« Nesnězeno », la principale application contre le gaspillage alimentaire en Tchéquie
En Tchéquie aussi, et plus encore avec la forte inflation de ces dernières années, le gaspillage alimentaire est devenu un enjeu économique et social majeur. Appelée « Nesnězeno » et créée par un jeune entrepreneur, Jakub Henni, une application notamment permet de redistribuer à petits prix de nombreux produits et repas invendus. Et ce, avec un succès qui s’étend désormais à d’autres pays en Europe centrale.
Le principe de « Nesnězeno » est relativement simple : dans l’application mobile, le client choisit d’abord « un paquet surprise » à prix réduit dans l’établissement de son choix, un « paquet » qu’il va ensuite lui-même chercher à l’heure convenue. De son côté, « Nesnězeno », qui fait désormais du groupe appelé « Crunch », prélève une marge de 30 % sur chaque paiement. Jakub Henni est le fondateur de ce projet toujours en plein développement qui, en 2024, a réalisé un chiffre d’affaires de quelque 7,5 millions d’euros.
« Mon histoire d’entrepreneur a commencé au lycée. J’ai toujours eu en moi l’envie de créer ma propre entreprise, de mener un projet intéressant ou d’imaginer quelque chose d’innovant. Quand j'ai commencé à étudier à l’université, mon amie Michaela Gregorová, a découvert, lors d’un voyage en France, différentes applications avec un concept similaire au nôtre aujourd’hui, qui luttent contre le gaspillage alimentaire. À son retour en Tchéquie, elle m’en a parlé avec beaucoup d’enthousiasme, et cette idée m’a beaucoup plu car il n'existait encore rien de tel en Tchéquie. Et c’est comme ça que nous avons décidé de créer nous-mêmes une application. »
À l’époque, toutefois, alors qu’ils n’avaient alors encore que tout juste vingt ans, Jakub Henni et Michaela Gregorová ne possédaient ni expérience dans le domaine des affaires, ni moyens financiers suffisants pas plus que de compétences en programmation pour mettre sur pied une application digne de ce nom.
« Nous avons donc commencé avec des tests sur les réseaux sociaux en créant d’abord une page Facebook et en convenant avec quelques amis, des pâtisseries à Brno, qu’ils proposeraient le soir les restes de la journée. Les utilisateurs ou les personnes intéressées par ce projet pouvaient alors réserver leur gâteau en laissant un commentaire puis venir le chercher sur place. Ce concept nous a ainsi permis de tester gratuitement, sans avoir à investir d’argent que nous n’avions pas dans le développement d’une application mobile, s’il existait un réel intérêt pour ce type de service. »
Dès le lancement, les choses ont rapidement pris de l’ampleur avec un intérêt marqué tant de la part des partenaires potentiels pour proposer ce qu’ils avaient en trop, que de la part des consommateurs et utilisateurs.
Ce départ sur les chapeaux de roue, que lui préfère qualifier « d’effet viral », a d’ailleurs contraint Jakub Henni, qui étudiait alors le développement international, à abandonner les bancs de l’université Mendel à Brno pour se consacrer pleinement au développement du projet.
