Anna-Eva Bergman et Hans Hartung exposés ensemble à la Kunsthalle de Prague
Du 5 juin au 13 octobre, la galerie d’art Kunsthalle, à Prague, propose une exposition sur les artistes Anna-Eva Bergman et Hans Hartung intitulée « And We’ll Never Be Parted ». Rencontre avec la conservatrice en chef, Christelle Havranek.
Christelle Havranek : « À l'origine de cette exposition, il y a une œuvre, un tableau de Hans Hartung qui est dans la collection de la Kunsthalle. Et puis, il faut savoir que l'un des axes de notre programmation est de revisiter certains aspects de l'histoire de l'art. Nous avons présenté des expositions comme par exemple Kinetismus, Bohemia ou Lucia Moholy qui remettent en question les récits dominants et proposent de nouvelles perspectives sur le passé récent. Évoquer la vie et l'œuvre de Hans Hartung aux côtés de sa partenaire Anna-Eva Bergman, c'est d'abord montrer le travail de deux grands représentants de la peinture abstraite du XXe siècle. Il s’agit également de donner à Anna-Eva Bergman la reconnaissance qu'elle mérite parce que de son vivant, elle a été mise un peu dans l'ombre de son mari Hans, qui a connu très tôt la célébrité. Mais en vérité, eux-mêmes ont toujours vécu en tant qu'égaux. Ils se sentaient égaux. »
Qu'est-ce qui vous a particulièrement intéressé dans la relation artistique et personnelle entre Bergman et Hartung ?
« Avec cette exposition, nous rendons hommage à un couple d'artistes qui se respectaient profondément. Malheureusement, c'est assez rare dans l'histoire de l'art des siècles passés où le comportement des hommes artistes, ceux qu'on nomme parfois des génies, a été souvent problématique, abusif même vis-à-vis de leurs femmes, et des femmes parfois qui étaient artistes talentueuses, mais totalement méconnues. L'histoire d'Anna-Eva Bergman et de Hans Hartung est très différente. Ce n'est pas l'homme Hans qui a volontairement invisibilisé sa femme, c'est la société, c'est le contexte patriarcal, et puis c'est aussi l'histoire qui l'a oubliée. Nous, ce qu'on voulait, c'est montrer une belle histoire. Une belle histoire de couple et une belle histoire de l'art. »
L'exposition a réuni près de 300 œuvres et archives. Comment les avez-vous sélectionnées ?
« Cette sélection, qui comporte avant tout des tableaux, mais aussi des dessins, des objets personnels, des photos, des outils de travail de ces deux artistes, chacun avait des outils très différents parce qu'ils avaient une pratique distincte, a été faite par les commissaires Pierre Wat et Theo Carnegy-Tan, en collaboration avec Thomas Schlesser, le directeur de la fondation Hartung Bergman à Antibes, et son équipe. La chance qu'on a dans ce projet, c'est que toutes les œuvres proviennent d'un même lieu, qui est cette fondation, qui se trouve dans une villa, sur les hauteurs d'Antibes, et qui était la dernière demeure de ces deux artistes. »
En quoi cette exposition apporte-t-elle un regard nouveau sur ces deux artistes et leur dialogue artistique ?
« Pour la première fois, on montre le parcours parallèle de ces deux artistes. Ils n'ont jamais été exposés ensemble de cette manière. Voir comment ils ont évolué côte à côte, c'est ce que nous proposons de montrer pour la première fois. On voit qu'ils ont une pratique bien distincte, mais on voit aussi les liens uniques qui les unissaient. Par exemple, je pense que ce qui est très représentatif dans leur vision, c'est le dialogue qu'ils n'ont pas cessé d'entretenir. Il y a dans une lettre d'Anna-Eva Bergman de 1930, donc un an après son mariage, elle était très jeune, elle disait :
« Je pourrais parler avec Hans du soir au milieu de la nuit, d'art, de science, de religion, de la vie après la mort, de l'infini. »
Et on a l'impression, à travers cette exposition, que cette discussion n'a jamais cessé pendant les 50 ans qu'ils se sont connus. Et je vois cette exposition, moi personnellement, comme une sorte d'évocation matérielle de ces conversations qu'ils avaient. »
Voyage à Prague en 1931
Un des tableaux de l'exposition évoque l'atmosphère de l'ancien cimetière juif de Prague et ces deux artistes admiraient Kafka. Que peut-on dire de leur lien avec la ville de Prague, où ils se sont d'ailleurs rendus dans les années 1930 ?
