Les multiples vies d’Arnošt Lustig pour raconter l’humain
Le 21 décembre prochain, Arnošt Lustig aurait eu 100 ans. Pour célébrer le centenaire de l’un des grands écrivains tchèques du XXe siècle, le FestivAL100 propose cette année une série d’événements consacrés à son œuvre et à sa pensée, en Tchéquie et à l’étranger. Né dans un quartier ouvrier de Prague en 1926, Arnošt Lustig a survécu à la déportation et aux camps nazis avant de devenir écrivain, journaliste et scénariste. La Shoah est au cœur de son œuvre, mais aussi une réflexion plus large sur l’homme et la capacité à rester humain dans les situations les plus extrêmes. Radio Prague Int. a rencontré sa fille, Eva Lustigová, pour évoquer les multiples vies d’Arnošt Lustig et ce que son œuvre peut encore nous dire aujourd’hui.
Eva Lustigová, nous sommes ravis de vous recevoir en studio pour évoquer votre père, le journaliste et écrivain Arnošt Lustig, dont, à ma connaissance, au moins deux romans ont été traduits en français, mais qui est évidemment l’auteur de bien plus de livres. Il en a également tiré des scénarios pour le cinéma. On pense notamment aux Diamants de la nuit, de Jan Němec, dont il a écrit le scénario, l’un des films phares de la Nouvelle Vague tchécoslovaque des années 1960. Toute l’œuvre d’Arnošt Lustig est marquée par la Shoah, et nous aurons l’occasion d’en parler dans cet entretien. Votre père aurait eu 100 ans le 21 décembre. Quand on prononce aujourd’hui le nom d’Arnošt Lustig devant vous, quelle est la première image qui vous vient à l’esprit ?
« Arnošt Lustig, pour moi, c’est beaucoup de choses. C’est aussi un ami. Mon père était un écrivain fantastique, qui savait vraiment écrire. »
Arnošt Lustig, « sérieusement joyeux »
Ce qui frappe, en fait, dans les différents témoignages que vous donnez sur lui et que j’ai eu l’occasion de lire, c’est cet immense paradoxe. C’était un homme qui avait connu Terezín, Auschwitz, Buchenwald, qui s’était échappé d’un transport de la mort et avait ensuite participé au soulèvement de Prague. Et pourtant, vous dites à plusieurs reprises dans vos entretiens qu’il était profondément joyeux, amoureux de la vie. Alors, qui était exactement votre père ?
« Il disait que chaque personne avait deux yeux : l’un sérieux, l’autre joyeux. Son prénom allemand, Ernst, signifie ‘sérieux’. Et son nom, Lustig, signifie ‘joyeux’. Donc Arnošt Lustig était littéralement, par son nom, un homme ‘sérieusement joyeux’. Dans mon film, je parle justement de ces deux yeux, parce qu’ils expliquent sa personnalité et même, d’une certaine manière, sa vie. Il disait que son nom avait peut-être même contribué à lui sauver la vie. Lorsque les nazis voyaient le nom ‘Ernst Lustig’, ils se demandaient si c’était une plaisanterie. »
C’est intéressant, ce lien entre le tragique absolu et cette touche d’humour. On retrouve d’ailleurs quelque chose de similaire dans ses écrits.
« Il disait qu’il n’écrivait pas sur le mal, parce qu’il y avait déjà trop de mal dans la vie. Il voulait surtout montrer ce qu’il y avait de bon dans l’être humain. »
Votre père a été déporté à l’âge de 15 ou 16 ans, alors qu’il était encore un adolescent. Est-ce qu’il racontait ce moment de rupture ? Comment cette période de la déportation et des camps était-elle présente dans votre famille ? Est-ce que c’était un récit que l’on racontait, ou plutôt quelque chose de silencieux ?
« Du côté de ma mère, c’était différent, parce qu’elle était elle aussi une survivante. Elle est restée totalement silencieuse pendant 45 ans. Puis elle a écrit un recueil de poèmes. Pour Arnošt, ce n’était jamais silencieux. Il voulait tout partager. Mais il le faisait de différentes manières : dans sa littérature, bien sûr, mais aussi dans les très nombreux entretiens qu’il a donnés. Il était également professeur de littérature, d’écriture créative et de scénario. Il parlait beaucoup de cinéma et de littérature. Il partageait vraiment beaucoup. »
Et à vous, en tant qu’enfants – car vous avez aussi un frère, Joseph ? Est-ce qu’il vous en parlait directement, ou est-ce que vous avez finalement découvert cette histoire à travers son œuvre ?
