Les choix de Suzanne Renaud

Photo: Paseka
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La vie de la poétesse française Suzanne Renaud (1889-1964) aurait été sans doute bien différente si elle n’avait pas rencontré l’admirateur tchèque de sa poésie qu’était Bohuslav Reynek. Leurs chemins se sont croisés et leurs vies ont fusionné. Suzanne a suivi son mari Bohuslav dans sa patrie tchèque, un pays inconnu où la vie était difficile et où elle devait pourtant passer le reste de son existence. La biographie de cette femme attachante intitulée « Suzanne Renaud /Petrkov 13 » est sorti aux éditions Paseka. Son auteur Lucie Tučková a présenté l’héroïne de son livre au micro de Radio Prague. Voici la première partie de cet entretien :

Une Grenobloise dans la campagne tchèque

Comment avez-vous découvert Suzanne Renaud ? Quel aspect de son personnage vous attirait avant tout – sa vie, sa légende ou sa poésie ?

Lucie Tučková,  photo: Milan Kopecký,  ČRo
« Tout d’abord, j’ai découvert la poésie de Suzanne Renaud. C’était encore pendant mes études au lycée, et petit à petit je suis devenue très intéressée par sa propre vie parce que j’ai découvert que c’était une poétesse française qui a vécu la plupart du temps en Tchécoslovaquie. Elle a donc dû changer de pays, de résidence, et elle a vécu également avec un autre poète, Bohuslav Reynek. Mais je ne peux pas dire que c’était sa légende, parce qu’à l’époque où j’ai commencé à m’intéresser à Suzanne Renaud, elle était très peu connue en République tchèque. »

Comment présenter Suzanne Renaud à quelqu’un qui n’a pas encore entendu parler d’elle. Quels sont les points principaux et les étapes principales de sa biographie ?

Photo: Paseka
« C’est un peu difficile de le dire brièvement. Suzanne est née en 1889 à Grenoble dans une famille bourgeoise. Elle a fait des études universitaires. Etant une femme, c’est quelque chose de nouveau à l’époque. Elle est devenue bachelière et après elle a fait ses études à l’Université de Grenoble. Elle s’intéressait d’abord à la littérature anglaise. Elle a beaucoup voyagé avec sa mère puis avec sa sœur, donc de nouveau quelque chose qui n’était pas tout à fait fréquent à l’époque. Elle est devenue poète un peu tardivement, elle n’a publié son premier recueil qu’à l’âge de 33 ans. Et c’est à cette époque-là que commence la seconde étape de sa vie parce que c’est grâce à ce recueil qu’elle fait la connaissance de Bohuslav Reynek. Il s’est adressé à elle tout d’abord en demandant s’il pouvait devenir traducteur de ses poèmes, mais vite il est tombé amoureux d’elle. Alors c’est ici que commencent les années décisives de la vie de Suzanne qui devait devenir plutôt poète tchécoslovaque que française. Devenue la femme de Bohuslav Reynek, elle a accepté de vivre moitié à Grenoble et moitié en Tchécoslovaquie tout d’abord. A partir de 1936, elle devait passer sa vie en Tchécoslovaquie. C’est, je dirais, la troisième étape de sa vie. »

Finesse et féminité

Suzanne Renaud était une poétesse très particulière, très discrète. En quoi réside la valeur de sa poésie ? Qu’est-ce que vous appréciez surtout chez cette poétesse ?

« Il y a beaucoup de valeurs en même temps. Bien sûr elle était très enracinée dans la foi qui est présentée très discrètement dans sa poésie mais qui est toujours-là, qui est omniprésente. C’est aussi une certaine sensibilité, la façon de percevoir les paysages, de percevoir les objets tout autour, une sensibilité très féminine, tendre et fine. Je dirais que la poésie de Suzanne Renaud est très particulière par cette finesse extrême, finesse et féminité en même temps. En plus, quand elle a dû vivre en Tchécoslovaquie dans un exil très dur après 1948, je dirais que c’est aussi une force intérieure qui est présente dans ses vers. Que les poèmes aient pu naître encore pendant cette dure période d’exil, c’est quelque chose que j’admire. On voit un grand mûrissement de l’œuvre de Suzanne Renaud, après bien sûr des années de silence, pendant la période vers la fin de sa vie en exil en Tchécoslovaquie. »

En 1926, Suzanne Renaud a épousé Bohuslav Reynek. Qui était Bohuslav Reynek et qu’a-t-il apporté dans la vie de Suzanne ?