« Rien que lors des six premiers mois, notre page Facebook nous a permis d’éviter que 6 000 plats et autres pâtisseries finissent à la poubelle. Il y a eu un effet boule de neige qui n’a toutefois pas été simple à gérer. Par exemple, un restaurant proposait dix portions et une centaine d’utilisateurs réagissaient à l’offre... La demande était donc très importante. L’intérêt des médias pour quelque chose de complétement nouveau en Tchéquie nous a aussi beaucoup aidés. Nous avons pris conscience que le gaspillage alimentaire était un sujet porteur tout à la fois sur le plan social, médiatique et même politique, et qu’il y avait un important potentiel à développer. »
« Œuvrer pour le bien commun »
Si sa motivation première était de fonder et de diriger sa propre entreprise, Jakub Henni explique avoir été aussi très vite séduit par la possibilité, à travers sa start-up, « d’œuvrer pour le bien commun ». Dès lors, le développement d’une application mobile, rendue possible par la participation d’un investisseur, est devenu une évidence. Une « appli » qui a vu le jour en mai 2019 et qui a permis au projet de « sortir des murs » de Brno et de ses environs pour s’étendre aux autres grandes villes du pays. Aussi fulgurante soit-elle, cette expansion aurait toutefois pu être freinée par la crise du Covid-19 quelques mois plus tard. Or, comme l’explique Jakub Henni, cette crise sanitaire a été considérée comme une opportunité pour « Nesnězeno » :
« Dans un premier temps, nous avons profité de la crise. Avec la fermeture des restaurants et toutes les autres restrictions, nous avons réfléchi à l’orientation que nous pourrions prendre. À cette époque, tous les établissements gastronomiques en Tchéquie cherchaient des canaux leur permettant de vendre et de livrer leurs repas en ligne. Nous avons alors décidé de modifier temporairement notre concept en pensant que le confinement ne durerait que deux ou trois mois. L’idée n’était donc plus seulement de sauver les portions de nourriture restantes et de lutter contre le gaspillage, mais de permettre à nos partenaires de vendre, via notre application, l’intégralité de leurs menus. Nous assurions même la livraison avec deux véhicules et moi-même suis devenu livreur pour quelque temps. »
Mais si « Nesnězeno », avec alors des centaines de nouveaux partenaires, a alors multiplié par cinq son chiffre d’affaires, le retour sur terre, au fil de la crise, a été tout aussi brutal.
« Au final, je pense que toute cette période a été plutôt positive pour notre entreprise dans le sens où le secteur de la restauration est devenu beaucoup plus ouvert aux applications mobiles et diverses technologies. Alors qu’avant la pandémie, certains nous claquaient parfois la porte au nez en prétextant qu'ils n’avaient pas besoin de ce genre de choses, tout le monde s'est ensuite montré beaucoup plus accueillant et disposé à coopérer. »
En Slovaquie, en Hongrie et en Roumanie aussi
Un peu plus de six ans après le lancement de « Nesnězeno » (un mot qui, traduit littéralement, signifie « Inmangé »), ce sont ainsi des centaines de milliers de repas, portions de nourriture et autres denrées et produit alimentaires issus des restaurants et des commerces qui, dans les quatorze régions du pays, ont été « sauvés » du gaspillage.
« Pour ce qui est du nombre d’utilisateurs, notre application a déjà été téléchargée par plus d’un million de personnes en Tchéquie. Les plus nombreuses ont entre 25 et 35 ans et les femmes représentent 70 % du total d’utilisateurs.Et si la réduction mininale de 50 % sur les invendus que nous proposons est une de leurs principales motivations, nous savons aussi que tous sont aussi très sensibles au gaspillage. Quant à la notoriété de la marque, nous la mesurons de manière continue dans les villes où nous sommes présents, et même en dehors de Prague et de Brno, environ 50 % des gens nous connaissent. »
Restaurants et cafés, boulangeries, pâtisseries, supermarchés, hôtels ou même un fleuriste qui lui aussi vend ses bouquets invendus à petits prix, contribuent désormais au succès de « Nesnězeno ». Un succès qui ne s’arrête d’ailleurs désormais plus aux frontières de la seule Tchéquie, alors que la plateforme, qui a longtemps eu le monopole du marché tchèque, doit désormais face à la concurrence (avec la société danoise Too Good To Go) sur celui-ci :
« Outre la Hongrie et la Slovaquie, nous sommes également présents en Roumanie. En 2022, nous avons d’abord fusionné avec notre concurrent hongrois (Munch) avant d’étendre notre activité à la Slovaquie et à la Roumanie. Ce qui est intéressant aussi avec la Roumanie, c’est que nous avions été sollicités il y a quatre ans par une société qui souhaitait acheter la licence de notre application afin de pouvoir se développer. Et c’est avec cette même entreprise que nous avons récemment uni nos forces. »
Et Jabub Henni en est convaincu : ne serait-ce qu’en matière de lutte contre le gaspillage alimentaire, quels que soient les pays, mieux vaut coopérer que de se faire concurrence.






