Tomáš Kopečný : « L’initiative tchèque pour les obus est un exemple de coalition pour le futur maintien de la paix en Ukraine »
Ce lundi marque le troisième anniversaire de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine. L’occasion de poser quelques questions à Tomáš Kopečný, chargé d’une part pour le gouvernement de chapeauter l’initiative tchèque pour la livraison de munitions à l’armée ukrainienne et d'autre part responsable des programmes visant à aider à la reconstruction de l’Ukraine.
Troisième triste anniversaire, ce 24 février 2025. Où en est l'initiative pour les munitions, dont nous avons déjà parlé ensemble il y a quelques mois ? Est-ce que vous pouvez nous donner des chiffres, le nombre d'obus et le nombre de pays qui participent aujourd'hui à cette initiative tchèque ?
Tomáš Kopečný : « Juste pour les chiffres de l'année dernière, on a fini ce qu'on a promis, on a livré 500 000 obus de 155 mm, mais ce n'est pas tout. Une autre part de l'initiative concernait aussi d'autres calibres de munitions larges, et donc si on parle uniquement de munitions de plus de 100 mm, le total est plus élevé. Nous avons livré, juste l'année dernière, plus de 1 600 000 obus, incluant les 500 000 de 155 mm. Le chiffre total que la République tchèque a livré dans le cadre de cette initiative est donc de 1 600 000. »
« Dix-sept pays ont rejoint ce que j'appellerais une 'coalition de volontaires'. C'est précisément ce concept de coalitions de volontaires qui offre le plus d'espoir, aussi bien pour le maintien de la paix en Ukraine que pour la dissuasion contre la Russie en Europe. Toute force qui serait active en Ukraine dans un rôle de maintien de la paix ne relèvera ni de l'OTAN ni de l'Union européenne, mais bien d'une coalition de volontaires. Ce que nous avons fait l'année dernière illustre ce que ces coalitions peuvent accomplir. L'une peut se concentrer sur les effectifs militaires des pays européens, tandis qu'une autre pourrait se focaliser sur la livraison de matériel militaire. »
De quelle manière votre travail a-t-il changé ces dernières semaines depuis les initiatives prises par la nouvelle administration américaine ?
Tomáš Kopečný : « Si l'on prend en compte les résultats des réunions de lundi et de mercredi la semaine dernière à Paris, le message était clair en anglais : "Keep calm and step up". Autrement dit, restons calmes mais accélérons. C'est précisément ce que nous devons faire. Mon travail n'a pas changé techniquement, mais il est vrai que beaucoup de gens en Tchéquie ont besoin d'être rassurés et informés par les autorités sur ce qui se passe. La réalité géopolitique de l'Europe évolue-t-elle aussi radicalement que cela peut sembler ? L'idée que la délégation russe ait discuté avec les Américains d'un retrait de l'OTAN des pays l'ayant rejointe dans les années 1990, y compris la Tchéquie donc (membre de l’OTAN depuis 1999, ndlr), est particulièrement choquante. Mais ce qui nous rassure, c'est la prise de conscience que les pays européens, sous l'impulsion notamment de la présidence française, peuvent créer quelque chose d'utile non seulement pour l'Ukraine, mais aussi pour la sécurité et la défense de l'Europe. »
Une situation géopolitique qui rappellerait davantage Suez 1956 que Munich 1938
La dernière fois à notre micro, vous aviez fait un parallèle avec 1938 et Munich. Est-ce que ce qui vient de se passer en Arabie Saoudite – des négociations entre Américains et Russes sans Ukrainiens – vous semble comparable au ‘O nás bez nás’ des Accords de Munich sans Tchécoslovaques ?
« Non, je ne le vois pas ainsi. Pour moi, cela marque plutôt la fin de l'isolement de la Russie, non pas au niveau mondial car elle n'était isolée qu'en Europe et en Amérique du Nord, mais bien au niveau de cette région. Ce qui me semble normal et compréhensible, c'est d'abord de négocier avec les Ukrainiens, puis avec les Russes, et enfin ensemble. Ce qui est plus troublant, c'est l'absence des Européens autour de la table. Cela pourrait vraiment être un moment comparable à la crise de Suez en 1956, qui avait marqué la fin de l'influence des puissances européennes dans les affaires mondiales. Si nous n'agissons pas, 2025 pourrait être l'année où les puissances européennes perdront leur rôle déterminant, y compris en Europe. »
Vous êtes également chargé de la reconstruction de l’Ukraine pour le gouvernement tchèque, en particulier dans l'oblast de Dniepropetrovsk. Avec les récentes déclarations de Donald Trump et les négociations en cours sur les terres rares, où se situe la Tchéquie sur ce sujet ? Ces minerais font ils partie d’échanges commerciaux entre Prague et Kyiv ?
« Il y a déjà de nombreux projets concrets que nous avons réalisés, non seulement dans l'oblast de Dniepropetrovsk, mais aussi dans toute l'Ukraine. Notre rôle principal en Europe est de nous concentrer sur les régions de l'Est, notamment Kharkiv, Dniepropetrovsk, et partiellement Kherson et Zaporijjia. Nos projets portent principalement sur les secteurs de la santé, de l'énergie et de l’épuration de l'eau. »
Terres rares et minerais ukrainiens au centre de l'attention
Et au niveau de ces terres rares ?
« Concernant les minerais, la coopération entre la Tchéquie et l'Ukraine remonte à plusieurs décennies. Certaines sociétés tchèques ont toujours utilisé des terres rares ukrainiennes. Parmi les terres rares, il existe trois minerais que nous importons à plus de 90 % d'Ukraine, et cette relation économique se poursuit comme d'habitude. Oui, nous avons beaucoup de projets en cours et nous travaillons avec plusieurs entreprises ukrainiennes et tchèques pour l'exploitation de ces ressources. »
Vous vous rendez régulièrement en Ukraine. Quand prévoyez-vous votre prochain voyage, sans donner de date exacte, et quel en sera l'objectif ?
« Je me rends en Ukraine environ tous les deux mois. Mon prochain déplacement est prévu dans quelques semaines. En général, j'organise un ou deux grands voyages avec des dizaines d'hommes et de femmes d'affaires, comme en mai prochain. Mais en mars, mon voyage sera axé sur les sociétés travaillant sur l’épuration de l'eau et les systèmes municipaux de gestion de l'eau. Nous tiendrons une conférence à Kyiv avec plusieurs représentants de municipalités de toute l'Ukraine. Comme toujours, nous aborderons aussi les aspects sécuritaires et politiques lors de mon séjour. »