Suzanne Renaud,  photo: Repro Suzanne Rennaud/petrkov 13 / Paseka
« Bohuslav Reynek était un grand artiste, traducteur de plusieurs langues, peintre et graveur. Bien sûr il était d’un grand apport en tant qu’artiste. D’autre part, c’était un homme qui était amoureux de Suzanne Renaud, qui est devenu son époux. Donc Suzanne a eu la possibilité d’avoir des enfants et je dirais que c’était très tardivement à cette époque-là, parce qu’à l’âge de 38 ans, c’était déjà quand même le moment où il fallait avoir des enfants, si on voulait en avoir. Et Suzanne désirait avoir des enfants. Avant d’avoir fait la connaissance de Bohuslav, sa vie a été remplie de moments difficiles, elle a perdu sa maman, elle a eu plusieurs relations et certains de ses amants sont morts tragiquement. C’est grâce à Bohuslav Reynek qu’elle a pu vivre sa maternité. En plus Bohuslav était le traducteur de Suzanne et elle est devenue beaucoup plus connue en Tchécoslovaquie qu’en France. Jusqu’à nos jours, elle est très connue dans sa région natale, dans les alentours de Grenoble, en Dauphiné, mais en Tchécoslovaquie et puis en République tchèque, c’est surtout grâce aux traductions de Bohuslav Reynek qu’elle est devenue connue. »

Nostalgie de la France

Suzanne a donc épousé Bohuslav. A-t-elle regretté sa décision par la suite? La France lui manquait-elle beaucoup ?

« Ce sont des choses qu’il faut séparer un peu. Bien sûr la France lui manquait beaucoup. Suzanne était très attachée au pays des Alpes, à son pays natal, et elle regrettait donc vraiment de ne pas pouvoir rentrer en France. C’est sûr. A-t-elle regretté d’avoir épousé Bohuslav Reynek ? Il est difficile de dire ça. Elle se posait la question, elle faisait le bilan, mais finalement elle a répondu par un ‘oui’ et a accepté quand même de rester en Tchécoslovaquie. Si elle avait voulu, elle aurait pu partir mais finalement elle n’a pas pris cette décision. Elle a éprouvé du regret à certains moments, mais elle a dit oui et elle l’a tenu jusqu’au bout. C’est important. »

Suzanne et Bohuslav, qui étaient des artistes très originaux, s’influençaient-ils l’un l’autre et s’inspiraient-ils mutuellement dans leur création ?

Photo: Repro Suzanne Rennaud/petrkov 13 / Paseka
« C’est difficile à dire. Quand j’ai posé cette question aux fils de ce couple d’artistes, ils m’ont répondu : ‘Pas directement’. Je dirais que Suzanne et Bohuslav s’inspiraient, ça oui, mais je pense qu’ils ne s’influençaient pas beaucoup parce que Suzanne tout d’abord ne parlait pas très bien le tchèque. Encore au début des années trente, sa connaissance de la langue tchèque était très limitée. Elle adorait les dessins et les gravures de son mari et il y avait toujours des projets de coopération, par exemple de faire un recueil de poèmes de Suzanne accompagnés de gravures de Bohuslav. Et puis on voyait que les deux poètes étaient quand même très proches l’un de l’autre pendant certaines étapes de leur parcours artistique, parce qu’il y avait par exemple des poèmes consacrés à l’hiver qui sont très proches. Je ne dirais pas qu’il y ait une influence directe dans les poèmes, ni dans la phase de création, mais la vie à côté l’un de l’autre formait bien sûr les esprits des deux artistes. »

Qu’a apporté la naissance de ses fils à Suzanne Renaud, comment les enfants ont-ils changé son existence ?

Suzanne Rennaud et Bohuslav Reynek avec ses énfants,  photo: Repro Suzanne Rennaud/petrkov 13 / Paseka
« Je dirais que c’était un moment tout à fait décisif, puisque Suzanne a pu vivre après toutes les épreuves finalement des moments heureux, si on peut être heureux dans la vie. C’était le moment où elle était heureuse parce qu’elle adorait les enfants. Les enfants lui ont apporté de la joie, mais pas seulement la joie maternelle, bien que ce soit très important. En plus de cela, c’est aussi la découverte du paysage de la Vysočina (Plateau tchéco-morave), paysage de son mari. Elle l’a découvert autrement. Avant c’était la Vysočina, où il fait très froid en hiver et où il était très difficile de survivre même au printemps. C’était très difficile pour elle. Mais avec les enfants, elle a commencé à apprécier même ce pays-là. Donc avec les enfants, elle a découvert autrement son paysage. Et puis les enfants étaient des partenaires pour elle, les enfants sont devenus les amis très proches des deux parents. A la fin de sa vie, les enfants soutenaient Suzanne, l’aidaient à vivre, lui donnaient de l’espérance et du courage. »

(Suite de cet entretien dans cette rubrique samedi prochain.)