Andrea Krchová : « La plupart des réfugiés ukrainiens se sont rapidement adaptés, ont un emploi et un logement »
Entretien avec Andrea Krchová, directrice du consortium tchèque d'ONG spécialisées dans l'aide aux migrants.
La Tchéquie a dépensé 62,5 milliards de couronnes (environ 2,5 milliards d'euros) pour les aides humanitaires et autres formes de soutien aux réfugiés ukrainiens depuis le début de l'invasion russe en février 2022 jusqu'à la fin de l'année 2024.
Les personnes bénéficiant de la protection temporaire ont, pendant cette période, contribué à hauteur de 55,5 milliards de couronnes en cotisations sociales et en impôts et taxes. Les revenus ont progressivement augmenté. Pour la première fois, ils ont dépassé les dépenses au troisième trimestre de l'année 2023. L'an dernier, le montant collecté a excédé l'aide fournie de 8 milliards de couronnes, atteignant 23,5 milliards de couronnes. Selon les statistiques du ministère de l'Intérieur, 397 400 ressortissants ukrainiens bénéficient d'une protection temporaire en Tchéquie, dont 96 800 enfants et 17 700 personnes de plus de 65 ans.
« Non seulement les cotisations et les impôts, mais aussi la consommation des réfugiés apportent des milliards dans notre budget national. Le message pour certains marchands de peur est donc clair : les Ukrainiens ne sont pas venus pour percevoir des prestations, mais pour survivre. La grande majorité se prend en charge et s'intègre », a déclaré le ministre du Travail, Marian Jurečka.
Depuis l'invasion russe de l'Ukraine en 2022, les organisations humanitaires tchèques ont de leur côté soutenu au moins 3,6 millions de ressortissants ukrainiens avec une aide d'une valeur de plus de 6,9 milliards de CZK (environ 276 millions d'euros). L'argent a été collecté auprès des donateurs tchèques et des institutions internationales.
En Ukraine, les ONG tchèques participent notamment à la restauration des réseaux d'eau et de chauffage, à la réparation de dizaines de milliers de maisons et à la construction d'abris scolaires. Elles gèrent des cliniques mobiles près des lignes de front et distribuent de l'eau, du carburant et de l'argent, aident les réfugiés dans les centres de transit et permettent à des milliers d'enfants ukrainiens de poursuivre leurs études dans des écoles tchèques.
A propos de la scolarisation de ces enfants ukrainiens dans les écoles tchèques, des progrès doivent encore être fait - c'est le bilan constaté par Andrea Krchová, la directrice du consortium qui regroupe en Tchéquie 22 ONG spécialisées dans l'aide aux migrants. Au micro de Radio Prague Int., elle est d'abord revenue sur le nombre de ces enfants ukrainiens qui n'allaient pas à l'école en Tchéquie malgré la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans :
Andrea Krchová : « Nous ne savons pas exactement combien d’enfants sont concernés, et bien sûr, nous débattons beaucoup de cette question avec le ministère de l'Éducation, de la Jeunesse et des Sports. Cependant, d'après ce que nous pouvons observer en tant qu'organisation non gouvernementale, nous estimons qu'il s'agit de milliers d'enfants qui ne fréquentent pas l'école obligatoire. »
Comment expliquez-vous cela ?
« Il n'y a pas de capacité suffisante. De plus, les parents ne sont pas informés qu'ils doivent inscrire leurs enfants à l'école ni de la manière dont ils doivent procéder. Si une école refuse un enfant – car l'inscription est un processus en plusieurs étapes – le parent doit d'abord savoir qu'il a l'obligation de scolariser son enfant et dans quelle école. Il doit avoir l'information sur l'endroit où s’adresser. Si l'école de secteur, c'est-à-dire l'école la plus proche, refuse l'inscription en raison d'un manque de places, le parent doit connaître la procédure suivante. Or, bien souvent, les parents se contentent de cette première réponse et optent pour l'enseignement en ligne fourni par l'éducation ukrainienne ou une autre alternative. Ils ne poursuivent pas les démarches, c'est-à-dire qu'ils ne contactent ni l'administration scolaire ni le ministère pour faire valoir le droit de leur enfant à l’éducation. »
Il s'agit donc d'enfants de moins de 16 ans ?
