Gidon Lev, survivant de la Shoah et star de TikTok à 90 ans, né à Karlovy Vary et pas fan d’Elon Musk
Né Peter Löw en 1935 à Karlovy Vary, Gidon Lev a survécu avec sa mère pendant la Shoah, après quatre ans d'internement à Terezín/Theresienstadt, tandis que 26 membres de sa famille ont été tués. Après la guerre, il a quitté la Tchécoslovaquie en 1948, d'abord pour New York, ensuite pour Toronto, et s'est installé en Israël à la fin des années 1950. Après avoir publié deux livres avec sa compagne Julie Gray racontant son histoire, Gidon Lev – qui fête son 90e anniversaire ce lundi 3 mars – est devenu un phénomène sur les réseaux sociaux, comptant près d'un demi-million d'abonnés sur TikTok.
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Gidon Lev, merci beaucoup d'être avec nous depuis Ramat Gan en Israël. Nous sommes ici à Prague et le bâtiment de la radio publique tchèque, Český Rozhlas, où se trouve notre studio, est situé à quelques dizaines de mètres seulement du numéro 7 de la rue Italská, un immeuble devant lequel se trouvent désormais sur le trottoir des pavés de mémoire, des Stolpersteine, dédiés à votre père et à votre grand-père, qui n’ont pas survécu à l'Holocauste. Quelle importance revêtait pour vous la pose de ces Stolpersteine là-bas ?
Gidon Lev : « C'était extrêmement émouvant, et encore plus que ce à quoi je m'attendais. Et cela pour plusieurs raisons. L'une d'elles est que trois de mes enfants – deux fils et ma fille aînée – sont venus de Californie pour être présents. Nous avons donc organisé une véritable cérémonie. Au point que, lorsque nous sommes arrivés, les personnes de la municipalité nous ont dit : ‘Voilà, merci d'être venus. Nous voulons juste nous assurer que tout va bien et que nous devons partir’. Mais ils ne sont pas partis. Ils sont restés pendant les 25 minutes suivantes. Ma fille a chanté une chanson,'Eli, Eli', mon fils a écrit un poème, j'ai moi-même chanté et raconté une petite histoire. C'était vraiment émouvant, et je suis très heureux que nous l'ayons fait. »
Náměstí Míru : un panneau « Juden Verboten » et la fin de la balançoire préférée
À quelques mètres de là se trouve la place de la Paix, náměstí Míru. C'était votre terrain de jeu favori à l'époque, lorsque vous êtes arrivé de Karlovy Vary, où vous viviez avec vos parents, à Prague, où vivaient vos grands-parents. Et c'est la première fois que vous avez réalisé que quelque chose n’allait pas, car il y avait un panneau « Juden verboten ».
« D'abord, en 1938, lorsque Hitler a pris le contrôle des Sudètes, trois mois plus tard, ma famille – mes grands-parents et mes parents, nous devions habiter à proximité – a déménagé à Prague, au numéro 7 de la rue Italská. Et peu après, vous savez, Hitler a envoyé son armée de Karlovy Vary vers Prague. Il a déclaré qu'il n'y avait plus de Tchécoslovaquie. C'est devenu le protectorat de Bohême-Moravie. »
« J'étais très jeune. J'avais trois ans et demi, quatre ans. Je ne comprenais donc pas vraiment ce qui se passait, mais je ressentais la tension. Et toutes les deux semaines, une nouvelle règlementation était promulguée. Les Juifs ne pouvaient pas aller au restaurant. Les Juifs ne pouvaient pas posséder de vélos. Les Juifs ne pouvaient avoir ni radio, ni téléphone, ni appareil photo, ni rien. Il y avait toujours quelque chose. La tension était énorme. »
« Mais mon grand-père m'emmenait dans un petit parc, juste au coin, Náměstí Míru, telle qu'elle est encore aujourd'hui, si ce n'est qu’il n’y a plus de terrain de jeux. Je courais vers la balançoire, je me balançais, et ils me poussaient. C'était comme un canoë. J'adorais ça. Jusqu'au jour où, je pense, environ six mois plus tard – je ne suis pas sûr du timing – nous sommes arrivés au parc. Et en entrant, je me précipitais vers mon bateau préféré, je montais dedans, et mon grand-père arrivait en me disant : « Non, non, non. Peter, tu ne peux pas faire ça. Tu ne peux pas aller sur le... » Et je me suis senti mal. Pourquoi ? Qu'est-ce que j'avais fait ? Est-ce que j'avais fait une bêtise ? Puis il m'a pris dans ses bras et m'a montré le panneau « Juden verboten ». Interdits aux Juifs. Ma compréhension du concept de Juifs n'était pas très développée, car nous n'étions pas des Juifs religieux. Je savais que j'étais juif, mais je n’en savais pas vraiment davantage. Et j'ai pleuré... Il m'a pris dans ses bras et c’est la dernière fois que je suis allé au parc. »
Vous êtes né Peter Wolfgang Löw à Karlovy Vary, dans la jeune Tchécoslovaquie en 1935. Est-ce que votre grand-père et vos parents vous parlaient en allemand et en tchèque ? Quelle était la langue parlée à la maison ?
