Manon Lescaut sur la scène du Théâtre national

'Manon Lescaut'

Difficile de trouver une pièce de théâtre tchèque plus populaire et plus aimée que Manon Lescaut de Vítězslav Nezval. Ce poème dramatique entré dans les manuels scolaires a fait rêver plusieurs générations de spectateurs et de lecteurs tchèques et aujourd’hui encore il y en a beaucoup qui connaissent par cœur des passages entiers de cette pièce en vers. Tout récemment, l’histoire des amours du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut est entrée finalement aussi au répertoire du Théâtre national de Prague.

L’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut

C’est entre 1728 et 1731 que parait ce roman-mémoires de l’abbé Prévost qui va devenir célèbre notamment grâce à un de ses épisodes intitulé « L’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut ». D’innombrables lecteurs s’emballeront pour cette histoire d’amour qui inspirera entre autres les compositeurs Jules Massenet et Giacomo Puccini. Parmi les artistes subjugués par ce roman, il y aussi Vítězslav Nezval (1900 -1958), grande figure de la poésie tchèque de la première moitié du XXe siècle. Poète d’avant-garde, prophète du surréalisme dans la littérature tchèque, Vítězslav Nezval confesse que l’histoire de Manon serait le livre qu’il emporterait prioritairement s’il devait vivre sur une île déserte. Son engouement pour cet ouvrage aboutira vers la fin des années 1930 à la création d’une pièce de théâtre en vers intitulée tout simplement « Manon Lescaut ». Créée en 1940, ce poème dramatique deviendra l’œuvre la plus populaire de son auteur et une des pièces de théâtre les plus aimés par le public tchèque. 86 productions différentes de Manon Lescaut seront présentées dans des théâtres tchèques de sa création à nos jours. Le Théâtre national de Prague est le seul établissement qui ne l’avait pas proposé à son répertoire jusqu’alors, absence que le nouveau directeur de son ensemble dramatique, Daniel Špinar, considérait presque comme un scandale. Il a décidé de lever le défi et s’est chargé lui-même de la mise en scène de la pièce. Il s’explique :

Daniel Špinar, photo: Helena Smejkalová / Théâtre national
« Je suis une espèce de médium, je choisis les textes qui pourraient résonner. Je les réalise avec toute mon équipe et il faut que ces textes nous conviennent sur le plan esthétique et qu’ils disent aussi quelque chose d’important. Personnellement, je n’aime pas cette espèce de théâtre qui se joue comme dans une vitrine, une image d’Epinal qui ne fait que nous caresser. C’est quelque chose que nous avons vu il y a une quarantaine d’année et qui n’a pas progressé depuis. (…) Je pense que le théâtre devrait nous bouleverser un peu, nous faire réfléchir. Par exemple, je suis content quand le spectateur part agacé, parce que j’ai provoqué en lui au moins une émotion. La pire des choses est quand il dit : ‘Oui, c’était joli’, et l’oublie presque aussitôt. »

Monument de la langue tchèque

Photo: Melantrich
Vítězslav Nezval a conçu Manon Lescaut comme un drame des sentiments et des passions. « Ecrire cette pièce a été pour moi une plongée dans les suavités infinies de la langue tchèque », dit-il. Inspiré par l’histoire de Manon, il signe une œuvre qui est un monument de la langue tchèque. Rarement sa plume a atteint de tels sommets, rarement il a déployé tant de grâce, de musicalité, d’esprit, d’humour fin et d’élégance. Manon est pour lui une jeune fille mal préparée aux séductions de l’âge adulte, une femme pleine de vie qui aime le jeune chevalier des Grieux mais n’arrive pas toujours à résister aux tentations du monde. Elle s’épanouit dans l’admiration des hommes comme un papillon qui finira par se bruler les ailes. Son amant des Grieux est un jeune homme au grand cœur qui aime Manon profondément et désespérément et n’en finit pas de lui pardonner ses petites trahisons. Il rencontre Manon au moment où elle s’apprête à entrer au couvent, partage désormais sa vie aventureuse et cherche à la protéger jusqu’à la fin tragique.

