Coupe du monde 2031, le « rêve américain » du rugby tchèque
Un rêve ? Oui. Une utopie ? Peut-être aussi, comme il l’admet lui-même. Directeur sportif de l’Union tchèque de rugby, Roman Šuster en est bien conscient : vouloir qualifier la Tchéquie pour la Coupe du monde 2031, qui sera organisée aux États-Unis, peut s’apparenter à une élucubration.
Mais comme en témoigne la deuxième victoire des Bohemia Warriors en Super Cup, samedi soir dernier à Prague aux dépens des Brussels Devils (30-20), une semaine après une première historique en Roumanie, le rugby tchèque, fort d’une génération de jeunes joueurs prometteurs, est sur la voie du renouveau.
Et puisque la fortune sourit aux audacieux, Roman Šuster nous a expliqué, dans un excellent français, pourquoi et comment ce petit monde de l'ovalie tchèque, après plusieurs années de disette, entend désormais voir plus loin encore, jusqu’en Amérique.
« Je pense qu’il est très très important de présenter ouvertement nos objectifs et nos projets, cela permet à tout le monde d’y adhérer et de nous soutenir, car nous voulons mettre tous les moyens en œuvre pour réussir. »
Si l’équipe féminine de rugby à 7, avec un entraîneur français à sa tête, a une réelle chance de se qualifier pour les Jeux olympiques en 2028 à Los Angeles, en revanche, pour les garçons, même s’il s’agit de la Coupe du monde qui sera organisée en 2031 et que 24 pays y participeront, cela apparaît autrement plus compliqué, notamment au vu des résultats de ces dernières années...
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« Bien sûr, ce sont des objectifs très élevés, et nous sommes bien conscients que ce ne sera pas simple. Mais pour les filles, nous sommes ‘obligés’ de viser haut puisque nous bénéficions d’une subvention de l’État concrètement pour atteindre cet objectif. Nous y travaillons donc, et les filles progressent, elles ne sont même plus très loin, j’ai envie de dire, d’y parvenir. Pour les garçons, bien sûr que c’est un peu plus compliqué, d’abord parce que nous n’avons pas ce soutien financier. Mais j’y crois quand même. Il ne s’agit pas juste d’une annonce, je pense que c’est un objectif qui peut réellement être atteint, notamment grâce au projet de la Super Cup. La première marche à franchir sera de monter en Championship. Cela nous permettrait d’affronter des équipes qui participent déjà à la Coupe du Monde, à savoir la Géorgie, l’Espagne, le Portugal et la Roumanie, et ainsi de progresser. Quatre à cinq équipes du Championship peuvent ensuite se qualifier pour la Coupe du monde. »
Pour les gens qui ne s’intéressent pas forcément de près au rugby ou qui ne sont pas des experts des compétitions européennes, qu’est-ce que cette Super Cup, et pourquoi cette compétition est-elle si importante pour le développement du rugby tchèque ?
« C’est justement ce qui est intéressant dans le sens où la Super Cup est une compétition qui a été créée pour les équipes des fédérations européennes qui ne participent pas au Tournoi des Six Nations. Autrement dit, pour les équipes du Championship ou d’autres fédérations dites émergentes comme la nôtre. La Super Cup est vraiment un outil qui doit permettre de préparer les joueurs et l’équipe nationale de manière à ce qu’elle soit en mesure d’envisager une qualification pour la Coupe du monde. »
L’équipe tchèque qui participe à cette Super Cup s’appelle Bohemia Rugby Warriors. Vous rencontrez cinq autres franchises : espagnole, portugaise, roumaine, belge et néerlandaise. Cette équipe des Warriors est composée, pour l’essentiel, de joueurs qui évoluent également en équipe nationale A. Qu’en est-il des autres équipes ? Après avoir perdu votre premier match au Portugal, vous vous êtes en revanche récemment imposés en Roumanie pour ce qui constituait votre première victoire dans la compétition...
