Lettre inédite de Masaryk : une sorte de testament politique pour Edvard Beneš
Ouverte le 19 septembre, la mystérieuse enveloppe scellée depuis vingt ans dont on a longtemps cru qu’elle contenait les derniers mots du premier président tchécoslovaque Tomáš G. Masaryk avant sa mort en 1937 date en réalité bel et bien de fin août 1934. Il s’y adresse à son ministre des Affaires étrangères, Edvard Beneš, qui lui succédera après son abdication.
Il y a moins d’un mois, quand le suspense a pris fin au château de Lány, lors de l’ouverture de cette fameuse enveloppe, les paroles – importantes mais souvent décousues – du père fondateur de la Tchécoslovaquie sont presque passées au second plan : car la prestation de l’historienne Dagmar Hájková, spécialiste du premier président tchécoslovaque, a été telle que pendant quelques jours, les expressions de son visage devant la découverte du texte sous ses yeux se sont retrouvées aussitôt transformées en memes sur les réseaux sociaux – mais en toute bienveillance.
Dagmar Hájková a réussi un double tour de force ce jour-là : montrer au grand public que le travail d’historien et d’archiviste n’a rien d’ingrat et de mortellement ennuyeux, et en donner la preuve en direct en parvenant à authentifier la date probable de cette prise de notes, par Jan Masaryk, des paroles de son père qui, à ce moment, est très affaibli et se croit mourant. Car les dernières analyses du document ont bel et bien démontré que cette « lettre » ne datait pas de 1937 comme on l’a longtemps cru, mais d’août 1934 – quelques mois après un premier AVC – comme le supposait donc très justement Dagmar Hájková.
Ces notes sont rédigées en anglais, parsemées çà et là de quelques mots en tchèque– l’occasion de rappeler que Tomáš G. Masaryk parlait parfaitement l’anglais, tout comme son fils, car sa femme Charlotte était d’origine américaine. Elles sont, comme l’ont désormais établi avec certitude les historiens et les experts, la retranscription de paroles prononcées à l’adresse de son ministre des Affaires étrangères, Edvard Beneš. Gravement malade, Masaryk a abdiqué plus tard, en décembre 1935 et a été remplacé à la tête de l’État par Beneš lui-même, avant de mourir 14 septembre 1937.
Dans une bonne partie des notes, Masaryk donne des conseils sur la façon dont doivent être organisées ses funérailles – et il y réfléchit sur sa mort qu’il estime proche, comme l’avait décrypté fin septembre Dagmar Hájková, en traduisant en tchèque les mots de la plume de son fils Jan Masaryk :
« Je suis malade. Gravement malade. C’est la fin. Mais je n’ai pas peur. Vous allez continuer à travailler, vous savez comment mais il vous faudra être prudents. ‘Pozor’ – ‘attention’, ici, le mot est écrit en tchèque, vous savez comment vous comporter et je n’ai pas besoin de vous en dire davantage. Je ne suis plus capable de rien du tout. »
« Ce document s’apparente à une sorte de testament politique où il indique comment se comporter avec certains des citoyens de la Tchécoslovaquie multi-ethnique de l’époque – alors que les tensions étaient déjà immenses dans les années 1930. Je suis parvenue à y déchiffrer un passage sur les Allemands (des Sudètes, ndlr) dont il dit qu’ils devraient rester au sein de l’Etat : ‘Donnez-leur ce qu’ils méritent, mais pas plus’. Le mot ‘abruti’ (hlupák en tchèque, ndlr) y apparaît également et il est adressé au leader slovaque Andrej Hlinka. Il dit qu’il a commis une erreur avec les Hongrois, mais y appelle tout de même à le pardonner. »
Car le contexte est déjà tendu à l’époque, l’Allemagne nazie menace son voisin né sur les ruines de l’empire austro-hongrois, et n’hésite pas à attiser les divisions dans ce pays multi-ethnique, notamment auprès des minorités germanophones. Masaryk utilise ainsi ses forces qui s’amenuisent pour transmettre ce qu’il pense être important à celui qui a été son bras droit depuis des décennies et qui finira par lui succéder.
Une enveloppe entourée de mystère
Au-delà de la curiosité que suscitait évidemment le contenu de cette enveloppe, il faut rappeler son histoire : de format 16x23, sobrement étiquetée : « Antonín Sum, 19. 9. 2005, scellée jusqu’en 2025 », cette enveloppe a été remise en 2005 aux Archives nationales par Antonín Sum un des anciens secrétaires de Jan Masaryk, sous réserve qu’elle reste scellée vingt ans. Lors de son ouverture, les historiens ont découvert qu’elle contenait une autre enveloppe rectangulaire, plus petite, jaunie, originale celle-ci, avec cinq feuillets pliés où avaient donc été consignées les paroles de Masaryk.
Présente au château de Lány fin septembre, Johana Sumová est la fille d’Antonín Sum. Dans sa première interview publique accordée récemment à la Radio tchèque, elle avoue n’avoir pas été au courant de la remise de la lettre aux archives, évoquant le caractère très secret de son père, ancien prisonnier politique condamné par le régime communiste pour ses affiliations démocrates.
Johana Sumová ne peut donc que supposer pourquoi son père a souhaité que vingt ans s’écoulent avant que la lettre ne soit ouverte : peut-être par crainte que le texte puisse ne pas être plaisant à ses contemporains, même au début des années 2000. Deux décennies plus tard, donc, on sait qu’il n’en ait rien mais qu’il peut toutefois servir de leçon politique posthume à la Tchéquie d’aujourd’hui.







