Vladimír Holan ou l’art d’exprimer l’ineffable

Vladimír Holan

« La poésie doit creuser sous la surface et chercher à révéler le secret du sens caché des choses. » C’est ainsi que Vladimír Holan (1905 -1980) a défini le rôle de la poésie et a formulé en réalité sa profession de foi. Pendant toute sa vie, il n’a pas dévié du chemin tracé de cette façon et nous a laissé une œuvre aux profondeurs vertigineuses qui ne cesse d’attirer, d’intriguer et d’inspirer ceux qui aiment la poésie. Vladimír Holan est né il y a juste 120 ans.

La présence et l’éternité

Dans la poésie de Vladimír Holan fusionnent la tension dramatique et l’approche philosophique. Il conçoit la réalité comme une oscillation permanente entre le bien et le mal, entre l’être et le néant, entre le temps qui passe et l’éternité. Son œuvre est aussi une recherche permanente des moyens pour exprimer ce qui n’est exprimable que par la poésie. Et c’est également un appel impératif adressé au lecteur lui demandant la mobilisation de toute sa sensibilité et de toute son imagination. Ce n’est que de cette façon que le lecteur peut sonder les profondeurs de cette œuvre.

'Vladimír Holan,  le bibliothécaire de Dieu' | Photo: Akropolis

Dans sa vie Vladimír Holan n’a échappé ni aux épreuves de son pays et de son siècle, ni aux déboires et chagrins de la vie privée mais il a eu la force de les refondre en son for intérieur et d’en tirer les inspirations pour son œuvre. Xavier Galmiche, universitaire et écrivain qui lui a consacré une monographie intitulée « Vladimír Holan, le bibliothécaire de Dieu », retrace le rôle que l’histoire a joué dans la vie du poète :

« Holan est typiquement un poète tchèque qui a traversé le XXe siècle. Quand il naît en 1905, il est en fait un sujet de l’Empire austro-hongrois et il va voir dans sa vie les changements de régimes à haute cadence, c’est-à-dire le passage à la République tchécoslovaque en 1918, le dépècement de la Tchécoslovaquie en 1938-39, le protectorat nazi de Bohême-Moravie, l’après-guerre, l’instauration du communisme en 1948. Il vit les années 1960 et profitera de l’atmosphère de la libéralisation de cette période avant de mourir au pire de la période de la normalisation. Donc, c’est quelqu’un qui est naturellement affecté par la dimension politique, par les contacts successifs avec les totalitarismes, brun - le nazisme, et rouge - le communisme. Son œuvre de poète, qui n’est pas précisément une œuvre politique, va accompagner cette traversée du siècle. »

Une exclusion voulue

Vladimír Holan | Photo repro: Vladimír Křivánek,  'Vladimír Holan,  básník'/Ed. Aleš Prstek

Né à Prague en 1905, Vladimír Holan passe une partie de sa jeunesse à la campagne, mais revient à la capitale en 1919 et commence à étudier dans un lycée pragois. Après son baccalauréat, il prend le poste fastidieux d’employé de l`Institut des pensions et des retraites mais dès 1935, il se retire de la vie active pour des raisons de santé. Il est évident que l’existence qu’il mène désormais et qui le plonge dans un isolement de plus en plus profond, lui demande beaucoup d’abnégation mais elle lui permet aussi de se consacrer entièrement à son œuvre. Xavier Galmiche rappelle cependant que la distance que le poète prend avec le monde, ne l’empêche pas de réagir aux réalités de la vie :

'Douleur' | Photo: Československý spisovatel

« Je compare Holan à Diogène qui, du fond de son tonneau (il aimait beaucoup le vin aussi), commente la vie sociale. En fait, cette position-là, l’exclusion voulue, c’est aussi un promontoire qui lui permet de parler de ce qu’il voit, et là encore une fois, il parle de la violence à l’œuvre. Par exemple, son poème qui ouvre son recueil tardif ‘Bolest – Douleur’ et qui s’intitule ‘O žních - Lors de la moisson’, c’est vraiment une diatribe, une philippique contre ce que d’autres appelleraient ‘les salauds’. Voilà, c’est ça. »

Un écrivain proscrit

Vladimír Holan et son épouse Věra | Photo: 'O dvacáté páté hodině'/ČT

Le poète se marie en 1932, vit avec sa femme Věra modestement dans un petit appartement pragois et cherche à gagner sa vie avec sa plume. Il écrit pour les journaux, il fait des traductions et il poursuit son œuvre poétique. Profondément atteint par les accords de Munich et l’occupation de son pays par l’Allemagne nazie, il écrit des poèmes qui reflètent cette période sombre et sont pleins d’allégories parce qu’il ne peut pas s’exprimer ouvertement. Il salue par ses vers aussi la fin de la guerre en 1945 et l’Armée soviétique qu’il considère comme messagère de la liberté. Cette illusion le fait adhérer au Parti communiste mais il découvre assez tôt son erreur. Déjà en 1950, il rompt avec le Parti communiste, se reconvertit au catholicisme et se résigne au sort d’écrivain proscrit. Pendant les années 1950, il est pratiquement interdit de publication. Le poète et théoricien de la littérature Vladimír Křivánek estime cependant que cette situation n’a pas apporté à Vladimír Holan que des inconvénients :

