L’initiative BuskerVille, pour la promotion de la musique de rue

La fête de la musique

Les Tchèques, nation de musiciens, Prague, capitale du jazz et de la musique classique : ce sont des attributs qui sont souvent accolés à la République tchèque et à sa capitale. Pourtant, mis à part sur le pont Charles de Prague, il n’est pas si courant de rencontrer dans les rues des villes tchèques des formations musicales qui se mettraient à jouer simplement à l’improviste. La faute à une réglementation assez coercitive contre laquelle l’initiative BuskerVille a décidé de se soulever.

La fête de la musique
L’initiative BuskerVille tire son nom du terme anglais « to busk », intraduisible littéralement en français mais qui évoque toutes les performances artistiques et musicales qui ont lieu dans les espaces publics. L’association a été fondée en 2010 lorsque ses membres ont constaté qu’il existe un problème avec la musique de rue en République tchèque, et notamment à Prague. Dalibor Zita est le porte-parole de Buskerville :

« L’initiative est née du fait que nous nous sommes rendu compte que les gens qui jouent dans la rue ou qui pratiquent d’autres formes artistiques ont des problèmes et se retrouvent à payer des amendes. Par exemple, nous travaillons avec l’accordéoniste Vitek Elias qui a fait face à je ne sais combien de procédures administratives et qui a payé de nombreuses amendes. Je suis moi-même musicien de rue et j’ai vu par exemple à Edimbourg ou dans plusieurs villes belges qu’il est possible d’y jouer en toute liberté sans s’occuper d’autorisations ou quoi que ce soit du genre. Nous avons donc regardé la situation à Prague et nous avons réalisé que c’était beaucoup plus compliqué, que la régulation est très bureaucratique concernant la musique et les performances artistiques dans la rue. Il y a certaines personnes qui jouent dans la rue qui sont professionnels et qui réussissent à se frayer un chemin mais pour les gens normaux qui voudraient seulement jouer une fois de temps en temps – et ils sont nombreux – c’est beaucoup plus compliqué. Ce sont des gens qui ne veulent pas vivre de cela, mais juste gagner quelques sous ou simplement jouer dans la rue parce que jouer dans la rue a quelque chose de magique »

La fête de la musique
Si le métro de Prague est loin d’être aussi animé que le métro parisien, le manque de musique dans les rues de Prague ne saute pas forcément aux yeux, tant les invitations à toutes sortes de concerts sont nombreuses. Surtout, le cœur de la ville et le fameux pont Charles, passage obligée des balades touristiques, n’est jamais sans musique. Une situation qui cache néanmoins un certain nombre de dysfonctionnements, selon Dalibor Zita :

« Il y a cette tradition très forte que l’on joue de la musique sur le pont Charles. Mais le pont Charles bénéficie une situation particulière parce qu’il est géré par une association qui organise une sorte de concours annuel pour que l’on puisse y jouer de la musique. On peut donc, en payant 1000 couronnes, se présenter et on obtient ou on n’obtient pas l’autorisation de jouer sur le pont. Je connais par exemple un très bon musicien, qui joue du jazz manouche, dans le style de Django Reinhardt, et il est un des meilleurs dans ce style ici. Il s’est présenté et on lui a répondu que ce style de musique ne correspondait pas à ce qui doit être joué sur le pont Charles. C’est absurde ! Pourquoi sa musique ne correspondrait-elle pas à ce qui se joue sur le pont Charles alors qu’un orgue de barbarie, qui n’est même pas mécanique, y est autorisé ! De plus, si jamais on obtient l’autorisation de jouer sur le pont Charles, il faut payer je crois 500 couronnes par jour par mètre carré. Et il faut donc faire de son art quelque chose de commercial pour payer ces frais. »

Pour les autres quartiers de Prague, les autorisations sont à demander auprès des municipalités des arrondissements, selon des procédures qui leur sont propres. Il faut compter entre deux semaines et un mois pour obtenir ces autorisations, qui ne sont valables que pour une date précise, après avoir rempli des dizaines de formulaires, explique également Dalibor Zita. La situation n’a pourtant pas été toujours la même puisque de nombreux témoins se souviennent d’une capitale tchèque, au début des années 1990, remplie de musiciens de rue. Un changement de situation qui laisse toujours les membres de l’initiative incrédules. Dalibor Zita :

« C’est un problème très complexe, ce n’est pas très clair non plus pour nous. Nous avons parlé avec les gens qui jouaient dans les années 1990 dans la rue, quand c’était libre. Et nous pensons que peut-être, cet art de rue est problématique parce qu’il n’est pas toujours de qualité. Il peut être de très bonne qualité mais il peut aussi s’agit d’un mendiant avec une guitare et trois cordes qu’il tire inlassablement. Mais ce problème ne peut pas être résolu en interdisant simplement cet art de rue. A Prague, quand quelqu’un jouait mal, et que les gens s’en plaignaient, ils interdisaient de jouer à cet endroit. En Angleterre, il y a un système de licence si bien que si quelqu’un joue médiocrement et qu’il dérange les gens autour, on lui interdit de jouer. A Prague, ils ont interdits progressivement les lieux où on jouait jusqu’à ce qu’on ne puisse plus jouer nulle part. »

