Tchéquie-Slovaquie : « Si les tensions politiques persistent, d'autres domaines seront affectés »
Récemment accusé d'ingérence par le gouvernement slovaque dirigé par Robert Fico, le gouvernement tchèque refuse de reprendre les consultations bilatérales traditionnelles avec Bratislava, sur fond de profondes divergences quant à la guerre en Ukraine et l'attitude à adopter envers Moscou. Tomáš Strážay dirige l'Association slovaque de politique étrangère et enseigne à l'Université paneuropéenne de Bratislava.
La Slovaquie est aujourd'hui vue comme un pays pro-russe. Est-ce le cas et si oui comment l’expliquer ?
Tomáš Strážay : « Je pense que oui, la position du gouvernement slovaque montre que la Slovaquie est proche de la Russie, de la politique du président Poutine. Il y a des raisons historiques, je pense, mais aussi des raisons politiques, parce que le gouvernement n'a pas une si grande majorité dans le Parlement slovaque. Le Premier ministre doit mobiliser l'électorat pour lui et pour son parti. Je pense que cette rhétorique anti-ukrainienne et pro-russe fait partie de ce mouvement pour mobiliser son électorat. »
« Mais les raisons historiques sont aussi assez graves. Il faut dire que la Russie est présentée ici, en Slovaquie, comme un pays slave, très proche des Slovaques, le pays protecteur des Slovaques pendant la monarchie austro-hongroise. Mais c'est ce que la Russie imagine. Pas la Russie réelle. Et je pense qu'il y a aussi la majorité de la population slovaque qui voit la Russie comme la Russie imaginée et pas la Russie réelle. »
« Personne au sein de la coalition gouvernementale n'évoque l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 »
Il n’est pas rare de rencontrer des électeurs de Robert Fico, qui, en évoquant l’invasion du pays dirigée par Moscou en 1968, affirment que ce n’était pas une invasion mais que les responsables politiques tchécoslovaques de l’époque avaient invité les troupes d’autres pays du Pacte de Varsovie...
« C'est la rhétorique russe, celle du président Poutine, selon laquelle il s’agissait de la libération de Tchécoslovaquie, de l'aide internationale pour la Tchécoslovaquie et son gouvernement. Et je pense ce discours est ici repris par les élites politiques. Et ce n'est pas seulement le cas du Premier ministre, mais aussi des autres membres du Parlement, du Parlement européen, d'autres pays, de partis nationalistes aussi présents. La Russie est présentée comme un libérateur de la Tchécoslovaquie, de la Slovaquie, après la Deuxième Guerre mondiale. Et personne parmi ces élites politiques ne parle de 1968. »
« L'opposition slovaque, en revanche, en parle et y fait souvent allusion. Il y a une grande différence entre les supporters de la coalition gouvernementale et l'opposition démocratique dans ce cas. »
« Déjà moins de touristes tchèques en Slovaquie »
Le groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie et Slovaquie), en tant que tel, a littéralement implosé sur la question de l'Ukraine. En ce qui concerne particulièrement les relations entre Tchéquie et Slovaquie, qui étaient ces dernières décennies toujours privilégiées - même s'il y a eu des incidents de parcours -, ont souffert grandement. Les consultations bilatérales entre les deux gouvernements ont été interrompues. Est-ce une fracture sur le long terme, selon vous ? Ou est-ce que ce n'est qu'au gré des élections et de ceux qui sont au pouvoir, à Bratislava et à Prague ?
« Je pense que nous avons vu une situation comparable après la dissolution de Tchécoslovaquie. Les relations étaient assez tendues à cette période. Mais aujourd'hui, bien sûr, les pays sont assez proches. Les cultures sont proches, les langues sont proches. Il y a beaucoup de mariages mixtes. La coopération culturelle fonctionne très bien... Il y a beaucoup de relations entre les théâtres, les productions audiovisuelles, etc. Mais les élites politiques sont censées développer un ‘parasol’ pour le développement des relations sur d'autres niveaux. Et je pense que si les tensions vont continuer, ça peut-être détériorer la situation aussi sur ces autres niveaux. »
« Par exemple, il y a déjà pas mal de Tchèques qui ont arrêté de voyager en Slovaquie pour leurs vacances, parce que la rhétorique dans le discours politique en Slovaquie est contre le présent gouvernement en République tchèque. Alors, à mon avis, pour ce moment, ce sont des tensions politiques. Mais si ça va continuer, ça va peut-être développer aussi des problématiques sur d'autres niveaux de coopération… »
« Mais on s’attend à ce qu’Andrej Babiš redevienne le Premier ministre tchèque. Et son avis sur Robert Fico, sur le présent gouvernement en Slovaquie, est totalement différent de la position du Premier ministre actuel Petr Fiala. Alors, cela va influencer la situation entre les deux gouvernements. Mais je ne pense pas que ça sera le médicament à tous les maux. »
On est ici dans une école supérieure de Bratislava. Déjà, de nombreux étudiants slovaques sont actuellement inscrits dans des universités tchèques. Est-ce que vous entendez ici ou autour de vous qu'encore davantage de jeunes diplômés ou pas encore diplômés slovaques veulent partir d'ici ?
« L'exemple de cette université est un peu spécial parce que c'est une université privée. Les étudiants ont la garantie d'être considérés individuellement comme des partenaires par les professeurs. Je pense que la plupart des étudiants sont satisfaits. Mais, bien sûr, dans les universités publiques, la situation est différente. Je pense que la Slovaquie est la première dans l'Union européenne quant au nombre d'étudiants partis étudier à l'étranger. Alors, ce n'est pas bon pour le futur. Je pense que ça dépend des décisions et des réformes qui vont être adoptées par le gouvernement. Alors, ce n'est pas la question des universités ou des écoles en particulier, mais du gouvernement et des réformes systémiques. »