« Les deux, exactement. Du côté de mon père, mon grand-père Alfred Löw parlait tchèque. Ils parlaient tchèque. Mais du côté de ma mère, mon grand-père Fritz Samisch parlait davantage en allemand. Donc, à la maison, nous parlions les deux langues. Et oui, c'est exact. Mon nom était Peter Wolfgang Löw. Pourquoi Wolfgang ? Je ne le savais même pas jusqu'à ce que ma mère meure et que je voie mon acte de naissance. Elle est décédée ici en Israël en 2003. Et je me suis rappelé qu'elle m'avait dit que grand-père Fritz jouait de l’alto. Il avait un alto et il devait adorer Mozart. Il devait avoir dit à ma mère de me donner un second prénom, Wolfgang. C'est donc mon deuxième prénom. »
Theresienstadt : « L'atmosphère était celle d'une peur totale »
Et lorsque vous êtes venu récemment à Prague, vous êtes également retourné à Terezín. Vous y avez passé quatre ans de votre vie, vous êtes le seul membre de votre famille, avec votre mère, à avoir survécu là-bas, et l'un des quelques rares enfants ayant survécu à Theresienstadt. Qu'avez-vous ressenti en y retournant ?
« C'est une très grande question. Tout d'abord, j'y suis allé au moins une demi-douzaine de fois, chaque fois dans des circonstances différentes. Je pourrais être un bon guide pour quiconque souhaitant visiter Theresienstadt… Vous savez, quand on se rend dans un endroit où l'on a passé plus de quatre ans – de décembre 1941 à mai, juin 1945, c'est long – et où je suis arrivé à l'âge de six ans et reparti à 11 ans. Il est difficile de définir Theresienstadt comme un camp de concentration. Mais ce n'était certainement pas un ghetto, car un ghetto était généralement un quartier d'une ville existante où vivaient de nombreux Juifs, tandis que ceux qui n'y habitaient pas étaient envoyés là-bas. »
« Theresienstadt était une ville militaire avec une demi-douzaine de baraquements de trois étages, datant d'avant la Première Guerre mondiale. Et les petites rues... Il est difficile d'imaginer combien de personnes se retrouvaient entassées dans cet endroit. Theresienstadt était un camp de transit. Ce n'était pas un camp d'extermination, même si 35 000 personnes y sont mortes en quatre ans, de faim, de surmenage, de maladie, de vieillesse... Et au milieu de tout cela, l'atmosphère était celle d'une peur totale. On ne savait jamais ce que la prochaine minute, la prochaine heure, la prochaine nuit, le prochain jour ou le prochain mois allait apporter. Un jour vous pouviez participer à une chorale avec des enfants, et le lendemain recevoir une convocation pour vous présenter à la gare. »
Étiez-vous impliqué dans des activités avec d'autres enfants ?
« Non, pas vraiment, car je n'étais pas assez âgé. Les enfants de 0 à 10 ans vivaient avec leurs mères dans la caserne de Dresde. Les enfants n'étaient pas organisés. Nous faisions des activités ensemble. Je me souviens avoir joué au football, mais nous n'avions pas de ballon. Alors nous déchirions des vêtements en lambeaux pour en faire un ballon, et nous jouions pendant 15, 20 minutes jusqu'à ce que le ballon se défasse. Et c'était la fin du jeu. »
Vous souvenez-vous des noms des enfants avec lesquels vous jouiez ?