« Nous avons appris beaucoup de choses directement à travers ses livres et ses films, mais aussi à travers ce qu’il racontait à table, le soir, par exemple. Mais je suis la fille cadette. Je ne demandais pas forcément à connaître les détails de sa vie pendant la guerre. Mon frère, Pepi, en revanche, posait beaucoup de questions. Il voulait tout savoir. »
Plusieurs vies en une vie
Votre père disait justement avoir vécu, en quelque sorte, une vingtaine de vies. Qu’entendait-il par-là ?
« Il était le fils d’une famille assez pauvre, originaire du quartier ouvrier de Libeň, à Prague. Ensuite, il a été déporté à Terezín, puis à Auschwitz et à Buchenwald-Meuselwitz. Et chaque fois, je pense que c’était une vie différente. Peut-être même plusieurs vies dans les camps de concentration, parce que chaque instant comportait le danger de disparaître. Puis il a eu la vie d’un jeune homme de 18 ans, qui s’est échappé d’un transport de la mort. Ensuite, il a participé au soulèvement de Prague, en mai 1945. Puis il est devenu un jeune étudiant en économie et en sciences politiques. Et il a commencé à travailler à la radio tchécoslovaque, ici même, dans ce bâtiment. »
Là où nous nous trouvons aujourd’hui…
« Oui, exactement. Quand je suis ici, j’ai toujours le sentiment d’être chez moi. Il aimait énormément son travail ici. Il parlait beaucoup de ses collègues de la radio et disait qu’il avait appris énormément de choses sur la vie dans ce bâtiment. Par exemple, comment écouter les gens, avec beaucoup d’empathie et sans les interrompre. Ensuite, il est devenu scénariste. Et après, il est devenu persona non grata, après l’occupation d’août 1968. Il a donc dû s’exiler. C’était encore une nouvelle vie. »
Une nouvelle identité, finalement ?
« Je ne pense pas. Parce qu’il a toujours gardé son identité. Il est resté authentique. Même en Israël, il n’a jamais vraiment essayé de devenir quelqu’un d’autre. Il n’a par exemple jamais essayé d’apprendre l’hébreu. Il a toujours gardé son identité tchèque, juive, et d’écrivain. Et puis la révolution de Velours a représenté encore une autre vie. Et peut-être la plus belle de toutes. »
Comprendre l’expérience universelle de l’être humain
Arnošt Lustig s’est intéressé à beaucoup de choses dans ses romans. Il raconte évidemment les victimes, il s’intéresse aux individus, aux choix qui conduisent les gens à agir d’une certaine manière. Et aussi à ce qu’on appelle les « zones grises », ou à ce qui reste d’humain dans des situations où l’humanité semble totalement détruite. Chez votre père, il y avait quelque chose d’assez inhabituel : il voulait aussi comprendre ceux qui avaient été du côté des bourreaux. Vous avez raconté comment, aux Etats-Unis, votre père avait rencontré un ancien haut gradé nazi et comment cette rencontre l’avait profondément bouleversé. D’où venait cette volonté de comprendre ? Parce que comprendre ne signifie évidemment pas excuser. Mais d’où venait cette volonté de comprendre l’homme, même dans ce qu’il peut y avoir de plus monstrueux chez lui ?
« En fait, mon père était peut-être journaliste au fond de lui. Dans son âme aussi. Parce qu’il était très curieux. Il était fasciné par ce paradoxe : comment un homme peut, à un moment, être capable du comportement le plus noble et, à un autre moment, devenir complètement différent ? Et il disait souvent qu’il n’était pas seulement un écrivain de la Shoah. Il était un écrivain qui parlait de l’expérience universelle de l’être humain. La Shoah est arrivée au peuple juif, mais cela peut arriver à chacun de nous. La discrimination, le fanatisme, le racisme : c’est comme un cancer qui peut s’étendre. »
Il cherchait donc à comprendre comment quelqu’un peut être à la fois profondément humain et, pour le dire très crûment, un véritable salaud.
« Oui. Il disait que le problème avec la civilisation, c’est qu’elle repose sur une couche très fine. On peut détruire cette couche en quelques jours ou quelques mois, alors qu’il faut énormément de temps pour construire et cultiver la civilisation. »
J’avais d’ailleurs retenu cette phrase qui m’avait frappée : votre père disait, en substance, que l’homme est un animal qui doit chaque jour redevenir un être humain, et que la civilisation peut perdre très rapidement ce qu’elle a mis très longtemps à construire.
