Le monde en bleu foncé de Jaroslav Jezek

Jaroslav Jezek, photo: CTK

En 1927, un jeune homme passe son concours de sortie du Conservatoire de Prague avec un concerto pour piano de sa composition. C'est une oeuvre bien originale qui marie la forme classique en trois mouvements avec les danses très à la mode en ce temps-là : fox-trot, tango et charleston. Ces jours-ci nous nous rappelons le centenaire de la naissance de ce musicien incomparable qui s'appelait Jaroslav Jezek.

Jaroslav Jezek, photo: CTK
Le concerto plaît beaucoup à deux jeunes comédiens qui lancent un nouveau théâtre à Prague. Ils proposent au jeune homme de devenir le compositeur attitré de leur théâtre. Le grand trio est né : Jiri Voskovec, Jan Werich et Jaroslav Jezek deviennent protagonistes du Théâtre libéré, ensemble qui donne à la satire politique une vie, une énergie et un humour irrésistibles.

Grâce à la diversité de ses talents Jaroslav Jezek est aussi à l'aise dans les formes musicales classiques (concertos pour divers instruments et orchestre, quatuors à cordes, mélodies, sonates) que dans les genres qu'on entend en général dans les théâtres de variété. C'est sur les paroles de Voskovec et Werich que Jezek compose toute une série de chansons et de danses qui s'imposent rapidement comme véritables tubes, qu'on fredonne dans la rue et qui contribuent dans une grande mesure à l'immense succès du Théâtre libéré.

Tous les succès de la brillante carrière de Jaroslav Jezek cachent cependant une réalité plutôt sombre. La santé du jeune compositeur est défaillante et il souffre d'une faiblesse de vue proche de la cécité. Il voit les personnes et les objets qui l'entourent en bleu et le bleu deviendra sa couleur fétiche. C'est dans la chanson « Le monde en bleu foncé » qu'il exprimera les vicissitudes secrètes de son existence. Et la vie lui prépare encore une autre épreuve. En 1938, après le traité de Munich, la situation du Théâtre libéré qui dénonçait la montée du nazisme, devient intenable. Le théâtre est fermé, Voskovec, Werich et Jezek s'exilent aux Etats-Unis. A New York, la santé de Jaroslav Jezek se détériore rapidement et il meurt le 1er janvier 1941 à l'âge de 35 ans.

On rappelle souvent que le sort lui a accordé le même nombre d'années qu'à Mozart mais les deux musiciens se ressemblaient aussi par l'universalité de leurs talents, la fraîcheur et l'éternelle jeunesse de leur musique. Aujourd'hui encore, il est quasi impossible de trouver un Tchèque qui n'ait jamais entendu une chanson de Jaroslav Jezek. Quant à l'autre facette de son talent, la musicologie moderne lui reconnaît une place importante dans l'évolution de la musique tchèque de la première moitié du XXe siècle. Selon le musicologue Guy Erismann, son Concerto pour violon et orchestre de 1930 demeure une des oeuvres tchèques les plus audacieuses de cette époque.