« Non. Mais j'ai une histoire très émouvante et triste à raconter. La plupart du temps, nous vivions dans des chambres partagées par plusieurs personnes – quatre, parfois cinq mères avec leurs enfants. Dans une chambre qui aurait dû accueillir deux ou quatre personnes, il y en avait douze. C'était très serré. Pendant une période, je vivais avec ma mère et une autre jeune femme avec sa petite fille, qui avait, je pense, un an de plus que moi. Elle s'appelait Eliška, ou Lise. Elle était adorable et faisait des acrobaties, se tenant sur la tête, sur les mains, faisant des saltos et toutes sortes de figures. Jusqu'au jour où nos mères sont rentrées du travail. Et sa mère nous a dit : ‘Demain, nous allons à l'est, il faut que nous nous présentions au train.’ J'étais tellement bouleversé. Je me souviens encore de ce sentiment jusqu’à ce jour… »
Visite de la Croix-Rouge à Theresienstadt : « Tout cela était un mensonge, tout ! »
Nous parlons de la caserne de Dresde. Un bâtiment qui menace aujourd’hui de s’effondrer…
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« J'y suis allé il n'y a pas si longtemps. Ils commencent à les rénover. Ils ont déjà réparé une partie du toit. »
Exactement. Ce bâtiment est célèbre aussi parce que les nazis y ont tourné leur film de propagande. Vous souvenez-vous de ce fameux match de football ? Je sais que vous avez vécu des choses terribles là-bas, comme des pendaisons publiques de jeunes gens, et aussi des tortures dont vous pouviez entendre les cris depuis les caves…
« Oui. Vous savez comment était la torture ? Ils utilisaient des cigarettes : ils les allumaient et les écrasaient sur le corps de la personne. C'était une douleur terrible. Oui, la pendaison publique a eu lieu dans les premiers mois, je pense, quand on n'était pas autorisé à envoyer de courrier, seulement une carte postale imprimée dans laquelle on devait écrire ‘Tout va bien, on est en forme. Au revoir.’ Mais certains jeunes voulaient envoyer des lettres décrivant la situation… »
« Il y avait deux choses principales à Theresienstadt : la peur d'être envoyé vers l'est – nous ne savions pas encore qu'il y avait des chambres à gaz ou des pelotons d'exécution – et la faim. La faim matin, midi et soir, ce sont les deux choses qui m’ont fait le plus souffrir là-bas. »
Et l'arrivée de la Croix-Rouge en juin 1944 : avez-vous un souvenir précis de tout cela ?
« Oui, je m'en souviens très bien. Je me souviens qu'un jour, quand on a appris que la Croix-Rouge arrivait, nous avons vu toute une rue se faire repeindre et réparer, et quelques magasins ouvrir, avec des vêtements exposés – ceux de personnes qui venaient d'arriver, récupérés de leurs valises et mis en rayon. Ils ont même imprimé de l'argent, comme dans le jeu Monopoly. La valeur de cet argent était comme celle de l'argent du Monopoly. Tout était mensonge. On ne savait jamais quoi attendre. C'était la période de terreur. On ne savait pas. Un jour vous jouez du violon, et le lendemain vous pouvez être mis dans un train pour Auschwitz ou Treblinka. »
Les membres de la Croix-Rouge prenaient-ils des photos ou regardaient ?
