la prise du pouvoir des communistes en 1948 accentuent davantage la sécularisation de la société.