Le prologue des guerres hussites

L'Epopée hussite, photo: MOBA
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« Je ne veux pas imposer aux lecteurs une seule opinion sur les événements d’une époque. Que chacun se fasse sa propre idée des héros et des situations que je décris. » Tel est le crédo de l’historien et romancier tchèque Vlastimil Vondruška qui vient de publier le premier tome d’une grande saga médiévale en sept parties intitulée « Husitská epopej – l’Epopée hussite ». Le livre qui retrace les événements entre 1400 et 1415 est une espèce de prologue des guerres hussites qui ont bouleversé l’Europe centrale pendant la première moitié du XVe siècle et ont préparé le terrain pour la Réforme de Martin Luther.

Vlastimil Vondruška,  photo: Archives de Vlastimil Vondruška
Vlastimil Vondruška est un auteur prolifique. La liste de ses œuvres est impressionnante. L’auteur, né en 1955, a écrit de nombreux ouvrages de vulgarisation de l’histoire et plusieurs séries de romans inspirées notamment par le Moyen Âge. Il fait redécouvrir aux Tchèques leur histoire et ses lecteurs l’apprécient. Lauréat de plusieurs prix littéraires, il a été, en 2013, l’auteur tchèque dont les livres ont été le plus souvent empruntés dans les bibliothèques publiques. Après une série de quatre romans sur les rois tchèques de la dynastie des Prémyslides, il récidive donc en se lançant dans une saga évoquant la période qui est pour d’aucuns la plus glorieuse de l’histoire du peuple tchèque, celle des guerres de religion du XVe siècle. Cependant si c’est une période glorieuse, elle n’en est pas moins controversée. Aujourd’hui encore la personnalité de Jan Hus, réformateur de l’Eglise condamné pour hérésie, et la révolution hussite ayant éclaté à la suite de son martyre, posent de nombreuses questions et alimentent la polémique. L’ambition de Vlastimil Vondruška a été de démentir de nombreuses idées reçues sur ce chapitre de l’histoire qui restent profondément enracinées en nous :

« On a insinué dans l’esprit des gens tant de choses sur les hussites qu’aujourd’hui nous n’avons pratiquement plus rien à insinuer. Les uns les louaient, les autres les blâmaient, certains les prenaient pour des athéistes, d’autres pour les combattants de Dieu. Pour certains, c’étaient des héros, pour d’autres des malfaiteurs. Quel rôle voulez-vous encore leur donner ? Nous devrions donc chercher plutôt à les laver de tout cela, à rendre plus objective notre opinion sur eux. Quand les politiciens, les idéologues et parfois même les médias et les artistes s’emparent de l’histoire, il en résulte un certain gâchis. Et si ce gâchis se retrouve dans les manuels scolaires, il finit par déformer notre opinion sur l’histoire. »

L'Epopée hussite,  photo: MOBA
Vlastimil Vondruška cherche donc d’abord à débarrasser l’histoire des idées reçues et des partis pris et à présenter les personnalités et les événements historiques avec le maximum d’objectivité. Il désire cependant aussi faire une espèce de parallèle entre les faits historiques et notre situation actuelle, car il est convaincu que tout se répète et que les mécanismes de l’histoire sont toujours les mêmes :

« Le premier tome de ‘L’Epopée hussite’ démontre donc que l’ambition des gens qui nous gouvernent, ne devraient pas nous gâcher la vie et notre bonne humeur. Si vous examinez la période hussite, vous constatez qu’il y a eu toujours une grande différence entre ce q ue disait par exemple Jan Želivský et autres réformateurs, et la vie des gens simples. Evidemment, ces gens croyaient en certains idéaux, mais ce qui étaient prioritaire pour eux, c’était de gagner leur vie, d’avoir une femme, un amour, des enfants … Et aujourd’hui c’est pareil.»