« Ils ont fait le voyage à Prague en 1931. À l'époque, ils habitaient à Dresde, chez le père de Hans Hartung. Ils se sont connus à Paris, ils se sont mariés à Dresde, et de Dresde, c'est assez simple d'aller à Prague. Donc pour fêter l'anniversaire d'Anna-Eva Bergman, ils sont venus dans cette ville. C'est la seule fois où ils ont visité Prague, mais Anna-Eva en a gardé un souvenir jusqu'à sa mort, qui est une petite chaîne que lui a offert Hans Hartung à cette occasion, achetée à Prague. D'autres faits liés à la République tchèque plutôt qu'à Prague sont les liens très amicaux qu'ils entretenaient, et particulièrement Anna-Eva, avec une femme, Terry Haass, qui venait de Moravie et qui s'est installée à Paris, qui a été son amie la plus proche, je pense. »
En parlant de leur relation avec l'artiste Terry Haass, on trouve également dans l’exposition un portrait de l'autre artiste tchèque, Jiří Kolář, qu'ils ont rencontré dans son exil en France. Peut-on revenir sur ces relations, et dans quelle mesure ont-ils entretenu des liens avec la scène artistique tchèque ?
« J'ai personnellement très peu d'informations à ce sujet. Ce qu'on sait, c'est que Hans Hartung photographiait beaucoup les personnes qu'il connaissait. C'était un grand photographe. Parmi eux, il y avait Jiří Kolář, mais je ne peux pas vous dire quel était le degré de cette amitié. Et pour ce qui est de la scène tchèque, c'est pareil, je n'ai pas d'informations. Ils avaient un ami musicologue qui était tchèque aussi, mais je pense qu'ils l'ont rencontré en France. Il s'appelait Jiří Šiblík, et puis Terry Haass, dont on a parlé. Et pour ce qui est de leur connaissance de la scène tchèque pendant la Guerre froide, je pense qu'elle était vraiment limitée. »
Pouvez-vous nous parler de l'impact de leur séparation en 1937 et de leurs retrouvailles en 1952 sur leurs créations respectives ?
« Il est important de dire que cette séparation est représentée dans l'exposition à travers un document très précieux qui est la lettre de séparation d'Anna-Eva à Hans, qui date de 1937, soit huit ans après leur mariage. C'est une lettre unique en son genre, à la fois empathique, mais très ferme, qui marque le début d'une rupture qui durera 15 ans. C'était une époque tourmentée. 1937, c'est le début de l'occupation nazie. Ils habitent en Allemagne, comme je l'ai dit, et ils ont très vite dû partir puisqu'ils étaient anti-nazis, donc ils se sont sentis persécutés. Ils se sont retrouvés à Paris et Hans est devenu ami avec des gens comme Miró, Calder. On voit que la création devient de plus en plus une part importante de sa vie. Dans cette lettre, on comprend qu'Anna-Eva traverse une crise. Elle n'a pas encore trouvé son vocabulaire artistique. Elle comprend et elle sent que si elle reste aux côtés de Hans, elle ne va pas s'épanouir artistiquement. Elle fait le choix de partir pour retrouver sa liberté, son indépendance. Mais encore une fois, ce n'est pas parce qu'elle se sent écrasée volontairement par cet homme, mais plutôt parce que la société ne la voit pas. Elle doit intuitivement comprendre que si elle veut être vue, il faut qu'elle soit seule et pas à côté d'un autre artiste. Donc elle décide de partir en Norvège. Et là, elle rencontre un archéologue, un spécialiste du gothique, qui va lui apprendre des techniques qui vont lui permettre de trouver son style et son vocabulaire. Par exemple, la feuille d'or, qui deviendra vraiment un élément très spécifique de son travail. Et de son côté, Hans Hartung rencontre un homme aussi, qui est son beau-père, Julio González, qui va aussi l'influencer. Et ce monsieur, l'archéologue norvégien que rencontre Anna-Eva Bergman, devient aussi son beau-père. Donc ces deux personnes, une fois séparées, vont découvrir des mentors en la personne de leur beau-père. Ils se remarieront, n'auront pas une relation très forte avec leur nouveau conjoint, mais seront très influencés par leurs deux beaux-pères. »
Un dialogue très fort entre eux deux
Comment leurs styles artistiques, bien que distincts, se sont-ils influencés mutuellement ?