« Pour ce qui est, par exemple, de l’équipe portugaise, y figuraient des joueurs qui évoluent aussi en équipe nationale senior, mais aussi trois ou quatre joueurs qui disputent le Championship U20 (joueurs âgés de moins de 20 ans). Par contre, en Roumanie, il s’agissait plutôt de joueurs de différents clubs que complétaient quelques joueurs de l’équipe nationale. Nous concernant, il s’agit vraiment de joueurs qui ont le potentiel pour évoluer en équipe nationale. Le bloc de trois matchs de Super Cup en octobre nous sert ainsi de préparation pour les trois matchs que l’équipe nationale disputera ensuite en novembre en Trophy (en Croatie, puis contre la Suède à Prague et en Pologne). Le but est de gagner ces trois matchs-là. On mise beaucoup sur nos jeunes joueurs parce qu’on sent qu’il y a un vrai potentiel à exploiter et que nous disposons d’un groupe de meilleure qualité qu’auparavant. »
Le Men’s Trophy est la compétition que dispute actuellement l’équipe nationale tchèque. On peut dire que c’est l’équivalent d’une troisième division européenne en dessous, donc, du Six Nations et du Championship. Dans cette compétition, à mi-parcours de l’édition en cours, vous avez jusqu’à présent déjà perdu deux matchs contre la Pologne et la Suède, pour trois victoires contre la Lituanie, le Luxembourg et la Croatie. Par conséquent, on sait déjà qu’il sera très compliqué de monter en Championship pour cette fois. Néanmoins, par rapport à cet objectif qu’est la Coupe du monde 2031, quand faudrait-il que la Tchéquie y accède ?
« Alors, nous chances de gagner le Trophy et de monter en Championship dans le cycle de deux ans actuellement en cours, qui s’achèvera au printemps 2026, sont minces, c’est vrai, même si mathématiquement, cela reste possible. Mais cela ne dépend pas que de nos propres résultats. Même si nous remportons nos prochains matchs, notamment contre la Pologne et la Suède, qui occupent les deux premières places du classement, il faudrait qu’elles perdent ensuite contre d’autres adversaires, ce qui est peu probable. Le plus important pour nous actuellement est donc de nous préparer du mieux possible en Trophy comme en Super Cup pour pouvoir être en mesure de viser la montée en 2027. Cela nous permettrait alors de disputer le Championship en 2028. »
Que ce soit pour l’équipe des Bohemia Warriors ou l’équipe nationale A, avec quelle base de joueurs travaillez-vous ? Quel est le nombre de joueurs qui ont le niveau suffisant pour évoluer éventuellement en Championship, et qui, surtout, possèdent le potentiel pour continuer à progresser ?
« Nous travaillons avec un noyau d’une cinquantaine de joueurs. Le programme est assez chargé entre le Trophy et la Super Cup, donc nous avons besoin d’un groupe assez large, parce que l’idée, encore une fois, est vraiment de construire autour des jeunes. Cela veut dire donner du temps de jeu à tout le monde et faire tourner les joueurs, notamment en Super Cup, pour les préparer à évoluer en Trophy. »
Pour ce qui est de la Championship, ou autrement dit la deuxième division européenne, les U18 et U20 tchèques évoluent, eux, à ce niveau de compétition. Quels sont leurs résultats ? Et est-ce que ce sont des joueurs sur lesquels vous comptez également pour faire progresser ensuite l’équipe senior ?
« Absolument ! Le paradoxe est que toutes nos sélections, féminines comme masculines, dans toutes les catégories d’âge, qu’il s’agisse du XV ou du rugby à 7, évoluen en Championship. L’équipe masculine senior est la seule à évoluer un échelon en dessous... Les U18 et les U20 ont fini respectivement quatrièmes et cinquièmes l’année dernière après avoir donc affronté les sélections de pays que l’on retrouve en Championship chez les seniors. Ce sont ces performances qui nous font dire qu’il existe un vrai potentiel chez nos jeunes et qu’ils seraient capables de jouer un rôle aussi chez les seniors à ce même niveau de compétiton, soit donc en Championship. »
Durant la conférence de presse que vous avez organisée (mercredi 22 octobre à Prague), il a aussi été question de professionnalisation du rugby tchèque, qui jusqu’à présent reste complètement amateur. Dans quelle mesure est-ce là une étape importante pour votre développement ? Parce que l’on sait bien que mener une carrière sportive, quel que soit le niveau, tout en ayant un emploi, une vie de famille ou lorsque l’on est étudiant, ce n’est jamais simple...
