Littérature : l’illustrateur David Böhm et ses fils à la découverte de l’Antarctique

David Böhm

En 2017, David Böhm a entrepris un voyage en Antarctique avec ses deux fils alors âgés de neuf et treize ans. Le plasticien et illustrateur, père également de trois autres enfants, en a tiré une encyclopédie pas comme les autres. Mêlant tout à la fois dessin, photographie, bande dessinée et journal intime, « A comme Antarctique : vue de l’autre côté » (A jako Antarktida : pohled z druhé strany), a remporté le prix Magnesia Litera du meilleur livre tchèque pour la jeunesse de l’année 2019.  

Antarctique | Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

« L’Antarctique est le cinquième continent sur Terre par sa superficie et, en même temps, c’est le seul qui n’a jamais été habité par l’homme. Ce n’est pas un Etat, mais un territoire. A qui appartient-il donc ? Peut-il d’ailleurs appartenir à quelqu’un ? Et quid de la mer ou du ciel ? Pourquoi tout doit-il appartenir à quelqu’un ? En Antarctique, c’est différent, c’est un continent qui appartient à tout le monde et à personne », écrit l’illustrateur David Böhm en ouverture de ce qui, selon lui, n’est pas une encyclopédie telle qu’on l’entend, car le livre contient « plus de questions que de réponses ».

Jiří Franta | Photo : Tomáš Vodňanský,  Radio tchèque

Diplômé de l’Académie de Beaux-Arts de Prague, David Böhm, 39 ans, est un des artistes les plus marquants de sa génération. Il se consacre principalement au dessin et à l’illustration. Lui et son compère artistique Jiří Franta forment un duo inséparable qui oscille entre la peinture, la performance, les réalisations vidéo et l’art dans l’espace public. Leur talent leur a valu d’être nommés déjà à plusieurs reprises au prestigieux Prix Jindřich Chalupecký.

A titre personnel, David Böhm est l’auteur et l’illustrateur de plusieurs livres pour enfants. Il collabore notamment avec la maison d’édition Karl Rauch Verlag, basée à Düsseldorf. Celle-ci a d’abord publié deux livres à succès que David Böhm a co-écrits et illustrés - « Hlava v hlavě » (La tête dans la tête) et « Jak se dělá galerie » (C’est quoi une galerie) - avant de lui demander de créer un nouveau livre, destiné cette-fois au marché allemand. David Böhm se souvient :

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

« Quand mon éditeur m’a fait cette proposition, je pensais déjà à l’Antarctique, je m’étais dit que ce serait une bonne occasion d’y aller. Bien qu’un peu gêné car je savais que c’était un projet très ambitieux, j’en ai alors parlé à Hans Koch, qui a tout de suite été d’accord. L’idée d’y emmener deux de mes deux enfants l’a même enthousiasmé. Au moment du départ, je n’avais pas encore de projet précis en tête, je ne savais pas à quoi ressemblerait ce livre. Mon seul objectif était de rassembler suffisamment de matériel, d’être ouvert à toutes les expériences et d’en profiter pleinement. Ce n’est qu’au retour que j’ai commencé à concevoir le livre. »

Source : Éditions Labyrint

Mal de mer et baignade dans l’océan

Jaroslav Pavlíček | Photo : Hana Soukupová,  Radio tchèque

D’où provient cette idée de consacrer une encyclopédie au continent blanc ? David Böhm s’est inspiré de l’expérience de son ami, l’explorateur polaire Jaroslav Pavlíček. Fondateur en 1988 d’une station polaire tchèque sur l’île Nelson, en Antarctique, Jaroslav Pavlíček organise également des stages de survie dans des conditions extrêmes. David Böhm a participé à un de ces stages avec ses fils et avec son ami Jiří Franta, avant qu’ils ne partent, tous les quatre, en Antarctique.

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

Leur séjour a duré un mois, y compris le voyage depuis l’Amérique du Sud qui a commencé par la traversée du redouté passage de Drake, au large du cap Horn. Une véritable aventure que David Böhm et ses fils ont racontée en mars 2020 sur l’antenne de la Radio tchèque :

Jáchym : « J’ai passé la plupart du temps dans la cale avec de sacrés hauts-le-cœur. Le mal de mer est passé quand j’ai vu la terre à l’horizon. Avant de partir, j’’imaginais l’Antarctique comme un bout de terre plat et blanc sans rien d’intéressant. J’ai donc été très surpris d’y découvrir des roches et de hautes montagnes. Ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais. »

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

Oliver : « Moi, je me souviens surtout de notre baignade à Port Lockroy (ancienne station scientifique britannique, un des sites les plus visités en Antarctique, ndlr). Oui, l’océan était très froid, mais j’avais plutôt peur de ce qu’il y a dans l’eau. Le capitaine m’a dit que je n’aurais peut-être plus jamais l’occasion de vivre ça, alors j’ai sauté sans trop réfléchir. »

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

Des extraits du journal que Jáchym et Oliver ont rédigé pendant l’expédition figurent dans le livre « A comme Antarctique », de même qu’une bande dessinée de Jiří Franta qui décrit la nausée dont il a souffert durant le rude voyage entre la Terre de Feu et l’Antarctique, dans des eaux redoutées aujourd’hui encore par les marins les plus expérimentés et qui, depuis des siècles, sont une icône de la culture maritine. David Böhm:

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

« N’étant pas marins, nous ne savions pas grand-chose des dangers que comporte cette traversée. Dans sa bande-dessinée, Jiří Franta décrit cet épisode comme un rêve surréaliste… Nous avons beaucoup dessiné pendant ce voyage et, avec Jiří, nous avons même réalisé une sorte de performance en Antarctique, en jetant des pierres avec l’inscription ‘See You in the Future’ sur les blocs de glace dérivants. On ne sait ni quand ni où ces blocs fondront un jour, si les pierres porteuses du message émergeront quelque part ou pas. C’est comme une bouteille jetée à la mer. »

Source : Éditions Labyrint

Où est le haut et le bas de la Terre ?

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

David Böhm est parti en Antarctique muni de cahiers vierges et d’un appareil photo. Son intention était de se faire d’abord sa propre idée du continent austral avant de se lancer dans des recherches plus approfondies sur le sujet au retour. Il raconte :

« Evidemment, comme mes fils, je ne savais pas à quoi m’attendre. Le plus fascinant pour moi était de me retrouver dans un endroit sans traces d’homme. Le paysage change tout le temps. Pendant notre séjour, nous avons longé les côtes de la péninsule antarctique à bord d’un voilier. Là encore, on est seul dans le cockpit et on ne se lasse pas de regarder autour, tellement c’est beau. »

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

« Avant de me rendre en Antarctique, je n’en avais que des informations vraiment basiques apprises à l’école. Quand j’en suis revenu, j’étais déjà convaincu de ne pas vouloir créer un livre qui résumerait simplement des curiosités sur le continent et ne serait qu’une suite d’informations que l’on peut trouver sur Wikipedia, même si le tout serait joliment illustré. Cela me paraissait insuffisant et superficiel. C’est alors que j’ai eu l’idée d’ajouter un niveau supplémentaire au récit, celui du regard de l’homme sur la Terre. Parce que l’Antarctique peut nous servir de modèle pour approcher l’univers différemment. »

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

« Cela commence par la position du continent. Nous considérons qu’il s’agit du pôle Sud, donc du point ‘en bas’ de la Terre. Mais vue de l’espace, la Terre est une sphère qui ne commence et ne finit nulle part, qui n’a ni haut ni bas. Tout cela n’est que notre vision de la réalité. Au tout début du livre, je mets en cause la position de l’Antarctique et j’invite le lecteur à envisager les choses sous un angle un peu différent. »

Source : Éditions Labyrint

Les glaces flottantes

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

Bien que désigné par son auteur lui-même comme « une encyclopédie qui n’en est pas une », le livre est riche de toutes sortes d’informations sur l’histoire et la conquête du continent, sur la recherche scientifique pacifique qui y est effectuée, ainsi que sur son climat, sa faune et son étonnant univers sous-marin. L’image mais aussi le son sont importants pour David Böhm.

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

« Combien de couleurs la neige peut-elle avoir ? Quelle est l’odeur et le bruit de l’Antarctique ? Combien de degrés fait-il quand on dit qu’il fait froid ? Pourquoi ne se lasse-t-on pas d’observer les glaces flottantes, qui sont aussi apaisantes que le feu ou les nuages ? Si nous ne pouvons que deviner l’importance de la partie immergée d’un iceberg, cela ne signifie-t-il pas que tout dans la vie n’est que la petite partie émergée d’une réalité beaucoup plus complexe ? » Autant de questions que David Böhm pose dans son remarquable livre.

Source : Éditions Labyrint

Un autre regard sur le monde

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

Lorsque l’ouvrage a reçu, en septembre dernier, le prix Magnesia Litera, David Böhm a dédié la récompense à son fils Jáchym qui venait de mourir à l’âge de 15 ans dans un accident de tracteur.

« Tout le monde nous dissuadait d’entreprendre ce voyage en Antarctique, on nous disait que c’était trop risqué. Finalement, il s’est avéré que le risque se trouvait là où on ne s’y attendait pas », remarquait David Böhm dans une autre interview. Il confiait encore : « Jáchym était un garçon curieux qui embêtait ses profs à l’école avec ses questions. Il me paraît important, plus encore qu’avant, de porter, comme lui, cet ‘autre regard’ sur le monde. Et de réaliser sans faire de compromis les choses que l’on a envie de réaliser, tant que cela est possible. »

Photo : Magdalena Hrozínková,  Radio Prague International

Publiée en tchèque aux éditions Raketa-Labyrint, l’encyclopédie « A comme Antarctique » paraîtra bientôt en russe, en coréen ainsi que dans d’autres langues. Avant de se lancer dans le projet d’un nouveau livre, David Böhm se consacre au dessin et prépare son doctorat aux Beaux-Arts de Prague.


Les propos de David, Jáchym et Oliver Böhm sont tirés d’une interview réalisée par Lucie Výborná et diffusée en mars 2020 sur la station Radiožurnál de la Radio tchèque.

David Böhm avec ses fils | Photo : Tomáš Černý,  Radio tchèque