Miroslav Zikmund : « La vie est une somme parfaite de hasards »

«Столетие Мирослава Зигмунда»

Plus grands aventuriers que la Tchécoslovaquie ait jamais connus, Miroslav Zikmund et Jiří Hanzelka ont passé près de neuf ans à sillonner ensemble les routes du monde entier. Leur amitié, elle, a duré plus de soixante-cinq ans. Début septembre, le film documentaire « Le siècle de Miroslav Zikmund », réalisé par Petr Horký, est sorti dans les salles tchèques de cinéma. Laissez-vous donc emporter par l’histoire extraordinaire de ce pionnier du tourisme.

Miroslav Zikmund et Petr Horký,  photo: Kristýna Maková
Comme il le dit lui-même, Miroslav Zikmund a été conçu pendant le règne des Habsbourg et est né cinq mois après la création de la Tchécoslovaquie. Il a connu la colonisation, la décolonisation et vit dans un monde de globalisation. La vie de Miroslav Zikmund, qui a fêté ses 95 printemps cette année et dont la mémoire est remarquable, est digne d’un scénario de film. Et c’est à ce fabuleux destin, un destin étroitement mêlé à celui de Jiří Hanzelka, son compagnon de voyage décédé en 2003, que Petr Horký a consacré près de trois ans et demi de tournage.

Miroslav Zikmund et Jiří Hanzelka ont parcouru ensemble six continents et 114 pays. Ils ont écrit 22 livres, 293 récits de voyage et diffusé plus de 700 reportages pour la Radio tchèque.

L’idée de sillonner le monde a germé dans leur esprit après des études communes d’ingénierie commerciale, une fois la Seconde Guerre mondiale terminée. En 1947, après avoir présenté un plan de voyage élaboré à plusieurs sponsors, parmi lesquels le ministère de l’Information, les deux jeunes hommes, grâce notamment à l’éloquence de Jiří Hanzelka, embarquent à bord d’une voiture Tatra T 87 pour une première aventure qui durera près de trois ans et demi. Après avoir quitté l’Europe, ils arrivent en Afrique. Ils deviennent ainsi les premiers voyageurs au monde à traverser le continent du nord au sud, en passant, entre autres, par l’Egypte, le Soudan, l’Erythrée, la Somalie ou le Kenya. Ils quittent ensuite l’actuelle Afrique du Sud pour rejoindre l’Argentine. De là, ils vont visiter pratiquement tous les pays d’Amérique latine. Dans le cadre de cette première expédition entre 1947 et 1950, ils franchissent ainsi les frontières de 44 pays. Miroslav Zikmund est revenu sur l’entente entre les deux hommes :

Miroslav Zikmund et Jiří Hanzelka,  photo: ČT24
« Si je devrais condenser tout cela, je crois que le fait d’être passé par des moments et des expériences parfois désagréables, par des dangers quasi quotidiens, ‘a forgé l’acier’, comme on dit. Je crois que c’est parce que l’on a vécu justement ces moments dangereux avec Jirka, que notre amitié a été de ce fait renforcée, consolidée. Une fois, nous avons réfléchi sur la question : ‘Et si un jour un de nous deux perdait la vie ? ou si un de nous était sévèrement blessé ? Que ferais-tu ?’. Et Jirka me dit : ‘Et toi qu’est-ce que tu ferais ? Tu chercherais un autre compagnon de route ?’. Nos deux réponses étaient catégoriques : ‘Non’. Cela aurait été la fin. La fin du voyage. »

Miroslav Zikmund et Jiří Hanzelka inscrivent à leur compte de nombreuses premières fois : ils ont été les premiers voyageurs à avoir traversé en voiture le désert de Nubie (le désert du Nord-Est du Soudan), les premiers à avoir filmer l’éruption d’un volcan près du lac Kivu au Congo, et les premiers à avoir planté le drapeau tchécoslovaque sur la montagne du Kilimandjaro. En Egypte, ils passent même la nuit sur la pyramide de Khéops. Les deux aventuriers avaient également obtenu les pleins pouvoirs de la société Tatra, marque qu’ils ont rendue célèbre, pour signer en son nom d’éventuels nouveaux contrats. Miroslav Zikmund a souligné dans quelle mesure une amitié bien ancrée leur portait secours :

« Lors du voyage, et là je parle de l’Afrique, car il s’agissait vraiment d’un début, qu’il est impossible de répéter - car, lors du deuxième voyage nous faisions les choses déjà par habitudes et nous étions également quatre à voyager – mais lors du premier voyage, nous étions conscients du fait, que lorsque chacun avait sa propre suggestion à laquelle il était attaché, mais une suggestion qui se trouvait confronter à une objection de la part de l’autre, alors nous savions qu’il était nécessaire d’arriver à un compromis. Une fois que le compromis était établi, nous nous efforcions de le maintenir. »

Entre 1959 et 1964, Miroslav Zikmund et Jiří Hanzelka effectuent leur deuxième voyage, cette fois-ci, en direction de l’Asie et de l’Océanie. A travers le Proche-Orient, ils se rendent, entre autres au Népal, en Indonésie, au Japon ou au Ceylan, l’actuel Sri Lanka. Ils découvriront un Népal totalement vierge, en raison de l’ouverture du pays au tourisme, seulement un an auparavant.