« Oui. Et c’est justement le sujet d’une exposition que nous avons créée et qui va être présentée en Israël dans quelques jours. Elle a déjà été présentée à Bruxelles, au Planétarium de Prague, à Ostrava et à Brno. C’est exactement le concept de cette exposition : il existe une grande différence entre, d’un côté, les progrès énormes de la technologie et de la science et, de l’autre, notre incapacité, encore aujourd’hui, à savoir comment être pleinement humains. Il faut vraiment se concentrer sur le fait de cultiver l’humain en nous. »
Apprendre de ses erreurs
Comme beaucoup de Tchécoslovaques après la guerre, qui avaient presque naturellement, après les horreurs qu’ils venaient de vivre, une sympathie pour le communisme, votre père a adhéré au Parti communiste tchécoslovaque. Mais il est ensuite revenu sur cette période. Comment considérait-il cette partie de sa vie ? Il a notamment raconté à Karel Hvížďala un épisode qui s’était déroulé à la Radio tchécoslovaque : il avait été appelé à voter et avait voté pour la peine de mort de Milada Horáková, cette députée démocrate tchécoslovaque victime de la répression. Il l’a évidemment très vite regretté, disant qu’il ne mesurait pas exactement ce qu’il avait fait. Comment vivait-il avec cela ? Comment regardait-il cette période de sa vie ?
« Il disait que la majorité des personnes qui avaient survécu à la guerre et à la Shoah, et pas seulement les Juifs, étaient devenues communistes, parce que l’idée ou la vision du communisme était celle de l’égalité entre les hommes, sans distinction. Mais après l’évolution du régime socialiste dans les années 1950 et 1960, il a compris que les responsables politiques n’étaient pas intéressés par la liberté de la presse ou les droits humains. Ils étaient intéressés par le pouvoir. Et il disait qu’ils étaient finalement comme les nazis. Il s’est réveillé assez tôt. C’est pour cela qu’il a été très actif pendant le Printemps de Prague. Après l’invasion, il est devenu nécessaire pour toute la famille de fuir, parce qu’il figurait sur une liste de personnes condamnées ou menacées.
Et, bien sûr, il a regretté toute sa vie d’avoir voté pour la mort de Milada Horáková, dans ce bâtiment, avec ses amis Ota Pavel et Ludvík Aškenazy. Il était jeune et il était dans un autre monde. Il ne réfléchissait pas vraiment à ce qui se passait. Mais il disait que, le soir même, il s’était demandé : ‘Qu’est-ce que j’ai fait ?’ Il savait donc que c’était une décision terrible, contraire à sa conscience.
45 ans plus tard, il y a eu une situation tendue à l’université de Washington, où il enseignait la littérature et le cinéma. L’université voulait renvoyer une doyenne, sa supérieure. Tout le monde était d’accord avec le renvoi de cette doyenne, qui était pourtant très compétente, talentueuse et intègre. C’était une spécialiste mondiale de Mary Shelley. Et mon père a été le seul à ne pas lever la main. Tout le monde a regardé Arnošt en se demandant : ‘Pourquoi ?’ Il raconté : ‘J’ai fait une erreur comme celle-ci il y a de nombreuses d’années et je ne veux pas répéter cette erreur.’ Tout le monde a changé d’avis et la doyenne est restée. Plus tard, elle est venue à Prague et elle a rencontré Václav Havel avec mon père, parce qu’ils étaient amis. Mon père était vraiment quelqu’un qui savait apprendre des situations et de ses erreurs. »
Vous évoquiez l’invasion de 1968. Votre père était extrêmement impliqué dans le Printemps de Prague, comme beaucoup d’intellectuels tchécoslovaques. Après l’occupation du pays, vous êtes d’abord partis en Yougoslavie et en Israël. Et finalement, toute la famille s’est installée aux Etats-Unis. Qu’est-ce que cet exil a représenté pour votre famille, et pour vous en particulier, puisque vous étiez adolescente ? Vous aviez 12 ans au moment de l’invasion.
« En fait, nous étions en Italie pendant au moment de l’invasion. Ensuite, nous sommes allés en Israël, où nous sommes restés un an. Mon frère n’était pas avec nous, parce qu’il était aux Etats-Unis cet été-là. Mon père, ma mère et moi avons vécu à Haïfa, puis dans un kibboutz, HaHotrim, qui avait été créé notamment par des immigrants tchèques. Ensuite, nous sommes allés à Zagreb, où Arnošt a travaillé comme scénariste pour Jadran Film. Puis nous avons déménagé à Iowa City, où mon père a participé à un programme international d’écriture. Je pense que c’était l’un des premiers programmes de résidence littéraire de ce type dans le monde. Les meilleurs écrivains venaient pendant deux semestres pour écrire et recevaient 500 dollars par mois. C’était comme un kibboutz pour écrivains : il n’était pas nécessaire de publier ce qui avait été écrit pendant la résidence. C’était vraiment destiné à stimuler la créativité et le dialogue international entre les écrivains.