« C’est tout à fait ça... Si nous arrivons un jour en Championship comme nous l’espérons, sans même parler de la Coupe du Monde, nous savons que nous affronterons des équipes composées majoritairement de joueurs professionnels. Il faut donc que nous nous en donnions les moyens nous aussi. Bien sûr, cela ne veut pas dire que nous aurons d’un coup 200 joueurs sous contrat, non. En revanche, ce que nous voulons, c’est donner aux joueurs les moyens de se concentrer à 100 % sur le rugby de manière à ce qu’ils soient moins préoccupés par les autres obligations qu’ils peuvent avoir dans leur vie à côté du rugby. Concrètement, cela signifie leur permettre de voyager dans de bonnes conditions, mettre à leur disposition de bonnes conditions de préparation et de récupération, manger mieux, etc. C’est dans ce sens-là que nous envisageons cette professionalisation. »
Deux des autres principaux problèmes du rugby tchèque, ce sont les infrastructures et les entraîneurs, et ce, à tous les niveaux. Pour vous donner les moyens de parvenir à cet objectif de Coupe du monde en 2031, cela signifie-t-il qu’il vous faudra faire appel à une expertise de l’étranger, comme pour l’équipe nationale féminine de rugby à 7 ?
« Oui, absolument. Nous discutons actuellement avec un entraîneur étranger qui devrait prendre en main ce projet à la fois de Super Cup et l’équipe senior. Les négociations avancent, nous ne pouvons encore rien officialiser, mais nous espérons que cet entraîneur pourra bientôt nous rejoindre. »
Dans quelle mesure est-ce difficile pour un sport comme le rugby en Tchéquie de démarcher des partenaires prêts à soutenir et à financer ce développement ?
« Ce n’est pas évident car le rugby n’est ni un sport majeur ni un sport très populaire en Tchéquie. Une fois cela dit, il y a quand même du mieux. On voit du rugby plus souvent à la télé, certains championnats étrangers, le Top 14 et le championnat d’Angleterre, sont régulièrement diffusés. Il en va de même pour les matchs de notre équipe nationale. Mais ce qu’il nous manque toujours, c’est un résultat majeur. C’est pour cette raison que objectifs sont les Jeux olympiques pour les filles et la Coupe du monde pour les garçons. S’y qualifier pourrait changer la donne et c’est un cap que l’on a vraiment envie de franchir le cap, car les autres compétitions ne sont pas suffisamment importantes pour véritablement convaincre de potentiels partenaires. Malgré tout, nous en attirons quand même de plus en plus, notamment avec la Super Cup, et je tiens à les remercier. Mais encore une fois, nous avons besoin d’un grand résultat pour créer un nouvel engouement. »
Le rugby tchèque fêtera son centenaire en 2026, vous restez donc optimiste ?
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« Mais oui ! 100 ans de rugby en Tchéquie, ce n’est pas rien, et c’est un anniversaire que nous entendons fêter comme il se doit. Mais je suis optimiste aussi parce que nous avons réussi, au bout de deux ans, à gagner un premier match en Super Cup, alors que l’on nous disait que nous n’y arriverions pas. Or, je pense que quand on rêve un peu, quand on se donne les moyens de ses ambitions et que l’on travaille dur, on peut y arriver. Ces bons résultats en Super Cup en sont la conformation. Je suis persuadé que nous arriverons à monter en Championship et qu’il y a ensuite moyen de faire quelque chose aussi dans l’optique de la Coupe du monde. »