Photo: Vladimír Křivánek,  'Vladimír Holan,  básník'/Ed. Aleš Prstek

« Ce n’est qu’une partie de la vérité. Il est vrai que Holan a été mis à l’écart et que les organes du Parti communiste ont même interdit la publication de ses nouvelles œuvres. Holan s’est donc retiré dans l’isolement. C’était la conséquence d’une pression politique mais c’était aussi une sorte d’alibi, de prétexte, parce que Holan était persuadé depuis la moitié des années 1930 que le poète avait besoin de solitude. »

Une nuit avec Hamlet

Xavier Galmiche | Photo: Petr Holman,  ČRo Brno

Ce n’est que le début des années 1960 qui apporte au poète réfugié dans sa solitude une reconnaissance générale. Ses œuvres peuvent finalement paraître et sont publiées par Vladimír Justl, son éditeur dévoué et propagateur infatigable de sa poésie. Il publie aussi finalement la version définitive de son poème Une nuit avec Hamlet, considéré comme son œuvre majeure. C’est une grande confession nocturne qui fascine par la beauté de la langue mais c’est aussi une somme de réflexions du poète sur l’homme, le monde et le sens de la création artistique. C’est dans cette œuvre que se manifeste d’une façon très distincte un des traits typiques de la méthode littéraire de Vladimír Holan, aspect qui n’a pas échappé d’ailleurs à Xavier Galmiche :

« Je pense que le ressort de la poésie de Holan, c’est précisément de mettre à côté l’un de l’autre deux thèmes qui n’ont pas grand-chose à voir. Dans ‘Une nuit avec Hamlet’, il parle de petits courts-circuits. J’aime bien cette expression parce que je pense que c’est ce qu’il recherche. De deux choses disparates il cherche à faire sortir une sorte d’étincelle. On peut parler d’une poésie de l’éclair. Et c’est sa marque de fabrique, qu’il a finalement élaborée depuis les premières illuminations avant-gardistes jusqu’aux grands formats des années 1960. »

'Une nuit avec Hamlet' | Photo repro: Vladimír Holan,  'Noc s Hamletem'/SNKLU

Vladimír Holan, traducteur

Vladimír Holan | Photo: 'O dvacáté páté hodině'/ČT

Bien que la poésie de Vladimír Holan soit considérée comme difficile d’accès, ses poèmes sont traduits dans de nombreuses langues et il est probablement le poète tchèque le plus traduit en langues étrangères. Lui-même était d’ailleurs un grand traducteur de poésie. La liste de ses traductions est longue et variée et parmi les auteurs qu’il a rapprochés ou a fait découvrir aux lecteurs tchèques, il y a  Baudelaire, La Fontaine, Verlaine, Rilke, Gongora, Mickiewicz, Lermontov, Nizami et beaucoup d’autres.

La fille de Vladimír Holan,  Kateřina,  et son épouse Věra | Photo: 'O dvacáté páté hodině'/ČT

C’est en 1949 que naît Kateřina, la fille de Vladimír Holan et son enfant unique. Il aime beaucoup cette enfant qui souffre du syndrome de Down et mourra en 1977 à l’âge de 28 ans. Après la mort de son enfant le poète cessera d’écrire et se réfugiera dans le silence et la solitude. Il meurt en 1980, trois ans seulement après sa fille.

Une grande aventure

Vladimír Holan | Photo: 'O dvacáté páté hodině'/ČT

120 ans après sa naissance, 45 ans après sa mort, Vladimír Holan reste au sommet de la poésie tchèque. C’est un monument de la littérature qui, au premier abord, peut sembler inaccessible au lecteur actuel mais qui renferme énormément de beautés et de réflexions profondes sur l’homme et la condition humaine. Pour le lecteur sensible, se plonger dans l’univers poétique de Vladimír Holan est et sera toujours une grande aventure et un accident spirituel dont il ne sortira pas indemne. Pour le poète et médecin Robert Fajkus, c’était une expérience révélatrice :

Robert Fajkus | Photo: Dominik Mačas,  ČRo

« Le géant Vladimír Holan m’a révélé dans mon adolescence la profondeur de la poésie qui prend source dans les sensations et les moments simples de la vie quotidienne. Cependant, il est capable d’arrêter ces moments, de les conserver, de découvrir leur caractère unique, leur dimension mystique et peut-être l’essence secrète du monde. »

Auteur: Václav Richter
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