Le phénomène Gočár, monographie d’un grand architecte
Dans une enquête organisée au début de notre millénaire, l’architecte Josef Gočár (1880-1945) a été proclamé personnalité la plus importante de l’architecture tchèque moderne. Cependant, il n’a pas été qu’architecte. Il était aussi un grand urbaniste qui a cherché et réussi à intégrer la nouvelle architecture dans le contexte urbain. L’historien de la culture Miroslav Zelinský a récemment publié aux éditions Grada une monographie de cet homme qui a largement contribué à la création du milieu dans lequel nous vivons encore aujourd’hui.
Un homme laborieux et méticuleux
Bien que la vie de Josef Gočár se soit achevée en 1945, aujourd’hui encore il existe des villes et des sites tchèques dont l’aspect et les structures urbanistiques sont profondément marqués par le génie de cet architecte. Miroslav Zelinský souligne certains traits du caractère et du talent de cet homme qui a su marier l’art et l’architecture :
« Josef Gočár était un homme extrêmement laborieux. L’ensemble de ses travaux réalisés ou restés à l’état de projet est immense. Et en même temps il était féru d’exactitude, un homme très méticuleux. Son travail était profondément réfléchi jusqu’aux détails les plus infimes. Mais parfois ses visions l’ont amené trop loin, jusqu’à des projets irréalisables. »
Le disciple et son maître
Bien qu’on considère Josef Gočár comme un architecte tchèque, ce n’est qu’à moitié vrai parce que son père Alois Gočár était d’origine slovaque. Le futur architecte était donc un des cinq enfants d’une famille tchéco-slovaque. Après ses études secondaires, le jeune homme doué est reçu d’abord à l’Ecole polytechnique de Prague qu’il quitte bientôt pour entrer dans l’atelier du célèbre architecte Jan Kotěra à l’Ecole des arts et métiers. Et c’est comme la réalisation d’un rêve car son professeur est pour lui l’incarnation des meilleures tendances de l’architecture tchèque. Miroslav Zelinský constate dans son livre que c’est dans l’atelier de Jan Kotěra que le jeune architecte réussit à développer ses dons d’une telle façon qu’il finit par susciter la jalousie de son professeur :
« Il n’était pas seulement jaloux de Gočár, il était jaloux de ses disciples. C’était un des traits de caractère de Jan Kotěra. Cependant, il avait la chance d’avoir les élèves qui le respectaient énormément parce qu’il les introduisait dans le monde de la grande architecture, de la création architecturale. Il leur a montré comment gagner de l’argent avec l’architecture et il leur a frayé un chemin. »
Un architecte accompli
Lorsque Jan Kotěra tombe grièvement malade, il confie même à Josef Gočár la direction de son atelier mais en 1908 les chemins des deux hommes divergent et le jeune homme qui est déjà un architecte accompli, s’émancipe et entame une carrière indépendante. Au début, il est influencé par l’Art nouveau mais bientôt c’est un style inédit, un style reflétant l’évolution des arts plastiques de l’époque, qui s’impose dans sa création. C’est la naissance de l’architecture cubiste. Miroslav Zelinský répertorie les projets les plus importants que Josef Gočár a réalisés au cours de cette courte étape de l’architecture tchèque au début du XXe siècle :
« En ce qui concerne sa période cubiste, on peut dire que Gočár était un visionnaire. C’était une période courte car le cubisme architectural ne s’est imposé dans aucun autre pays. L’œuvre cubiste de Josef Gočár est incontournable car il est l’auteur des projets les plus importants réalisés dans ce style comme la villa Bauer, les pavillons de la station thermale de Bohdaneč ou, à Prague, la Maison A la Vierge noire. »
La guerre et la séparation
Pendant la Première Guerre mondiale, l’envol du jeune architecte de plus en plus sollicité par des promoteurs, risque d’être brisé parce qu’il est recruté dans l’armée autrichienne et envoyé dans le Sud-Tyrol, loin de son pays et loin des siens. C’est d’autant plus pénible que ce jeune homme vient tout juste de se marier et est père d’un enfant. Josef aime beaucoup sa femme Marie et souffre de la distance qui le sépare de sa famille. Les époux qui ne peuvent communiquer que par la correspondance, s’écrivent presque tous les jours et certaines de leurs lettres sont citées par Miroslav Zelinský dans son livre :
« C’était important parce que nous voulions présenter Josef Gočár comme un homme qui vivait pour sa famille. Cette correspondance est, d’une part, très intéressante mais, d’autre part, elle ne nous dit pas grand-chose sur l’histoire de l’architecture. Elle reflète des événements tout à fait courants, les préoccupations quotidiennes que nous trouvons dans la vie de chaque famille. »
Le chemin vers le fonctionnalisme
C’est la nouvelle République tchécoslovaque qui apporte à Josef Gočár dans l’entre-deux-guerres les meilleures occasions de développer son talent. Son architecture évolue avec le temps et absorbe les tendances modernes tout en restant très originale. Il réalise d’abord quelques projets dans le style appelé le ‘décorativisme’ national ou le rondo-cubisme mais sa manière évolue rapidement vers un style plus dépouillé. Il construit des écoles, des musées et des édifices publics et donne leur aspect actuel aux centres des villes de Hradec Králové et de Pardubice. Créateur de grands ensembles architecturaux, il ne néglige pas non plus les projets plus modestes et construit de nombreuses villas modernes pour ses clients tchèques. Il ne s’arrête pas, continue à progresser et entre dans la dernière étape de son évolution qui est celle du fonctionnalisme.
Miroslav Zelinský souligne l’importance de la période fonctionnaliste de Josef Gočár à laquelle il est parvenu vers la fin de sa vie et pendant laquelle il a réussi à achever quelques-unes des réalisations les plus brillantes de toute sa carrière. Le sommet de cette partie de son œuvre est sans doute l’église Saint-Venceslas dans le quartier de Vršovice à Prague. L’auteur de la monographie ne cache pas cependant non plus quelques projets trop ambitieux et controversés de Josef Gočár dont la reconstruction de l’Hôtel de ville de Prague, projets qui heureusement n’ont pas été réalisés :
« Je soupçonne un peu Josef Gočár d’avoir présenté ce projet démesuré tout en sachant que cela ne pourrait jamais être accepté. Si son projet de reconstruction de la place de la Vieille-Ville à Prague avait été réalisé, je doute que Gočár serait aujourd’hui un architecte autant vénéré. »
Le souverain de l’architecture
Quoiqu’il en soit Josef Gočár reste l’homme qui a modelé en quelque sorte non seulement des édifices et des villes mais aussi notre approche de l’architecture. Il reste inoubliable car ses œuvres nous apportent encore aujourd’hui la preuve que l’architecture peut être aussi un grand art. Miroslav Zelinský conclut :
« L’itinéraire de Gočár nous permet d’étudier l’évolution de l’architecture tchèque depuis l’Art nouveau jusqu’au fonctionnalisme. Il a adopté tous ces styles et il les a maîtrisés d'une façon si remarquable que ses œuvres sont toujours actuelles. »










