« Je n’avais jamais pensé faire du journalisme de guerre » : l'Ukraine vue par Darja Stomatová, lauréate du prix Peroutka

Darja Stomatová

La journaliste de télévision Darja Stomatová couvre l'actualité en Ukraine depuis le début de l'invasion russe de février 2022. La semaine dernière, elle a reçu le prix Ferdinand Peroutka, sans doute la plus prestigieuse distinction du journalisme tchèque, pour sa couverture du conflit.  

Vous êtes originaire du Kazakhstan et vous êtes arrivée ici vers l'âge de cinq ans, dans la seconde moitié des années 1990. Quels sont vos souvenirs de vos débuts en Tchéquie ?

Darja Stomatová avec le prix Ferdinand Peroutka | Photo: Ian Willoughby,  Radio Prague Int.

Darja Stomatová : « J’étais peut-être un peu perdue quand nous sommes arrivés ici. J’ai un souvenir, très net, de mon entrée à la maternelle. C’était mon premier jour et les enfants autour de moi m’ont mis sur une chaise et me criaient différents mots tchèques – ils espéraient que je retiendrais au moins quelque chose [rires]. Et j’étais probablement complètement perdu. »

Vous étiez exotique à leurs yeux ?

« Je le pense, oui. Parce qu’à cette époque, il n’y avait pas beaucoup d’enfants étrangers. Je crois que j’avais un camarade de classe à l’école primaire qui était ukrainien, mais il n’y en avait pas d’autres. Bien sûr, maintenant les choses ont beaucoup changé et il y a beaucoup d'enfants ukrainiens et d'autres pays dans les classes. »

Quels ont été vos débuts dans le journalisme ? Et pourquoi avoir choisi le journalisme télévisé ?

« J’aime la combinaison du son, des informations et de la vidéo – je trouve qu’elle donne une image assez complète de la situation.  C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles j’ai commencé à faire de la télévision. Bien sûr, j’ai toujours voulu faire du journalisme à l’étranger, car cela permet de voyager, de rencontrer des gens qu’on n’aurait jamais rencontrés autrement et de parler de leur culture, de leur situation. Mais je n’avais jamais pensé faire du journalisme de guerre. »

Comment en êtes-vous venue à faire des reportages en Ukraine ?

« Parce que ma vie a été… liée à une personne, Ján Schürger, qui avait également fait du reportage de guerre auparavant. Et lorsque nous avons cherché qui irait en Ukraine, ce rôle était fait pour moi, car je parle russe. Ján est mon partenaire. Nous avons donc décidé de partir ensemble et nous sommes arrivés en Ukraine une semaine avant le début de l'invasion. À ce moment-là, je ne croyais pas que cela finirait ainsi, mais c'est arrivé, et ensuite nous n'avons tout simplement rien pu faire pour l'arrêter... Ça a commencé comme ça, et on a fait des allers-retours en Ukraine à plusieurs reprises. Et puis, une partie de l’Ukraine est devenue une partie de moi. »

Darja Stomatová et Ján Schürger en Ukraine | Photo: CNN Prima News

Vous travailliez initialement pour CNN Prima News et vous êtes maintenant à la télévision publique tchèque. Vous avez dû voir beaucoup de choses et parler à beaucoup de gens qui en ont vu bien plus encore. Quelles sont les histoires les plus marquantes que vous avez découvertes en Ukraine ?

« Chaque histoire que nous créons ou que nous publions est une histoire forte, car il y a une guerre. Ces histoires sont très différentes. Parfois, ce sont des histoires tristes, parfois des histoires d'héros. Parfois, elles portent un regard très critique sur l'Ukraine, sur la corruption, sur d'autres choses qui ne sont pas acceptables dans une société démocratique. »

« Si je devais retenir une de ces histoires, ce serait sans doute celle d'un père qui cherchait son fils, soldat, disparu depuis un mois. Après l'avoir retrouvé, il se rendit dans l'ouest de l'Ukraine et lui apporta des médicaments. Le fils fut hospitalisé et, une fois rétabli, décida de retourner au front – où il trouva la mort.  C’est sans doute l’histoire la plus poignante, car elle représente l’essence même de la guerre : des gens perdent leurs proches, des pères et des mères doivent envoyer leurs fils au combat. »

Quelles ont été les missions les plus difficiles que vous ayez eues jusqu'à présent ?

« Il est très difficile de faire des reportages sur des sujets critiques en Ukraine, car il faut bien se rendre compte à un moment donné que cela pourrait causer du tort, que cela pourrait donner des informations à la partie russe. Il a donc été très difficile de savoir quand publier les articles, comment les réaliser, qui contacter. Nous avons longuement réfléchi à la manière de traiter ces sujets avant de les publier. »

Pourriez-vous donner un exemple des sujets dont vous parlez ?