Alors, pour ma famille, l’exil, c’était surtout la question de savoir dans quelle maison nous étions le plus à l’aise, avec quelle culture, quelle langue, quels amis. Je peux dire que mes parents étaient vraiment sages. Ils avaient connu la guerre. Pour eux, l’exil n’était donc pas la pire des choses, parce que nous étions là, nous pouvions manger, nous pouvions vivre sans le danger de mourir dans la minute suivante. Il y avait beaucoup d’amour et de compréhension entre parents et enfants. Alors l’exil, pour moi par exemple, n’a pas été quelque chose de dramatique. »
Vous le disiez tout à l’heure, vous avez réalisé un documentaire. Il s’appelle Tvoje slza, můj déšť, Ta larme, ma pluie, ou La Présence d’Arnošt Lustig dans sa version internationale. Qu’est-ce que vous avez découvert de nouveau pendant ce travail ? Parce que vous avez interrogé énormément de personnes pour ce documentaire.
« Je ne peux pas dire que j’ai appris quelque chose de vraiment nouveau sur la vie de mon père. Mais c’était une expérience fantastique de travailler avec Arnošt. C’était un autre niveau dans notre relation. »
L’écrivain humaniste
J’aimerais parler de ce centième anniversaire, parce que vous êtes évidemment très impliquée, notamment à travers la fondation que vous avez créée avec votre frère Joseph. Le centième anniversaire de sa naissance aura lieu le 21 décembre, mais toute l’année est ponctuée d’événements et de projets autour de l’œuvre et de la pensée de votre père. Il y a notamment une nouvelle exposition qui vient d’être présentée à Terezín, à la Petite Forteresse. C’est évidemment un lieu très particulier pour lui puisqu’il y a été déporté adolescent. C’était important de faire cette exposition précisément là-bas, sur place ?
« Oui. C’est très symbolique d’être là avec l’exposition qui s’appelle Arnoštova cesta, Le Voyage d’Arnošt. Il y a des textes de Markéta Pilátová et des illustrations d’Eliška Soffer Podzimek, qui sont très créatives et très modernes. Cette exposition est déjà conçue pour être comprise par les adolescents. On peut travailler avec les livres et avec l’exposition. Elle peut notamment être présentée dans les écoles. »
Paris va également accueillir un événement consacré à votre père, en coopération avec l’ambassade tchèque. Est-ce que vous pouvez nous en dire quelques mots ?
« A Paris, les 3, 4 et 5 novembre, nous allons avoir un événement chaque jour, avec des choses assez différentes. Le 3 novembre, il y aura le vernissage d’une nouvelle exposition qui s’appelle Les Humanistes de Bohême : Baťa et Lustig. Ce sera une exposition en plein air, sur les grilles autour de l’ambassade tchèque. Le 4 novembre, il y aura une projection de son film Dita Saxová. Et le 5 novembre, à la Maison de l’Europe, nous présenterons une pièce de théâtre musicale basée sur l’unique poème qu’Arnošt a écrit, et que j’ai découvert après sa mort. J’y ai ajouté la cantate de Johann Sebastian Bach Ich habe genug. Nous avons une chanteuse, Maria Kopecká Verhoeven, qui chantera en allemand. Il y aura aussi un orchestre de chambre français et trois acteurs. Et je suis la metteuse en scène de cette pièce qui s’appelle La Cantate, la danse des fous. Nous allons la présenter au public, bien sûr en République tchèque (mais ce ne sera pas la première fois) et également en Allemagne, aux Etats-Unis et en France. »
J’aimerais revenir sur ce qui animait votre père, sur cette profondeur de l’humanisme qui le caractérisait et sur cette expérience de la Shoah qui l’a marqué pour toujours. Quand vous regardez le monde actuel, qu’est-ce qui, dans la pensée et dans l’œuvre de votre père, vous semble le plus urgent à transmettre ou à rappeler ?
« Je pense que le message clé de toute sa pensée, c’est qu’il faut savoir de quoi les hommes sont capables. Et il faut être informé et décider de faire ce qui est bon, juste et correct, même si ce n’est pas pratique. »
Parmi tous les livres que votre père a écrits, si vous deviez en recommander un pour une première lecture à quelqu’un qui ne connaît pas encore son œuvre, quelle serait la porte d’entrée ?
« Il n’y a que deux livres traduits en français. Je peux vivement recommander La Danseuse de Varsovie, qui s’appelle en tchèque Modlitba pro Kateřinu Horovitzovou. On peut commencer par celui-là, parce que c’est un livre fantastique. C’est une sorte de thriller psychologique assez court. Pour ce centième anniversaire d’Arnošt, le livre a même été publié au Vietnam. Alors pourquoi pas en français, si on l’a déjà au Vietnam ? »