« Oui, je me souviens que les Allemands ont envoyé un ou deux camions à la caserne de Dresde, et ils ont appelé les enfants qui jouaient dans la cour pour qu'ils montent dans les camions. Et quand des soldats allemands vous ordonnent de faire quelque chose, on ne dit pas non, on court et on monte. »
« Ensuite, ils nous ont emmené dans un parc qu'ils avaient nouvellement aménagé avec des balançoires, des toboggans et toutes sortes de jeux, et ils nous ont laissé jouer. Nous étions complètement abasourdis. Et ils disaient : « Allez jouer ! » Ils ordonnaient aux enfants de sept, huit ou neuf ans de jouer. Eh bien, nous avons joué. Et je me souviens qu'à cent mètres, il y avait des gens de la Croix-Rouge avec des appareils, qui prenaient des photos de nous en train de jouer. Comme si les Allemands traitaient ces enfants de manière merveilleuse. »
« Tout était mensonge, tout cela. J'ai des photos de moi debout dans la petite forteresse sous le panneau « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre »). Je déteste ce panneau. C'est tellement cynique. Quel « frei » ? Le seul « frei » que le travail a engendré, c'est la mort. Certes, quand on meurt, on est libre, car ils ne peuvent plus rien vous faire. »
« Avoir survécu pendant quatre ans à Theresienstadt relève du miracle »
Vous avez mentionné la faim. Une des façons dont vous y avez fait face était de travailler, de trouver n'importe quel job, y compris un travail avec les chevaux – les chevaux des soldats SS allemands. Communiquiez-vous également avec certains gardiens tchèques là-bas ? Comment communiquiez-vous avec ces personnes ?
« Pour être honnête, je ne m'en souviens plus très bien. Je parlais tchèque, donc je pouvais le faire, et j'étais également capable de parler allemand. Et l'une des façons dont j'ai réussi à rester en vie était effectivement de trouver du travail. Car avec le travail, il y avait des opportunités, peut-être pour obtenir quelque chose, par exemple avec les chevaux, en nettoyant les chevaux d'un officier, si on faisait du bon travail, il pouvait laisser un morceau de pain sur une fenêtre, ou un morceau de pomme ou quelque chose comme ça. »
Que pensez-vous qu'il faille faire du bâtiment immense de la caserne de Dresde, qui porte désormais le nom de Jan Žižka, si elle est enfin rénovée ?
« Je ne sais pas trop. Je pense que, parce que j'y ai passé tant de temps, j'aimerais qu'elle soit préservée, si cela est possible. Je pense vraiment qu'avoir survécu pendant quatre ans dans cet endroit relève d'un certain miracle. Et c'est aussi grâce à ma mère. Elle a dû travailler très dur, car elle coupait du mica en fines tranches pour que les Allemands puissent l'utiliser pour isoler des équipements électroniques. Et je suppose que les Allemands effectuaient des contrôles de temps en temps : ils pesaient la quantité produite par chaque femme, et si c'était conforme aux attentes, elle restait ; sinon, elle était déportée le lendemain vers Auschwitz. »
Votre médecin de famille de Karlovy Vary a aussi aidé à éviter que vous soyez déporté vers un des camps d’extermination. Comment s'appelait-il ?
« Oh, oui, vous avez raison. Ce n'était pas seulement mon médecin de famille, mais aussi le médecin qui m'a vu naître. Je crois que son nom était Dr. Fleischer. Oui, il était là. Ma mère était malade, elle avait un abcès au-dessus de son sein gauche, et il a dû l'ouvrir et le nettoyer. Et à plusieurs reprises, elle figurait sur la liste des personnes à envoyer à Auschwitz. Il l'a retirée de cette liste. Bien sûr, la triste partie de tout cela, c'est que quelqu'un d'autre a dû prendre sa place… »
J'ai mentionné que 26 membres de votre famille ont été tués pendant la Shoah, y compris votre arrière-grand-mère Růžena Samischová, née en 1859…
« Elle avait 83 ans lorsqu'elle a été envoyée à Treblinka ! »
Fin de la guerre : « Personne d’autre de notre famille n’est rentré de déportation »
Vous étiez encore un très jeune garçon à la fin de la guerre. Lors de la libération de Theresienstadt par l'Armée rouge – c’est encore lié aux chevaux – vous vous souvenez des soldats ukrainiens qui sont venus avec des chevaux, n'est-ce pas ?
« Ce sont les soldats ukrainiens qui montaient à cheval. Oui, des Ukrainiens, et puis ils sont partis… Ils n'avaient pas besoin des chevaux dans le pays. Ils aidaient simplement à mettre un peu d'ordre. Nous, les garçons, nous courions après les chevaux, nous grimpions dessus et nous les chevauchions. C'était un sentiment de liberté. C'était... C'était un monde étrange. Incroyable. Incroyable. »
Quand avez-vous quitté Theresienstadt avec votre mère ?