« Nous avons réalisé un reportage sur les fortifications en Ukraine qui n'étaient pas acceptables, dans la zone de guerre. Nous avons commencé à nous demander pourquoi c'était ainsi, si de l'argent était en jeu. L'argent prévu à cette fin était-il détourné ou était-ce dû au plan de ces fortifications ? »

Vous ressentez donc un certain risque à faire des reportages sur la corruption en Ukraine ?

« Il ne s’agissait pas de faire un reportage sur la corruption, mais plutôt de rédiger un rapport sur le terrain – et si nous l’avions publié trop tôt, la partie russe aurait su où se trouvaient ces fortifications. »

« Nous avons donc dû attendre environ un an, jusqu'à ce que la situation change et que les Russes soient déjà sur place. Nous savions donc qu'ils étaient déjà au courant et que, si nous diffusions le reportage, nous ne ferions de mal à personne, que nous ne montrerions rien que nous n'aurions pas dû montrer. »

Décrivez votre travail sur le terrain. Comment restez-vous informée de tout ce qui se passe ? Êtes-vous en contact permanent avec les autorités ukrainiennes ? Quelles sont vos autres sources ?

« Je pense que les sources les plus importantes sont les personnes avec lesquelles nous discutons. Nous avons de nombreux contacts en Ukraine et nous sommes constamment en contact : avec les soldats, avec les civils. C’est probablement ma source de base, ensuite je sélectionne des informations et j’essaie de les comparer avec les informations officielles, celles provenant des réseaux sociaux et autres médias ukrainiens. »

À quel moment avez-vous personnellement eu le plus peur durant tout votre travail en Ukraine, qui dure maintenant depuis près de quatre ans ?

« Probablement lorsque j'étais à Kostiantynivka, qui se trouve sur le front. Nous y sommes allés à pied, et non en voiture, car nous pensions que c'était plus sûr. Et réaliser qu’on est en plein centre-ville et qu’il n’y a aucune issue, c’était sans doute… Vous savez, c’est assez difficile de comprendre cette situation sur place – il faut travailler, mais il faut aussi comprendre qu’il n’y a pas de moyen facile de s’en sortir. »

Que ressentez-vous face à de telles expériences ? Vous arrive-t-il de vous réveiller en pleine nuit une semaine plus tard et de crier ? Quel impact cela a-t-il sur vous ?

« Il m’arrive de penser à certaines choses qui se sont passées en Ukraine, mais la plupart du temps, ce n’est pas en Ukraine même, mais quand nous sommes de retour ici en Tchéquie ; nous savons que nous sommes en sécurité, et alors je me souviens de certaines histoires, de certains contacts. »

« Il y a beaucoup de gens que je ne peux pas joindre, car leur téléphone ne fonctionne pas. Et puis, vous savez, on pense à ces histoires, on pense à ces gens : que leur est-il arrivé ? Sont-ils vivants, sont-ils morts ? Ont-ils décidé de rester dans ces villes près du front, ou ont-ils décidé de partir ? Cette pensée est sans doute plus dévastatrice pour moi que la prise de conscience que j’ai vu des cadavres, des soldats morts, des civils morts. »

« Parce qu’à ce moment-là, vous savez tout simplement que vous ne pouvez pas les aider, et vous savez qu’il n’y a pas d’avenir pour eux. »

« Mais vous savez que d'autres personnes avec qui nous avons réalisé nos reportages avaient un avenir – et c'est à elles de décider. »

Darja Stomatová | Photo: CNN Prima News

Comment ça se passe concrètement ? Combien de temps dure le séjour ? La télévision tchèque vous envoie combien de temps ? Et à quelle fréquence rentrez-vous chez vous ?

« Ces deux dernières années, nous avons mis en place un système de rotation : un mois nous sommes en Ukraine, et le mois suivant en Tchéquie. »

Vous avez évoqué les personnes vivant près de la ligne de front. Constatez-vous que même dans les circonstances les plus infernales, les gens hésitent encore à quitter leur domicile ?

« Oui. Je trouve ça absolument terrible, car je ne comprends tout simplement pas pourquoi ils restent là-bas. Il y a de nombreux exemples de bénévoles, des personnes qui aident aux évacuations de ces villes, qui sont venus – parce qu'ils ont été sollicités par ces personnes qui restent dans ces endroits – et à un moment donné, ces personnes disent simplement : "Je ne veux pas quitter ma maison, laissez-moi ici, rentrez chez vous, soyez en sécurité."  Mais ils ne se rendent pas compte que ces bénévoles ont risqué leur vie en venant dans ces villes. C'est horrible. »

Selon vous, quel impact quatre années de couverture de l'Ukraine ont-elles eu sur vous ? Comment avez-vous changé ?

« Beaucoup de choses ont changé. Pour moi, c'est peut-être la prise de conscience qu'il n'est pas toujours naturel d'avoir son espace de sécurité. »

« Et nous devons réaliser qu’à un moment donné, tout peut changer, comme cela a été le cas pour les Ukrainiens, et je trouve précieux d’avoir des moments chez moi – d’être à la maison, d’être avec ma famille – et on se rend compte que ce n’est pas naturel, que ce n’est pas censé l’être, et qu’il faut préserver ces moments. »

Quel genre de personne faut-il pour être reporter de guerre ?