La fête de la musique
Il y a donc eu une évolution dans le temps, mais aussi dans l’espace puisque toutes les villes tchèques ne sont pas loties à la même enseigne, même si la tendance, pour les défenseurs des musiciens de rue, semble empirer. Dalibor Zita :

« A Brno, les musiciens de rue pouvaient jouer sans aucun problème jusqu’à l’année dernière. Mais l’été dernier, une nouvelle réglementation a été mise en place, interdisant la mendicité dans la rue. Ils ont essayé de faire en sorte que cela inclue qu’on ne puisse plus jouer dans la rue. Mais il y a eu une grande opposition et au moins 300 personnes ont défilé dans la rue pour protester si bien que la nouvelle réglementation n’est pas passée, et à Brno, on peut jouer librement dans la rue. »

Faute de pouvoir profiter des espaces publics en plein air, l’initiative organise quelques évènements « dans les murs » comme ce concert dans un café du quartier de Vršovice, à Prague, avec un groupe français de musique de rue, que nous présente Jean, le contrebassiste.

La fête de la musique
« On s’appelle l’orchestre Galurin. On est trois de France et un du Canada francophone, de Montréal. On s’est rencontré principalement en jouant dans la rue, on a formé le groupe il y a environ trois semaines. Et on décidé sur un coup de tête de partir à Prague. On est tous les quatre des voyageurs, et on voyage grâce à la musique de rue. Ça fait à peu près deux ans et demi qu’on est partis de chez nous. »

Ce soir, nous sommes dans un bar et non pas dans la rue, mais vous soutenez une association qui essaye de promouvoir la musique de rue à Prague et en République tchèque. Avez-vous conscience de cela ?

« Tout à fait, cela fait partie de notre projet. On croit très fortement au principe de la musique de rue. C’est dommage qu’il y ait une musique qui se commercialise de plus en plus, qui devienne ce qu’on appelle ‘mainstream’. C’est toute cette musique où il y a beaucoup d’argent. Nous, on aimerait bien que la musique soit plus simple, que ça se joue à tous les niveaux, plus facilement. Et il n’y a rien de plus beau dans une ville que d’avoir un peu d’animation dans la rue, quand c’est de la belle musique. Mais à Prague, malheureusement, apparemment, c’est interdit. Ou alors c’est très compliqué parce qu’il faut demander une permission un mois à l’avance, en tchèque, donner la liste de tous les morceaux, payer de l’argent pour se voir refuser le permis qui va être accordé seulement à des gens bien placés ou à des locaux. Ce qui est vraiment dommage parce je pense que la ville a tout à y gagner. Les gens vont garder une belle idée de la ville quand il y a de la belle musique dans les rues. »

La fête de la musique
Pourtant, j’ai cru comprendre que vous avez joué dans les rues de Prague. Comment ça s’est passé ?

« Il ne faut pas le dire mais on joue quand même ! Malgré tout, il faut bien gagner notre vie. Ça se passe très bien, d’une part, parce que personne d’autre ne le fait vu que c’est interdit, donc on n’a pas de compétition, et c’est génial. La police est passée plusieurs fois et ne nous a jamais arrêtés. Il faut choisir l’endroit, le moment, bien s’habiller, faire de la belle musique et finalement, ça passe quand même. »

Etant donné que vous avez beaucoup voyagé à travers l’Europe et le monde, pouvez-vous faire un petit tableau comparatif ? Y a-t-il des endroits qui vous semblent plus appropriés que d’autres ou des pays plus accueillants pour la musique que d’autres ?

Photo: CTK
« Honnêtement, tous les pays sont super accueillants. Il n’y a pas un seul endroit où on s’est vu refuser de jouer. Il y a des endroits très particuliers, des endroits extrêmement touristiques. Et c’est à mon avis compréhensible que si on n’interdit pas, tout le monde va se mettre à jouer à un endroit, ça va saturer, ça va être désagréable. Donc des endroits comme le pont Charles, c’est compréhensible. Il y a quelques endroits en Italie par exemple, à Venise, à Pise, et Saint-Martin-de-Ré en France, où il est difficile de faire de la musique de rue. Sinon, partout dans le monde, dans toutes les villes où nous sommes allés, ce n’est jamais interdit. Prague est la première ville où on nous a dit que la musique de rue est officiellement interdite. Et on a fait pas mal de pays. »

Vous pourrez rencontrer des musiciens de rue et les membres de l’initiative BuskerVille ce 24 septembre dans les rues de la capitale tchèque, à l’occasion de la sixième édition du festival « Vivre la ville autrement », organisé par l’association Automat. Surtout, on espère entendre parler à nouveau de BuskerVille au printemps prochain, puisque l’un de leurs principaux projets est d’organiser une fête de la musique à l’image de la fête de la musique française, le 21 juin prochain.