« La date exacte, je ne m'en souviens pas. Mais je pense qu'ils nous ont libérés vers le 5 mai. Il a fallu quelques semaines pour que les choses s'organisent un peu. Il y avait le typhus parce qu'ils avaient amené des personnes très malades d'autres camps. C'était très difficile. »
Vous êtes arrivés à Prague. Vous attendiez potentiellement certains membres de votre famille, qui ne sont jamais revenus de déportation – tous ont été tués. Êtes-vous retourné au numéro 7 de la rue Italská lorsque vous étiez à Prague ?
« Je ne pense pas. Et je ne peux pas vous dire exactement où nous avons habité. Je ne m'en souviens pas très bien, mais je crois qu'il y avait d'autres personnes qui vivaient au numéro 7 de la rue Italská. »
Quand êtes-vous retourné à Karlovy Vary après cela ?
« Quelques mois plus tard. Ma mère m’a annoncé que nous retournions à Karlovy Vary parce que personne de notre famille ne rentrait de déportation. Je me souviens avoir prié pour que mon père revienne, ‘Cher Dieu, s'il te plaît, ramène mon père à la maison’. Et puis j'ai cessé de prier et j’ai cessé de croire en Dieu... »
Retour à Karlovy Vary : école pour la première fois et mouvement sioniste
Vous avez commencé l'école à Karlovy Vary, une fois rentré chez vous. Comment était l'ambiance dans cette ville ? Vous souvenez-vous s'il y avait encore des Allemands qui y vivaient ou avaient-ils tous été déjà expulsés ?
« Il y avait encore quelques Allemands, et ils craignaient les Russes. Ils en avaient vraiment peur, et à juste titre, car beaucoup de soldats russes étaient de jeunes gens, 18, 19 ans. Et ce qu'ils aimaient, c'était les montres. Je me souviens avoir vu des soldats russes arrêter des Allemands dans la rue, sur le trottoir, leur demandant, ‘Davaï, davaï, donne-moi ta montre. Regarde, celle-ci est bien. Donne-la-moi’. Les Allemands donnaient leur montre et couraient aussi vite qu'ils pouvaient. Ensuite, les soldats échangeaient entre eux, comme des enfants. De jeunes soldats de l'Armée rouge, c'était ça. »
Avez-vous été témoin de violences après la guerre ?
« Pas vraiment. Je me souviens une fois que des soldats russes m'ont pris, moi et un ami – son prénom était Michael – pour leur montrer le chemin vers un certain endroit. Nous étions dans une voiture avec eux. Il y avait un grand virage et je me souviens qu'il y a eu un accident avec un vélo. Le vélo a été détruit, mais la personne qui était dessus s’en est plutôt bien sorti. »
Je suppose qu'à ce moment-là, vous avez arrêté de parler allemand et vous parliez uniquement tchèque ?
« Non, je pense que je continuais à parler les deux langues. »
Vous vous êtes impliqué dans une organisation de jeunesse sioniste, Dror HeHalutz Hatzair. Pouvez-vous décrire comment c'était à l'époque ? Vous alliez aussi en camps d'été dans les montagnes des Krkonoše. Étiez-vous nombreux ?
« Non, il y avait environ 15 ou 20 jeunes impliqués. Mon ami Michael et moi étions les plus jeunes. Les autres étaient un peu plus âgés. Ils n'étaient pas forcément tchèques, ils venaient de partout. Nous nous réunissions, nous discutions et nous apprenions le sionisme et parlions d'Israël. J'allais en camp d'été, en camp d'hiver. C'était amusant. Un tout nouveau monde s'est ouvert à moi. »
Avez-vous eu la conviction à ce moment-là que vous iriez en Israël ?