En 1414, Jan Hus se rend au Concile de Constance pour défendre ses idées sur la réforme de l’Eglise. Il dispose d’un sauf-conduit de l’empereur Sigismond mais celui-ci pliera finalement à la volonté du Concile et lui retirera sa protection. Jan Hus refuse d’abjurer ses idées et au bout d’un procès d’inquisition les dignitaires de l’Eglise le condamnent à la mort pour hérésie. Il est brulé vif le 6 juillet 1415 et la nouvelle de sa mort déclenche une véritable révolution dans le royaume tchèque. L’Eglise catholique doit céder la place aux utraquistes décidés à appliquer les idées de Jan Hus dans la vie religieuse, et cela déclenche les guerres de religions qui se poursuivront pendant deux décennies. Toute l’Europe catholique se mobilise pour démanteler le mouvement hussite, cinq croisades sont organisées mais les croisés finissent toujours par se faire écraser par les armées hussites. Ce n’est que le Concile de Bâle qui apportera en 1436 un accord de paix parce que les revendications des hussites sont partiellement acceptées par le Saint-Siège et reçoivent l’aval de l’empereur Sigismond.

Jan Hus au Concile de Constance | Photo: Wikimedia Commons,  public domain
Le premier tome de l’Epopée hussite de Vlastimil Vondruška ne retrace que la période entre 1400 et 1415 et se termine donc par la mort de Jan Hus. C’est sur le fond de ces événements historiques que se déroule la vie d’une famille de marchands de la ville de Písek qui est la véritable charpente du roman :

« Je voulais raconter l’histoire des gens simples et c’est pourquoi j’ai créé un modèle de famille. Mais ce n’est pas une fiction absolue. J’ai cherché dans les annales tchèques les destinées des gens. La famille des Prokop est une fiction, mais ce qu’ils font, la façon dont la famille se ramifie, cela correspond aux modèles que vous trouvez au XIVe siècle. J’ai donc essayé de représenter la vie d’une grande famille qui est divisée par la force des choses entre deux camps opposés, une partie est utraquiste et une autre partie reste du côté des catholiques. La pression des événements est telle que les deux parties s’affrontent. Evidemment c’est une chose horrible quand le père lutte contre son fils. Dans certaines époques vous êtes emportés par les événements, vous vous retrouvez dans un train dont vous ne pouvez pas descendre. J’ai créé donc cette famille pour ne pas être limité par l’exactitude des dates. Je voulais travailler aussi avec la fabulation et le récit. »

Jan Žižka et les hussites
Dans le premier tome, la vie des frères de la famille Prokop et de leur sœur Markéta n’est pas encore trop influencée par les événements de la grande Histoire. Le frère Olbram réussit, malgré la désapprobation de son père Prokop, à lancer un commerce de métal de fer prospère, son frère Jošt tire un trait sur son passé de brigand, et le troisième des frères, Adam, se fait ordonner prêtre et élève dans son presbytère un enfant abandonné. La famille finit par se diviser. Certains de ses membres s’installent à Prague, les autres restent en Bohême du Sud. Entre temps les événements de la grande Histoire se précipitent. Le lecteur peut suivre la vie tourmentée et aventureuse du roi de Bohême Venceslas IV, les tensions nationalistes et les activités de Jan Hus à l’Université de Prague, la jeunesse de Jan Žižka, futur commandant en chef de l’armée hussite, ou la célèbre bataille de Grunwald, dans laquelle le royaume de Pologne-Lituanie triomphe de l’Ordre Teutonique. Le livre se termine par le Concile de Constance, le procès de Jan Hus et sa mort. Le feu de son bûcher va bientôt se répandre sur une grande partie de l’Europe.

Outre les faits historiques concrets, l’auteur désire évoquer cependant aussi les spécificités de la vie et de la spiritualité du Moyen-Age et les faire comprendre au lecteur moderne :

« Le Moyen-Age a été une époque très spirituelle. Souvent, le bonheur ne se trouve pas dans ‘l’écuelle remplie’. Le bonheur se trouve dans la vie accomplie, et ce n’est pas la même chose. Ces gens-là avaient une idée pour laquelle ils étaient prêts à se battre. Ils étaient fiers, ils étaient croyants. Tous ceux qui combattaient pour le calice, symbole du hussitisme, étaient absolument convaincus de lutter pour une cause juste. (…) Je suis persuadé qu’ils étaient plus calmes et manquaient moins d’équilibre intérieur que nous parce qu’ils avaient un objectif qui donnait un sens et un accomplissement à leur existence terrestre. »

(Le premier tome de la saga « Husitská epopej » (L’Epopée hussite) sous-titrée « Za časů krále Václava » (Au temps du roi Venceslas) est sortie aux éditions MOBA.)