« Vous ne réfléchissez probablement pas, vous agissez, tout simplement. Vous n'avez pas le choix. Vous n'avez pas le choix de faire les choses différemment. »

Mais vous avez une autre option. Vous pourriez dire à la télévision tchèque : « Je ne veux plus le faire, j’ai de plus en plus peur. » Vous avez le choix.

« Probablement, oui, mais qu’en est-il de ces personnes avec lesquelles je reste en contact en Ukraine ? Comment leur annoncer que je ne reviendrai plus ? Comment leur dire que j’abandonne alors qu’elles, elles n’ont pas abandonné ? Je ne peux pas abandonner comme ça. C'est peut-être plus important que ça. »

Comment votre famille et vos amis ici en Tchéquie perçoivent-ils votre travail ?

« C’est très dur pour eux. Pour ma famille, pour la famille de Ján. C’est très dur pour eux de voir que nous sommes dans des endroits très dangereux, que nous risquons nos vies. Mais nous avons probablement leur soutien, et une certaine forme de compréhension. »

« Bien sûr, à chaque fois que je rentre à la maison, ma mère me dit : “C’est peut-être ton dernier voyage, tu n’es peut-être plus obligée d’y aller ? Tu pourrais décider de rester ici, tu pourrais changer de travail, faire quelque chose de différent.” »

« Mais ensuite, je réalise que je ne peux pas simplement m'arrêter. Et ce n'est pas une question de travail. Ce n'est pas du travail. C'est juste une sorte de mission, vous savez, de terminer cela, d'être là jusqu'à la fin de la guerre, de couvrir ces histoires, de rester en contact avec ces gens. »

« Il y a aussi un immense sentiment de responsabilité envers les gens ici en Tchéquie qui veulent voir ces histoires que nous réalisons. Il y a beaucoup de choses à prendre en compte. »

Y a-t-il des avantages ou des inconvénients à être une femme journaliste dans ce genre d'environnement ?

« Je crois qu’il y a plus d’avantages que d’inconvénients. Les femmes ne sont pas censées faire la guerre. C'est plutôt un truc d'hommes... »

« Mais en tant que femme, je représente davantage un élément du foyer, le sentiment agréable que quelqu'un, dans l'ouest de l'Ukraine ou en République tchèque, les attend. »

« Par exemple, les soldats sont très gentils avec moi. Les civils sont, je crois, plus ouverts avec moi qu’avec Ján, si je peux me permettre une comparaison, et cela présente de nombreux avantages. »

Être de langue maternelle russe est-il un avantage ?

« Oui, bien sûr. C'est un avantage considérable. Certains Ukrainiens n'aiment pas entendre des mots russes. Mais quand je leur explique que je viens du Kazakhstan et que je vis en Tchéquie, leur réaction change et ils ne sont plus aussi… dramatiques quand je parle russe. »

Que saviez-vous du peuple ukrainien il y a cinq ans, et comment le percevez-vous aujourd'hui ?

« Ce sont des héros. Je pense qu'ils ont fait quelque chose que je n'aurais jamais imaginé qu'ils feraient.  La Russie est un immense pays, une immense puissance, une pression énorme, mais ils ont réussi. Je pense qu’ils sont déjà les vainqueurs de la guerre, comparés à la Russie. »

Que ressentez-vous alors lorsque vous revenez d'Ukraine en Tchéquie et que vous constatez autour de vous ce sentiment pro-russe, les partis politiques semblant même reprendre les discours russes ?

« C’est dommage. Mais pour moi, il s’agit simplement de faire mon travail en Ukraine. »

« Il y a beaucoup de commentaires. Quand je publie quelque chose sur les réseaux sociaux, certaines personnes écrivent des choses pas très gentilles. »

« Mais ensuite, j'y réfléchis et je réalise que je pars à la guerre, que je risque ma vie et que je n'ai pas le sentiment d'avoir le pouvoir de changer l'avis de ces gens. »

« Je fais mon travail du mieux que je peux dans cette situation, mais ce n’est pas à moi de les faire changer d’avis. »

Vous êtes lauréate du prix Ferdinand Peroutka de journalisme, et recevoir cette distinction à votre âge est un véritable exploit. Que représente pour vous ce prix ?

« J’ai l’impression que mes sujets sont vus. J’ai l’impression que les gens, les autres journalistes, me voient, ils voient notre travail, et j’en suis très reconnaissante. Vous réalisez vos reportages et vous les publiez en ligne ou à la télévision, mais les retours ne sont pas constants.Et ce prix est pour moi une sorte de retour d'information sur mon travail, la preuve que je suis probablement sur la bonne voie et que nous devons continuer. Mais c’est aussi une énorme responsabilité de ne pas tomber, de ne pas s’arrêter, de continuer simplement à faire mon travail comme je le faisais avant. »

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