« Oui. Je pense que le fondement de ma conviction s'est établi à ce moment-là. Jusqu'au jour où ma mère m'a dit : ‘Nous allons en Amérique.’ Oh, j'étais tellement déçu. C'était en 1947 ou 1948. Nous avons reçu la visite d'un émissaire du kibboutz HaHotrim, son nom, je m'en souviens encore aujourd'hui, était Zeev Utich. Il m'a dit : ‘Ne t'inquiète pas, tu trouveras aussi une organisation en Amérique. Tu pourras toujours venir en Israël.’ J'ai répondu : ‘D'accord, j'espère vraiment, je veux y aller.’ Et je l'ai fait, plus tard. »
« J'ai le sentiment que les Tchèques étaient beaucoup moins antisémites »
Vous aviez une grande tante à New York qui vous avait envoyé une invitation.
« Oui. J'avais une grande tante à New York. Elle s'occupait de mon cousin du côté de ma mère. Nous sommes restés chez eux pendant une année entière à Brooklyn. Et, vous savez, ce quartier de Brooklyn était entièrement juif. Même le garçon qui cirait les chaussures dans la rue était juif ! »
Nous nous parlons le 25 février, jour anniversaire du coup d'État communiste orchestré par Moscou en 1948. Vous êtes parti après ce « coup de Prague ». Y avait-il quelque chose qui se passait à Karlovy Vary à ce moment-là ?
« Je ne m'en souviens pas. Je ne pense pas. Pour la première fois de ma vie, j'allais à l'école juste au coin. »
Comment était-elle cette école ?
« C'était très bien. Ils m'ont mis en troisième classe (équivalent du CE2), alors que j'aurais dû être en cinquième, car je ne savais pas assez lire et écrire – j'avais appris un peu. Mon cousin à Terezín, qui y était resté un moment, a dû m'apprendre les bases de la lecture et de l'écriture. Donc, je suis resté en troisième, et ça allait. J'étais petit pour mon âge, et même là, j'étais plus petit que les autres enfants. »
« Un jour, alors que le professeur était sorti un moment, un garçon, plutôt grand et un peu harceleur, s'est approché de moi et m'a dit : ‘Blbej žid !’ (Stupide Juif ! en tchèque). J'étais assis, j’ai bondi et je lui ai donné un coup de poing. J'ai frappé son nez. Il a commencé à saigner et est allé se réfugier dans le coin près d'un lavabo. Soudain, le professeur est revenu et tout le monde s'est précipité vers sa place. Je suis resté assis calmement, et le professeur a demandé : ‘Qu'est-ce qui s'est passé ici ? Co to je ?’. Un des enfants a dit : ‘Petr a donné un coup à Misha. Quoi ? Petr a frappé Misha ?’ Et je me suis levé et j'ai dit que le garçon m'avait traité de Blbej žid. Et, vous savez, il m’a dit de me rasseoir, puis il a ajouté à Misha : ‘Lave-toi et retourne à ta place.’ Depuis, personne ne m'a plus traité de Blbej žid ! »
J'ai remarqué que quand vous vous adressez à un public étranger, vous décrivez les Tchèques comme étant beaucoup moins antisémites que dans les pays voisins…
« Oui. C'est ainsi que j'ai ressenti les choses. Est-ce vraiment vrai ? Je ne saurais dire. J'ai le sentiment que les Tchèques étaient beaucoup moins antisémites. Peut-être que c'est encore le cas aujourd'hui. Je ne sais pas. »
Pensez-vous que cela explique également le soutien d'Israël par la Tchéquie ces dernières années ?
« Peut-être, oui. D’ailleurs la République tchèque est la seule république qui nous a envoyé des armes pendant la guerre d'indépendance, juste ici, tout près de chez moi à Ramat Gan. Aujourd'hui, c'est un grand aéroport. À l'époque, c'était un petit aérodrome et c'est là que sont arrivés les premiers fusils. Ces fusils étaient lourds et donnaient un sacré coup à l'épaule quand on tirait. »
Deux livres publiés, mais pas encore en tchèque, et 500k abonnés sur TikTok
Vous avez déjà publié deux livres. Sur la couverture de votre premier livre, The True Adventures of Gidon Lev, il est écrit que vous êtes « un chenapan, un survivant de l'Holocauste et un optimiste ». Votre deuxième livre s'intitule Let's Make Things Better. Et la raison pour laquelle nous voulions vous parler, c'est aussi parce que vous êtes devenu une star des réseaux sociaux, une star de TikTok. Vous comptez près d'un demi-million d'abonnés sur TikTok. Je sais que l'idée est venue de votre compagne, Julie Gray, qui a coécrit les livres avec vous. Ce monde des réseaux sociaux peut être cruel et impitoyable. Avez-vous trouvé cela difficile ?
