Cinéma : Perla, l’histoire d’une exilée rattrapée par son passé dans la Tchécoslovaquie communiste

'Perla'

Dévoilé dans la compétition du Festival de Rotterdam, remarqué ensuite au Festival de Biarritz où il a reçu le Prix des lycéens, le second long-métrage de la réalisatrice slovaque Alexandra Makarová « Perla » a été présenté en juillet au Festival du Film de Karlovy Vary. Actuellement en salles en Tchéquie et en France, cette coproduction slovaco-autrichienne raconte l’histoire de Perla, peintre slovaque de talent et mère célibataire qui fuit la Tchécoslovaquie communiste pour se construire une nouvelle vie, professionnelle et sentimentale, à Vienne. Tout va bien, jusqu’au moment où, au début des années 1980, elle reçoit l’appel du père de sa fille qui lui demande de retourner en Slovaquie.

Originaire de Košice, en Slovaquie orientale, et vivant elle-même à Vienne depuis son enfance, Alexandra Makarová, 39 ans, a tourné un drame poignant sur une femme rattrapée par son passé, une histoire d’exil et de quête d’identité. Pour « Perla », la scénariste et réalisatrice s’est fortement inspirée de l’histoire de sa propre famille, notamment de sa grand-mère journaliste et de sa mère peintre. Alexandra Makarová est notre invitée.

« L’exil fait partie de mon histoire familiale. Mes ancêtres étaient des réfugiés russes qui ont quitté la Russie en 1917 pour s’installer en Tchécoslovaquie. Toute la famille a été persécutée. [l’arrière-grand-père d’Alexandra Makarová a été déporté en goulag en Sibérie, ndlr] Le déracinement, l’impossibilité du retour, la quête du chez-soi, de sa place dans la vie : tous ces sujets ont fait partie et font toujours partie de notre vécu. Le personnage de Perla ressemble en effet beaucoup à ma grand-mère et à ma mère. Elles ont toutes les deux un tempérament vif et elles sont résilientes. Dans la vie, elles jouaient leurs rôles de mères, mais elles avaient aussi leurs propres vies auxquelles elles tenaient beaucoup. Quand j’étais enfant, je ne le comprenais pas tout à fait. »

« Ma mère est artiste, tout comme mon père. Quand je suis née, elle était encore très jeune, elle avait dix-huit ans. Elle a toujours voulu faire de la peinture, mais pas en Tchécoslovaquie : c’est pour cela qu’elle est partie en Autriche dès qu’elle a pu. Elle voulait vivre pleinement, voyager, connaître le monde. Son goût de la vie, de la liberté et sa passion qui l’ont toujours portée m’ont beaucoup inspirée pour le personnage de Perla. Il n’a pas été facile pour ma mère, une mère célibataire à l’étranger, de trouver sa place et pour moi, il n’a pas toujours été facile de la suivre. J’en parle aussi dans mon film. »

À un moment donné, Perla prend une décision cruciale, très risquée pour elle-même, mais aussi pour sa fille et son nouveau conjoint : celle de retourner, sous une fausse identité, dans le pays totalitaire qu’elle avait fui. Ce comportement n’est pas vraiment celui d’une mère attentionnée, pour qui l’enfant est une priorité. Pourquoi avoir mis l’accent, dans votre film, sur cette relation mère-fille qui se complique sérieusement lorsque la mère décide de suivre son chemin ?

« La relation mère-enfant est importante pour tout un chacun. Elle est là pour toute la vie, qu’elle soit belle ou pas belle. Il est intéressant pour moi de suivre la réaction du public, tchèque notamment, à ce sujet. Ce sont surtout les femmes qui écrivent sur Internet, après avoir vu le film, que le comportement de Perla est stupide, parce qu’elle ne prévoit pas les problèmes qu’elle rencontrera à son retour en Tchécoslovaquie. Les spectatrices la traitent  de mère totalement irresponsable. L’une d’entre-elles a même écrit qu’elle avait envie de la gifler. Je dois dire que cela m’a touchée, un peu choquée même. »

« Il existe dans nos sociétés l’image d’une mère idéale, mais celle-ci ressemble plus à la Vierge Marie qu’à une femme réelle qui a ses rêves et désirs. Une femme qui veut vivre sa vie, qui prend parfois des décisions irrationnelles, qui commet des erreurs : tout cela n’est ni nouveau ni exceptionnel, sauf que, quand c’est montré au cinéma, cela suscite encore parfois des émotions très négatives. Oui, il existe dans la vie des décisions bêtes, risquées et vouées à l’échec. C’était le cas de presque tous ces émigrés de l’époque communiste qui sont retournés dans leur pays pour des mariages, enterrements, pour rendre visite à leurs parents malades… Ils savaient tous qu’ils prenaient un énorme risque d’être arrêtés et condamnés. »

Le public français, réagit-il différemment au film ?