A la question de savoir, s’il effectuerait le même voyage avec les équipements technologiques de nos jours, Miroslav Zikmund refuse résolument, prétendant que la route perdrait tout le charme de son caractère aventureux. Et d’une manière générale, il n’est pas certain de vouloir retourner à certains endroits qu’il a connus, dénonçant les méfaits du tourisme de masse. Lui-même voyageur, le réalisateur Petr Horký est revenu sur l’élaboration du documentaire, qui tente de concentrer en 90 minutes, les 95 ans de Miroslav Zikmund.

Petr Horký et Miroslav Zikmund,  photo: Jindřich Böhm,  ČRo
« La décision de faire ce documentaire est tombée il y a deux ans environ, lorsque Miroslav Zikmund a dit : ‘Vous savez quoi, si vous voulez tourner quelque chose, alors va falloir le faire comme il le faut. Je vais vous laisser libre accès à tous mes journaux personnels, que j’écris tout au long de ma vie. Je vous donne mon feu vert, vous pouvez y aller’. Par la suite, lors du tournage, nous ne lui disions pas à l’avance, quels seraient les endroits et situations que nous allions filmer. Et ce n’est qu’une fois sur place, que l’on a tourné ses réactions spontanées. »

Effectivement, Miroslav Zikmund a été toute sa vie incroyablement méticuleux, en rédigeant non seulement les carnets de voyage, mais également ses journaux intimes : un journal personnel par année, depuis 75 ans. Ce sont donc également ces journaux intimes qui représentent une source de témoignages d’une valeur inestimable. Les deux aventuriers ont filmé plus 5 000 mètres de film en format 16mm, plus 6 000 mètres en format 35mm, et ont pris plus de 10 000 photos. Néanmoins, on leur avait souvent reproché le fait qu’ils n’avaient pas pris de photos d’eux deux. A ce propos, Miroslav Zikmund a révélé l’histoire de leur unique photo commune à l’occasion de leur premier voyage:

« C’était au moment, où nous quittions les chutes d’Iguazú, en Argentine. Nous parcourions donc les premiers kilomètres du côté du Brésil, et notre compteur de vitesses se rapprochait d’un chiffre avec quatre zéro. Je ne sais plus s’il s’agissait de 40 000km ou de 50 000km. Mais dès que nous avions vu les quatre neuf, nous nous sommes dit que nous allions nous arrêter et faire une photo. Nous avions avec nous une bouteille de l’eau-de-vie d’Uruguay à base de canne à sucre, que nous gardions pour ce moment précis. Nous nous sommes arrêter, nous avons placé notre statif, et nous avons fait la seule photo de notre voyage, sur laquelle on nous voit tous les deux. »

'Le siècle de Miroslav Zikmund'
Dès le début de leur première expédition, et sans qu’ils le sachent, les récits de voyage qu’ils renvoient dans leur pays natal les rendent extrêmement populaires.

Avec le durcissement du régime communiste survenu après le Printemps de Prague en 1968, Miroslav Zikmund et Jiří Hanzelka se voient interdire toute possibilité de publications de leurs aventures ainsi que toute participation à la vie publique du pays. Jusqu’en 1989, les deux aventuriers sont soumis à de nombreux interrogatoires par la police communiste StB de l’époque, qui les suit et qui note leurs moindres faits et gestes dans des dossiers tenus secrets, comme cela avait été le cas pour des centaines d’autres personnes identifiées comme « incommode pour le régime. » Miroslav Zikmund est revenu sur cette époque :

« Je me rendais à chaque fois à ces interrogatoires avec une peur bleue. Cela n'avait vraiment rien de rigolo. Au dernier moment, et principalement tout juste après 1989, de nombreux volumes de ces dossiers ont été détruits, le mien inclus. Cela m’avait contrarié, parce que j'aurais aimé savoir qui me dénonçait. »

Même si la plupart des personnes pensait que les deux aventuriers ne reviendraient plus dans leur pays natal après leur deuxième voyage, leurs familles faisaient partie des raisons de ce retour. Selon Miroslav Zikmund, ils ne seraient pas parvenus de rester seuls à l’étranger.

Dans le documentaire de Petr Horký, Miroslav Zikmund découvre pour la première fois, son dossier de la Stb, désormais très fin, aux archives de la police. Sa réaction sera la suivante : « Je fais un point final derrière cela, et je suis déçu. »

Miroslav Zikmund,  photo: Jindřich Böhm,  ČRo
« Il y a des choses, qui ne méritent pas d’être regrettées. Car si vous commencez à avoir des regrets par rapport au passé, vous gâchez votre bonne humeur. Cela n’a pas de sens que de regretter quoi que soit dans le passé, et dire ‘comment telle ou telle chose serait si…’. Si vous arrivez à vous débarrasser de cela, alors vous êtes libres comme un oiseau. »

Et c’est peut-être bien cette capacité d’aller toujours de l’avant qui donne à Miroslav Zikmund cette force étonnante et cette vitalité contagieuse pour affronter les différents épisodes de la vie. Miroslav Zikmund et Jiří Hanzelka ont dévoilé, et non seulement aux Tchèques et aux Slovaques de l’époque, un monde que plus personne n’aura la possibilité de découvrir.