« Ma compagne est si douée dans ce domaine qu’elle a rendu cela amusant. Et je suis joueur. Je me suis dit : pourquoi pas ? Et c'est tout. Et vous avez raison, j'ai écrit des livres et, vous savez, la seule chose qui me surprend, c'est que nous n’avons pas encore de maison d'édition tchèque ? Comment se fait-il qu'en tant que citoyen tchèque, j'écrive un livre qui est traduit et publié dans une demi-douzaine de pays et qu'il se vende, alors que la République tchèque est laissée pour compte ? J'aimerais vraiment qu'il soit publié en tchèque. »
Vous avez mentionné être citoyen tchèque. Quand avez-vous obtenu un passeport tchèque ?
« Je n'ai pas de passeport tchèque, mais j'ai la citoyenneté tchèque. Mon fils, qui vit actuellement à Bruxelles, a un passeport tchèque. J'ai demandé la citoyenneté tchèque il y a quelques années. Il est danseur et chorégraphe, donc il avait besoin de voyager en Europe. Alors nous nous sommes dit : ‘Tu es citoyen tchèque, profitons-en.’ »
Comment est-ce pour vous d'être sur TikTok ? Est-ce un plaisir, un jeu ?
« Eh bien, il y a plusieurs choses. Tout d'abord, nous sommes maintenant plus actifs sur Instagram que sur TikTok, parce qu'Instagram était moins antisémite. À un certain moment, nous avons arrêté. Après le 7 octobre, la guerre à Gaza a commencé, et c'est devenu si méchant et terrible que nous ne pouvions plus y faire face. Alors nous nous sommes dit : ‘Bon, on ne nous protège pas assez ici, on s’en va.’ Maintenant, nous sommes revenus, mais nous restons très actifs sur Instagram. Et en fait, Julie, ma compagne, rend tout cela amusant. Et malgré mon âge, 90 ans, je parviens encore à être joueur. »
Et être joueur, est-ce une manière d'atteindre les jeunes et de transmettre la mémoire de l'Holocauste ?
« Oui, je pense que c'est une bonne chose, parce que je leur raconte les épisodes personnels de ma vie. Je ne parle pas des fusillades massives, des chambres à gaz – tout le monde connaît ces choses. Mais qui peut se connecter émotionnellement à cela ? On peut se connecter à quelqu'un qui vous dit : ‘Mes parents ne m'ont même pas permis de prendre mon tricycle. Imaginez devoir partir dans une autre ville, de Karlovy Vary à Prague. J'avais trois ans. J'adorais ce tricycle. Ils ne m’ont pas autorisé à le prendre.’ Ainsi, les jeunes peuvent se représenter ce que c'était que d'être enfant et combien ces moments, bien que paraissant insignifiants, étaient pourtant critiques. »
Avec Elon Musk à Auschwitz, « comme accessoire pour le décor »
À propos des réseaux sociaux, vous avez eu une expérience récente avec l'actuel propriétaire de l'un des plus grands réseaux sociaux aujourd'hui, Elon Musk. Il a profité d'être avec vous à Auschwitz pour une sorte de séance photo, et il semble que ni vous ni Julie n'étiez vraiment impressionnés…
« Non, je n'ai pas été impressionné. Je n'ai pas été impressionné parce qu'il n'a fait aucun effort pour créer un lien personnel. Alors, vous savez, il aurait pu demander : « Où étiez-vous, Gidon ? Qu'est-ce qui est arrivé à votre père ? ». Mais non, il n’a rien demandé. J'étais là en tant qu’accessoire pour le décor. C'était une association juive qui voulait qu'un survivant de l'Holocauste soit photographié avec Elon Musk. Alors j’y suis allé. J'étais en quelque sorte un accessoire, mais il faisait un froid glacial et c'était difficile. Et lui, il n'était pas connecté. Pas du tout. »
Vous avez mentionné le 7 octobre. Je sais que vous étiez un critique virulent du gouvernement israélien et que vous alliez même manifester dans la rue avant que les terroristes n'attaquent en 2023. Dans quelle mesure votre vie a-t-elle été bouleversée depuis le 7 octobre ?