« J’ai présenté le film aux festivals de Biarritz et de La Rochelle et j’ai eu de beaux échanges avec le public. Les Français savent analyser les films. L’exil et l’amour sont des thèmes universels, mais au-delà de ça, ‘Perla’ est pour eux, une découverte du point de vue historique. En discutant avec les spectateurs, j’ai compris qu’ils n’avaient pour la plupart aucune idée de ce qu’était la vie en Tchécoslovaquie à l’époque. Mais ce qui intéresse le plus le public étranger, c’est la scène tournée dans la campagne slovaque qui montre les rituels de Pâques. Il les trouve très étranges. »

Dans votre film, l’émotion est palpable lorsque Perla retourne en Slovaquie après avoir passé dix ans en exil. Tout ressurgit chez elle : les souvenirs, les odeurs, les goûts, les sentiments… C’est trop fort pour elle, plus fort même que le risque encouru. Est-ce que vous vous êtes inspirée de l’expérience d’autres personnes également, en-dehors de votre famille ?

« Vienne accueille un grand nombre d’immigrés venus de l’ancienne Yougoslavie, de Turquie, d’Iran, de toute l’Europe… Cela m’a toujours influencée. Chez les Slovaques, j’ai pu observer que quand ils rentrent chez eux, la première chose qu’ils font, c’est acheter des produits alimentaires introuvables à Vienne, c’est-à-dire des ‘rohlíky’, du fromage ‘brynza’, de la salade de poisson à la mayonnaise… Les autres communautés étrangères se comportent de la même manière. Je me rappelle de l’histoire d’une réfugiée iranienne en Autriche, partie de son pays suite à la révolution de 1979. Un jour, elle est retournée en Iran pour une fête familiale, mais elle n’est jamais revenue à Vienne. Avec ma mère, nous avons habité pendant un certain temps dans son appartement où rien n’a changé depuis son départ, où il y avait toujours ses meubles et ses objets personnels quand nous avons emménagé. Nous n’avons jamais su ce qu’elle est devenue. Je crois que le désir d’être aimé par les gens dans son pays d’origine et de maintenir le lien avec eux est tellement fort que l’on prend parfois des décisions irrationnelles quand on est immigré. »

Quelle est aujourd’hui votre relation à la Slovaquie ?

« J’ai eu une enfance heureuse, à Košice, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de six ans avec mes grands-parents. À l’époque, ma mère faisait ses études à Bratislava et ne pouvait pas s’occuper de moi. Pendant longtemps, la Slovaquie était dans mon esprit uniquement associée aux souvenirs du passé, à l’amour que me procuraient mon grand-père et ma grand-mère. Mais le tournage de ce film, le travail avec les acteurs Rebeka [Poláková] et Noël [Czuczor] et toute l’équipe slovaque, m’ont permis pour la première fois de ma vie d’établir une relation vivante avec mon pays d’origine, indépendamment de ma famille. Il m’a aidée à construire un pont entre le passé et l’avenir. C’est une très belle expérience. »

« Il y a autre chose encore que ce film m’a donné : il se trouve que le personnage de Perla m’inspire à faire plus confiance à la vie et à moi-même. Quand j’ai écrit le scénario, je ne le réalisais pas vraiment, mais quand j’ai vu le film j’ai été moi-même fascinée par le courage de cette femme et sa capacité à se remettre encore et encore des situations difficiles et traumatisantes. J’aimerais être un peu comme elle, être sûre que j’y arriverai. Car ce n’est pas toujours évident de vivre comme on veut. »

Le film « Perla », réussi tant sur le plan du scénario que sur le plan visuel, est sorti en salles en France et en Tchéquie en juillet dernier. Sa première en Slovaquie est prévue pour le 14 août.