« Je ne sais pas s'ils se sont vraiment influencés. Je pense qu'ils se sont observés, qu'il y a eu un dialogue très fort entre eux, mais ils avaient des choses en commun. Par exemple, une fascination pour les maîtres anciens. Anna-Eva aimait Fra Angelico, par exemple, elle était intéressée et avait même étudié les compositions d'El Greco. Hans s'est inspiré de Goya dans ses jeunes années. Donc ils avaient une grande connaissance des théories et des principes techniques des maîtres du passé. Ils utilisaient la géométrie, le nombre d'or. Donc leurs œuvres, qui peuvent paraître un peu instinctives, spontanées sont en réalité le fruit d'un travail de recherche où l'harmonie, le rythme et la composition ont une place très importante. Comme la musique de Bach, d'ailleurs, qu'ils écoutent avec beaucoup de passion, surtout Hans. Donc voilà, ils ont des inspirations communes, mais ça se traduit différemment dans leur langage. »
Quel rôle ont joué les contextes historiques, notamment la Seconde Guerre mondiale, dans leur vie et leurs œuvres ?
« Ils étaient, comme je l'ai dit, profondément anti-nazis. Ils ont tout fait pour éviter et combattre cette idéologie. Hans s'est engagé en France – il était Allemand – dans la Légion étrangère comme infirmier sur le front. C'est là qu'il a été gravement blessé et a dû être amputé d'une jambe. Anna-Eva, à l'époque, était en Norvège. Elle a dû se réfugier, se cacher même sur une île parce qu'elle parlait parfaitement l'allemand et qu'elle aurait pu être réquisitionnée pour traduire au profit des nazis. Donc, pendant toute cette période, ils ont été dans l'opposition, on va dire. Pour ce qui est de l'influence sur leur travail, pour Hans Hartung, le fait d'être amputé d'une jambe a dû lui faire réviser sa manière de fonctionner en tant qu'artiste physiquement. Il ne pouvait plus avoir le même équilibre, donc il a dû réapprendre à peindre. »
Vous avez déjà mentionné la lettre de séparation, qui est un objet très important. Avez-vous d’autres œuvres ou objets qui ont particulièrement retenu votre attention ?
« Oui, je vais vous citer deux œuvres qui sont l'une de Hans Hartung, l'autre de Anna-Eva Bergman. Il y en aurait d'autres, mais je vais vous en citer deux qui me touchent particulièrement. C'est un tableau de Anna-Eva Bergman qui s'appelle “Deux lunes pour Hans”, réalisé dans les années 1970. Et c'est un hommage à une photo de Hans qu'il a faite quand il était enfant, à l'âge de 12 ans. Une photo de la Lune avec un télescope qu'il avait construit lui-même. Donc, nous avons dans l'exposition ces deux œuvres présentées à côté l'une de l'autre. Et c'est vraiment très émouvant de les voir parce qu'elles se répondent, mais à 50 ans d'intervalle. »