Une œuvre opulente et spectaculaire dans le genre du grand opéra

Le metteur en scène Daniel Špinar a procédé à une adaptation radicale de la pièce de Nezval. Il affirme que son intention était de créer une œuvre opulente et spectaculaire dans le genre du grand opéra :

« J’ai déjà fait de l’opéra, l’opéra est mon grand rêve et je vais en faire certainement encore dans l’avenir. J’ai donc décidé de présenter les vers de Nezval un peu à la manière de l’opéra. Et je crois que cela va très bien avec le cadre du Théâtre national. Je pense que plus le texte est stylisé, plus il résonne sur la scène du Théâtre national et il me semble que cette poésie ainsi que les personnages et le sujet de la pièce de Nezval ont quelque chose d’archétypal et qu’ils peuvent être donc hypertrophiés de cette façon. »

Oui, Nezval a conçu la pièce un peu comme une composition musicale, c’est évident. Il n’est pas difficile de déceler dans son texte des éléments qui l’apparentent à un livret d’opéra. Les grands monologues de Manon et du chevalier des Grieux ressemblent à des airs, les dialogues rimés et rythmés à des duos, les passages en prose à des récitatifs. Les monologues sont souvent ponctués par des refrains qui leur donnent la forme de chanson et le poète répète certains vers et certaines idées dans des contextes différents leur donnant le rôle que jouent les leitmotivs dans les partitions lyriques et symphoniques. Oui, Manon Lescaut de Vítězslav Nezval est une pièce composée comme une œuvre musicale mais la musique des tons y est remplacée par la musique des mots, par le rythme et la rime. Le texte de la pièce est donc aussi une espèce de partition et chaque metteur en scène, chaque interprète devrait en tenir compte. Pour saisir et faire entendre cette musique intérieure, il faut protéger le canevas fragile du langage poétique de la pièce. L’intention du metteur en scène Daniel Špinar était cependant bien différente :

'Manon Lescaut', photo: Patrik Borecký / Théâtre national
« Au Théâtre national, je n’arrive plus à tolérer le genre de spectacles où deux comédiens sont assis à une table et mènent un dialogue de quinze minutes. Je crois qu’il faut y ajouter aussi quelque chose de visuel, qu’il faut regarder quelque chose. Et même si la pièce reste valable encore à l’époque actuelle, je pense qu’il est absolument nécessaire de l’adapter, de la raccourcir. C’est évidemment quelque chose que le spectateur conservateur rechigne à accepter. (…) Je crois que le théâtre doit être ici et maintenant. C’est l’art le plus contemporain qui soit. »

Les vers comme des slogans

'Manon Lescaut', photo: Patrik Borecký / Théâtre national
Paradoxalement donc, en voulant donner un style d’opéra à cette production, Daniel Špinar a sacrifié l’aspect musical du poème de Vítězslav Nezval. Des interventions brutales dans le texte, des coupures, des adaptations au goût du jour finissent irrémédiablement par briser l’équilibre et l’harmonie des moyens poétiques utilisés par Nezval dans sa pièce et l’architecture fragile de l’œuvre s’effondre. N’ayant pas l’intention de faire resurgir la mélodie intérieure de ce poème dramatique, Daniel Špinar soumet la pièce à une cure d’amaigrissement draconienne. Dans sa production, bien des passages, y compris tout le dernier acte, sont éliminés, les comédiens lancent des vers comme des slogans, les répliques intimistes sont souvent criées et même hurlées, et leur rythme est coupé à d’innombrables reprises par l’action scénique qui détourne l’attention du spectateur. La scénographie et les costumes qui marient les styles baroque et contemporain désorientent intentionnellement le spectateur et ne lui permettent pas de situer l’action dans le temps. La poésie de Nezval ne s’impose que dans quelques moments d’accalmie où les comédiens baissent le ton. Manon et des Grieux vivent leur amour dans un univers plein de couleurs, de tentations, d’orgies et de pièges, ce qui les mène irrémédiablement à une issue fatale. Manon ne meurt pas, comme dans la pièce de Nezval, dans une auberge du Havre à la veille de sa déportation en Amérique, mais elle est fusillée par la police.

La production de Manon Lescaut au Théâtre national pourrait donc être une impulsion au débat sur la façon de traiter les œuvres classiques et sur l’esthétique postmoderne qui s’est imposée sur les scènes contemporaines. Le style visuel, spectaculaire et explosif que nous propose Daniel Špinar peut-il nous faire accepter la perte d’un art théâtral plus fin, plus psychologique et plus poétique du passé ? C’est au public de répondre à cette question.