Les retours de Viktor Fischl

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"Si tu es en colère ou si ton coeur s'affole à cause d'un souvenir douloureux, assieds-toi et jette un caillou dans l'eau, puis attend jusqu'à ce que les ronds sur la surface ridée de l'eau se dissipent dans l'immobilité." Ce conseil digne d'un sage d'Orient, je l'ai tiré du livre intitulé Chant du coq. Son auteur a deux noms. Il signe ses livres Viktor Fischl mais dans la vie pratique il s'appelle Avigdor Dagan. Il vit à Jérusalem. Dans cette rubrique, je vous ai parlé maintes fois des écrivains tchèques et juifs de langue allemande, le cas de Viktor Fischl est différent. Après quarante années passées en Israël, il a dit: "Je parle plusieurs langues, mais je n'écris mes livres qu'en tchèque. C'est la seule langue qui s'est incrustée en moi et je me suis incrusté en elle déjà dans mon enfance. Dans cette langue je me sens plus libre que dans les autres. En hébreux, je peux écrire un article pour les journaux ou donner une conférence et je peux faire la même chose en anglais, mais quand il s'agit de la prose lyrique et du roman, il ne me reste que le tchèque."

Né en 1912 dans la ville de Hradec Kralové en Bohême de l'est, Viktor Fischl entre en littérature par la poésie. Il écrit des vers et il est fort probable que la poésie aurait été restée son moyen d'expression unique sans l'influence de Frantisek Langer, célèbre dramaturge tchèque. Mais entre le passage de la poésie à la prose il y a encore une partie importante de la vie du jeune Viktor, il y a le moment où il se rend compte d'être différent, d'être Juif, il y a le moment où le prix de cette différence pourrait être payé par la vie, il y a la guerre mondiale et l'exil en Angleterre, il y a l'expérience de la haine raciale et son expression la plus atroce - l'holocauste. C'est en Angleterre, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, que Viktor Fischl se lie d'amitié avec Jan Masaryk, ministre des Affaires étrangères du gouvernement tchèque en exil et fils du premier Président tchécoslovaque Tomas Garrigue Masaryk. C'est avec lui qu'il fait ses premiers pas dans la diplomatie et c'est en tant que son collaborateur qu'il revient après la guerre dans sa patrie libérée. La collaboration des deux hommes se poursuit même après la guerre. Viktor Fischl devient fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères et assiste, impuissant, à l'avènement du communisme. Il rencontre Jan Masaryk deux jours avant la mort de celui-ci. Il se retrouve avec lui dans une cabine d'ascenseur. C'est le seul endroit où le ministre, qui sait déjà que les jours de la démocratie dans son pays sont comptés, ose lui parler ouvertement. Jan Masaryk dit à son ami. "Tout est bien pire que je ne pensais. C'est un enfer." Deux jours après, on le trouve mort, au petit matin, sur les dalles du jardin sous les fenêtres du ministère. Version officielle de cette mort: le suicide. Viktor Fischl contestera cependant une telle explication: " J'étais sous le choc comme tout le peuple, se souviendra-t-il. Jan Masaryk n'avait pas d'ennemis. J'ai vu alors pleurer même les communistes orthodoxes. Certaines choses qui se sont passées à Prague, n'avaient pas été conçues par les têtes tchèques mais les têtes russes. La logique de Gengis Khan était à mille lieux des catégories dans lesquelles nous avions appris à penser." La mort de Jan Masaryk mais aussi l'établissement d'une dictature communiste rigoureuse sont les arguments pour le nouveau départ de Viktor Fischl de Tchécoslovaquie. Il sait déjà qu'il ne pourrait pas vivre sous la dictature qui n'a pas hésité à écraser son ami ministre. Il sait qu'il ne pourrait ni travailler ni écrire dans ce pays. Son premier roman Chanson de regret, écrit sur l'impulsion de l'écrivain Frantisek Langer, obtient en janvier 1948 un prix littéraire. Après Coup de Prague, putsch communiste survenu un mois plus tard, on lui fait entendre qu'il peut garder le prix mais que le livre ne sera pas publié. Une raison de plus pour choisir l'exil. Mais est-ce vraiment l'exil? En choisissant Israël, ne choisit-il pas en réalité le retour aux sources, ne revient-il pas vers ses racines véritables? Il dira beaucoup plus tard: "J'aime énormément Hradec Kralove, ma ville natale, mais je sais que ce n'est qu'un hasard que je sois né justement dans cette ville. Je pourrais naître tout simplement aussi à Sao Paulo, mais le fait que je voulais toujours vivre à Jérusalem, ce n'est pas un hasard. C'est ma volonté. Et non seulement la volonté mais aussi le destin. Le fait que je sois né juif ne peut pas être un hasard (...) Regardez, quand je me promène sur la place de la Vieille-Ville à Prague, je sais qu'on y a exécuté 27 seigneurs tchèques. Et Jan Hus dont je regarde le monument est en moi car je suis né ici... Mais quand je me promène à Jérusalem, je sens qu'il y a au-dessous de moi 4000 ans. Vous comprenez ? "