« Oui. Et ceux qui ne sont plus soumis à l'obligation scolaire disparaissent très facilement du système. Dans les classes supérieures de l'école primaire, il est nécessaire de bien maîtriser le tchèque pour réussir les examens d'entrée au lycée. Un enfant qui arrive en neuvième année et commence à aller à l'école ne pourra pas apprendre le tchèque en un ou deux ans au niveau requis pour réussir ces examens. Il se retrouve alors exclu du système, car s'il postule dans un lycée et n'est pas admis, il n'a plus d'obligation scolaire. Un autre phénomène que nous observons sur le terrain est que les enfants plus âgés aident leurs parents en raison de revenus insuffisants. De plus, dans les familles où la mère travaille intensément – parfois 12 à 16 heures par jour – ce sont souvent les aînés qui s’occupent des plus jeunes. C’est une autre raison pour laquelle certains enfants quittent l’école. »
Lex Ukrajina, septième du nom
La loi Lex Ukraine (Lex Ukrajina) en est déjà à sa septième version. Que pensez-vous de la situation actuelle et du nouveau projet du gouvernement ?
« Lex Ukraine 7, en trois ans, a évolué deux fois par an, ce qui crée une grande incertitude pour les réfugiés. À l'origine, cette loi était principalement conçue pour établir un cadre législatif permettant de prolonger la protection temporaire. Le ministère de l’Intérieur avait préparé une législation solide à cet effet. Cependant, d’autres dispositions ont été ajoutées par la suite, notamment des conditions différentes pour l’acquisition de la citoyenneté tchèque pour les ressortissants russes, ce que nous considérons comme très problématique du point de vue des droits humains. Nous comprenons que chaque État souverain peut fixer ses propres règles d’acquisition de la nationalité, mais il ne devrait pas y avoir de différences de traitement entre certaines catégories de personnes. »
« Il y a aussi d'autres problèmes, notamment la question de "l’aide à une puissance étrangère", qui est mal formulée juridiquement. Un autre aspect concerne la double inscription scolaire, ajoutée par amendement parlementaire, ce qui est également problématique. Nous nous retrouvons dans une situation similaire à celle d’il y a trois ans. »
De quoi s’agit-il exactement ?
« La double inscription signifie que les enfants entrant en première année doivent être officiellement enregistrés dans une école. Au cours de la première année de la guerre, les écoles avaient la possibilité d’ouvrir une deuxième période d’inscription pour les réfugiés ukrainiens. Cela fonctionnait à ce moment-là. Mais aujourd’hui, les écoles étant déjà saturées, elles rempliront leur capacité avec les inscriptions habituelles des enfants tchèques, et les enfants ukrainiens risquent de ne pas trouver de place. »
Trois ans après, pouvez-vous évaluer la situation des réfugiés ukrainiens en Tchéquie ?
« La plupart des réfugiés se sont rapidement adaptés, ont trouvé un emploi et un logement. Pour ceux qui ne rencontrent pas de barrières linguistiques ou administratives, l’intégration a été plus facile, car le tchèque et l’ukrainien sont relativement similaires. Cependant, en tant qu’ONG, nous travaillons principalement avec les personnes vulnérables, qui ont besoin d’un soutien particulier. Or, ce soutien ne cesse de diminuer. À partir de juillet, de nouvelles règles sur l’évaluation du handicap entreront en vigueur, ce qui aura un impact sur les aides humanitaires. Certaines personnes en situation de handicap ne recevront qu’une aide minimale.
Avec la baisse de l’aide humanitaire venant des États-Unis, certains programmes d’aide en Tchéquie sont-ils menacés aujourd’hui ?
« Pour les 22 organisations de notre consortium, les financements se raréfient. La première année, il était possible de bénéficier de dons individuels, de soutiens de fondations ou d’entreprises, mais ces ressources se tarissent. Certaines aides devront être supprimées, comme l’enseignement linguistique ou les services communautaires pour les seniors. Et cela concerne aussi l’aide des États-Unis, qui passait principalement par les agences de l’ONU comme l’OIM et l’UNICEF. »






