Les derniers mots scellés de Tomáš Garrigue Masaryk bientôt révélés

La lettre supposée contenir les derniers mots de Tomáš Garrigue Masaryk

Dans un mois jour pour jour, la lettre supposée contenir les derniers mots de Tomáš Garrigue Masaryk, premier président de la Tchécoslovaquie, sera ouverte par son lointain successeur, Petr Pavel, au château de Lány. Déposée aux Archives nationales il y a vingt ans, cette enveloppe secrète alimente depuis bon nombre de spéculations sur la nature exacte de son contenu.

Antonín Sum | Photo: NA/f. Orbis Sum Antonín

Le 19 septembre 2005, Antonín Sum, l’un des trois secrétaires personnels de l’ancien ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères, Jan Masaryk, a confié aux Archives nationales tchèques une enveloppe singulière. Selon ses dires, elle contiendrait la retranscription des dernières paroles de Tomáš Garrigue Masaryk, premier président de la Tchécoslovaquie, adressées à son fils Jan peu avant sa mort. Toutefois, en remettant la lettre l’ancien secrétaire a posé une condition stricte selon laquelle l’enveloppe ne pourrait être ouverte avant vingt ans.

Depuis ce jour, dix-neuf ans et onze mois se sont écoulés. Et depuis dix-neuf ans et onze mois, historiens et simples citoyens tchèques curieux s’interrogent sur le contenu de cette enveloppe de format 16x23, sobrement étiquetée : « Antonín Sum, 19.9.2005, scellée jusqu’en 2025 ». Parmi les plus impatients d’ouvrir cette lettre, figure Jiří Křesťan, ancien directeur du Département des fonds non étatiques et des collections d’archives, qui se souvient encore avec précision du jour où il a reçu la lettre des mains d’Antonín Sum :

Jiří Křesťan | Photo: Khalil Baalbaki,  ČRo

« Comme nous le savons, Jan Masaryk est mort au printemps 1948 dans des circonstances obscures. Des documents avaient alors été retrouvés dans son appartement. Le docteur Antonín Sum les avait récupérés et, avec un autre ancien secrétaire du ministre, Lumír Soukup, et l’aide de diplomates occidentaux, il les avait fait passer à l’Ouest. Lorsque le docteur Sum m’a remis cette enveloppe, il ne m’a donné aucune précision. J’ai respecté sa volonté : que le contenu demeure scellé pendant vingt ans. Il ne nous restait donc que des conjectures, et l’attente de son ouverture. »

L’ouverture de la mystérieuse lettre n’est désormais plus qu’une question de jours. Pour l’occasion, la Tchéquie a prévu un dispositif exceptionnel. Le 19 septembre à 10h00 précises, le président Petr Pavel ouvrira solennellement la lettre au château de Lány, lieu symbolique où son lointain prédécesseur a rendu son dernier souffle. L’événement sera retransmis en direct sur la station Radiožurnál de la Radio tchèque et à la Télévision tchèque.

Message politique ou message personnel ?

En attendant l’heure fatidique, les hypothèses quant à la nature des derniers mots du président Masaryk foisonnent. Message politique ou message personnel ? Nul ne le sait. Et pour cause, le seul qui avait connaissance de son contenu, le docteur Sum, est mort en 2006, moins d’un an après avoir confié l’enveloppe aux Archives nationales. Chacun y va donc de son commentaire, comme le relève l’historienne Dagmar Hajková, de l’Institut Masaryk et des Archives de l’Académie des sciences de la République tchèque, au micro de Radiožurnál :

Dagmar Hájková | Photo: Institut Masaryk et des Archives de l’Académie des sciences

« Bien sûr, les gens sont curieux, alors ils projettent dans cette lettre ce qu’ils aimeraient y trouver. Certains imaginent que Masaryk ait pu dire quelque chose comme : ‘Mon père était empereur,’ ce qui, à mon sens, est absurde. D’autres affirment qu’il serait revenu au catholicisme, ce qui me paraît tout aussi improbable. Je pencherais plutôt pour quelque chose qui pourrait ressembler à une sorte de discours d’abdication : ‘Je vais encore vous observer un moment et voir comment vous vous en sortez,’ ou bien ‘Suis Beneš’, puisqu’il y avait Jan Masaryk [à ses côtés]. Un enseignement de ce genre est possible. Mais il faut rappeler que Masaryk était déjà très affaibli. »

Une fin de vie difficile

Lorsqu’il s’éteint le 14 septembre 1937, Tomáš Garrigue Masaryk n’est, depuis longtemps, plus que l’ombre de lui-même. Après dix-sept années passées au pouvoir comme président de la République, il avait choisi de se retirer en raison de sa santé défaillante, en 1935, un an seulement après avoir été reconduit dans ses fonctions pour un quatrième mandat. Dagmar Hajková précise :

T. G. Masaryk à Lány | Photo repro: TGM v Lánech

« En mai 1934, Masaryk a subi une grave attaque cérébrale qui l’a considérablement diminué. Au début, il pouvait à peine articuler, sa démarche était affectée et surtout, sa main droite est restée définitivement paralysée. Ce qui est terrible, c’est que dans cet état - à 84 ans - n’importe qui d’autre aurait probablement été mis à l’écart, soigné à domicile, sans plus occuper la moindre fonction. Mais lui est resté président, ce qui a été extrêmement éprouvant, aussi bien pour lui que pour son entourage. Il ne pouvait plus signer les documents. Il a fallu faire fabriquer un tampon à son nom pour apposer sa signature à sa place, sans que cela ne se voie. Il se sentait mal et déclarait : ‘Je ne veux plus être une simple figure de façade, je voudrais vraiment en finir.’ Une personne malade ne devrait pas diriger un Etat. Il en était conscient. »

Pour Jiří Křesťan, des Archives nationales, la lettre qui s’apprête à être ouverte aurait été rédigée entre le 3 et le 11 septembre 1937 par Jan Masaryk, le fils du président, soit, donc, juste après le nouvel AVC de son père et quelques jours seulement avant la mort de ce dernier.

Une figure tutélaire du peuple tchèque

Tomáš Garrigue Masaryk | Photo repro: TGM v Lánech/Za svobodu

Considéré encore aujourd’hui comme le « Président libérateur », Tomáš Garrigue Masaryk demeure une figure tutélaire du peuple tchèque. Il incarne à la fois le combat pour l’indépendance et l’esprit de la Première République tchécoslovaque, période encore perçue comme un âge d’or par beaucoup de Tchèques. Le pays incarnait alors un îlot de démocratie au cœur d’une Europe gagnée par l’autoritarisme.

Pour mieux faire connaître cette personnalité hors du commun, y compris dans ses aspects les moins connus, le site de la Radio tchèque, iROZHLAS.cz, a ouvert un site spécial intitulé « L’enveloppe secrète » (irozhlas.cz/tajemnaobalka). En plus d’y trouver des articles et des archives inédites consacrées au président, les internautes peuvent également y partager leurs hypothèses sur le contenu de la lettre, avant, donc, son ouverture officielle dans un mois.