Viktor Fischl arrive donc à Jérusalem et devient Avigdor Dagan. Il prend ce nouveau nom hébreux lorsqu'il commence à représenter sa nouvelle patrie dans le service diplomatique. Car rien ne s'arrête dans la vie de cet homme qui poursuit imperturbablement ses deux carrières - celle de l'écrivain et celle de diplomate. Entre les années 1955et 1977, il est successivement ambassadeur d'Israël au Japon, en Birmanie, en Pologne, en Yougoslavie, en Norvège, en Autriche et dans d'autres pays. Et tandis que Avigdor Dagan poursuit sa carrière diplomatique, son alter-ego Viktor Fischl continue à s'exprimer par la plume. Outre le livre Chant du coq, dont j'ai cité déjà un passage, il écrit nombre d'autres livres dont les titres évoquent le caractère de ses inspirations - Le vélocipède de Monsieur Kulhanek, Tous mes oncles, Les masques de Venise et surtout le Triptyque de Jérusalem dont les volets s'appellent Les Foux du roi, La Rue nommée Mamila et Adieu à Jérusalem. Il publie aussi plusieurs recueils de contes et un livre consacré à son ami disparu, intitulé "Entretiens avec Jan Masaryk. "Je suis entré dans la politique un peu par hasard et en partie par la force des choses, dit-il. Au service diplomatique, je n'étais que le second violon et même pas ça, je jouais plutôt d'une ocarine ou d'un petit tambour. Je me sentais toujours être beaucoup plus écrivain. J'écris parce que je dois écrire." Dans son roman le plus célèbre, "Les Foux du roi", dont les droits d'auteurs ont été achetés par le réalisateur Milos Forman, Viktor Fischl réfléchit sur les sujets qui n'ont jamais cessé de le préoccuper - l'injustice fondamentale qui nous accompagne de la naissance à la mort, la présence ou l'absence de Dieu. Je me demande ce que je dirais à Dieu si j'étais tout à coup devant lui. Sans doute, je laisserais tomber des milliers de questions que je lui aurais posées il y a des années. (...) Je lui dirais seulement: "Dis-moi une seule chose. Dis-moi, Dieu, clairement ce qui est bon et ce qui est mauvais, et pourquoi souvent ce que nous considérions comme bon meurt dans la misère, le malheur et la souffrance, tandis que ce qui est mauvais dure et se développe dans la gloire et la richesse. C'est ce que je lui demanderais même si je sais qu'on ne me donnera jamais de réponse."

Les questions que pose Viktor Fischl dans ses écrits sont éternelles. Elles lui ont été imposées par les événements du 20ème siècle plein de sang et d'injustice, mais se sont les questions de tous les temps. Il reflète la souffrance des autres mais, quant à lui, il n'est pas malheureux. Dans sa vieillesse, il peut revenir dans sa patrie, retrouver les villes et les paysages de sa jeunesse, il peut publier ses livres dans la langue originale et dans le pays où l'on parle cette langue. Il est sorti vivant de toutes les épreuves de sa vie, la haine raciale, la dictature et la maladie ne l'ont pas vaincu. Sa vie s'étend pratiquement sur tout le 20ème siècle. Riche d'expériences de sa longue existence, il s'interroge sur les desseins de Dieu mais ne doute pas des bases sur lesquelles repose sa vie. On ne peut pas expliquer l'espoir qui anime ses yeux et ses oeuvres par quelques événements heureux qui le concernent dont par exemple la victoire de la démocratie dans sa patrie tchèque. Les racines de cet espoir sont beaucoup plus profondes. "Je suis né optimiste, dit-il. Et pourtant, je suis capable de réfléchir avec réalisme. Au fond, je n'attends pas beaucoup de la part des hommes et c'est pourquoi j'ai été très rarement déçu dans la vie. Je pense que je mourrai optimiste."