« Énormément. Cela nous a affectés de mille façons. Parfois, on n’en a même pas conscience. Mais, parce que nous sommes un petit pays, tout le monde connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un qui souffre, soit parce qu'il est prisonnier à Gaza, soit parce qu'il est mort ou blessé. Et il y a un gouvernement irresponsable qui doit changer. Nous devons opérer des changements. »
Comment faites-vous pour rester optimiste dans le monde actuel ?
« Eh bien, si vous n'êtes pas optimiste quand la situation est mauvaise, comment pouvez-vous l'être quand ça va bien ? Quand ça va bien, vous n'avez pas besoin d'optimisme, parce que c'est déjà bien. Le moment de mettre à l'épreuve votre véritable optimisme, votre vraie croyance, vos vraies forces, c'est quand les choses vont mal. C'est là que vous devez être en première ligne. »
Nous avons parlé de l'organisation de jeunesse sioniste dans laquelle vous étiez impliqué lorsque vous êtes revenu à Karlovy Vary après la guerre. Ensuite, vous êtes allé à New York puis à Toronto, où vous étiez membre de l’Hashomer Hatzaïr. Puis, une fois arrivé en Israël, vous êtes arrivé au kibboutz HaZore'a, fondé par l'organisation Blau-Weiss. Avez-vous rencontré dans ce kibboutz d'autres personnes originaires de Tchécoslovaquie comme vous ?
« Non. Le groupe principal de HaZore'a venait d'Allemagne. Ils étaient Blau-Weiss. Ils n'appartenaient pas à Hashomer Hatzaïr, ils se sont joints par la suite. Ensuite, il y avait tout un groupe de nouveaux immigrants bulgares. Et, vous savez, des gens de partout. Il y avait un Ulpan là-bas. J'y ai rencontré ma première femme à l'Ulpan. C'était une Américaine. J'ai rencontré aussi ma seconde femme à l'Ulpan à HaZore'a. C'était un kibboutz très culturel. »
Un célèbre professeur de Brno, Ivan Rektor, a montré dans ses études que le traumatisme de la Shoah pouvait atteindre trois générations de descendants. Vous avez maintenant 16 petits-enfants, ainsi que trois arrière-petits-enfants. Dans quelle mesure pensez-vous que votre expérience a eu un impact sur votre descendance ?
« Cela fait désormais partie de notre existence. Ils en sont conscients. Ils lisent ou ont lu mes livres. Je pense qu'ils sont très conscients maintenant. Quand mes enfants étaient plus jeunes, ce n'était pas autant discuté, probablement parce que je n'étais pas prêt à en parler. On constate que beaucoup de survivants de l'Holocauste, pendant les premières années, ne voulaient pas en parler. Et mon excuse était que je me concentrais sur la vie, sur le fait de mettre du pain sur la table pour mes quatre, cinq, puis six enfants. Ce n'était pas facile. »
Quelle était votre profession ?
« Je suis éleveur de vaches laitières. Je m'occupais des vaches, je les traitais, je prenais soin d'elles, j'allais dans les champs, je labourais, je coupais le foin, et je le ramassais. C'était ma vie pendant longtemps au kibboutz. Et même après avoir quitté le kibboutz, j'ai continué un programme d'amélioration de la santé du bétail. Chaque mois, nous testions le lait de chaque vache. J'ai fait cela pendant 15 ans, dans tout le nord d'Israël. »
Avez-vous parfois l'occasion de parler tchèque ?
« Très rarement, à mon grand regret. J'ai vraiment oublié le tchèque. [Dit quelques mots en tchèque] Je l'ai oublié, je ne le parle plus. Mais à chaque fois que je retourne en République tchèque, quelques mots me reviennent. Tout est là. Il faudrait que je vive à Prague ou à Karlovy Vary pendant deux ou trois mois pour que tout revienne ! »
Plus d'infos sur Gidon Lev ici : www.gidonlev.com





