Être différent ou « pas normal » : la vie en marge de la société dans la Tchécoslovaquie communiste
Comment, lorsque l’on était différent des autres, vivait-on dans une société où la conformité et la normalité étaient considérées comme une nécessité pour réussir ? C’est la question à laquelle s’efforce de répondre « Exoti », un livre au titre évocateur même si l’on ne parle pas tchèque.
Recueil composé de vingt-deux nouvelles, l’ouvrage raconte les histoires vraies de toutes ces personnes qui, de par leurs origines, leur apparence, leur foi, leur orientation sexuelle, leur handicap ou simplement parce qu’elles ont eu le courage de s’affranchir des normes et de faire les choses autrement, ont vécu, parfois par choix, le plus souvent par contrainte, en marge de la société dans la Tchécoslovaquie communiste.
Un étonnant témoignage historique et travail de mémoire, souvent très touchant, dont Barbora Šťastná est l’auteure. Dans un excellent français qu’elle a appris plus jeune elle aussi pour se différencier des autres, elle nous a longuement raconté la genèse de ce livre « exotique ».
« Je suis originaire de Karlovy Vary et j’ai étudié la dramaturgie à la DAMU avant de suivre une formation de scénariste à la FAMU. J’ai ensuite travaillé comme journaliste, et je suis donc aussi écrivaine, j’ai publié quelques livres. Depuis quelques années, je travaille pour 'Paměť národa' - ‘La Mémoire de la nation’. C’est une organisation à but non lucratif qui récueille et enregistre les témoignages de différentes personnes qui ont vécu de grands événements de l’histoire du XXe siècle. Dans le contexte tchèque, il s’agit surtout de la Seconde Guerre mondiale et du régime communiste. Nous enregistrons donc ces témoignages, et mon travail en ma qualité d’éditrice consiste à en faire un récit, une histoire écrite pour notre site web. »
Et ce travail a donc abouti à la publication de ce livre « Exoti » dans lequel chaque nouvelle présente l’histoire d’une personne qui a vécu sous le régime communiste dans l’ancienne Tchécoslovaquie. Alors, si nous avons souhaité vous rencontrer, c’est certes parce que vous parlez très bien français, mais c’est d’abord parce que ce titre nous a interpellés. « Exot » (« exoti » au pluriel) est un mot qui provient de l’adjectif 'exotique'. Toutefois, dans le contexte et dans la langue tchèques, que signifie-il exactement et comment expliqueriez-vous son sens à des Français ?
« À l’origine, le mot « exoti » désignait des oiseaux exotiques, les perroquets. Mais dans la langue populaire, il est utilisé pour désigner des gens qui sont différents, bizarres, qui sont à part. Autrement dit, des gens qui ne sont pas ‘comme nous’. »
« La connotation de ce mot est un peu négative. Mais je voudrais souligner que ce titre n’exprime pas mon opinion ou mon regard en tant qu’auteure. Il renvoie plutôt au regard de l’extérieur ou à celui de la majorité qui sépare les gens et les classe soit dans la catégorie des ‘bizarres’, soit dans celle des ‘normaux’. Donc, oui, la connotation est négative, mais je veux la confronter à la réalité dans chacune des histoires qui sont racontées. »
Une dame dont l’histoire est racontée dans le livre s’est d’ailleurs plainte parce qu’elle ne se considère justement pas comme un ‘exot’ ou comme quelqu’un de différent, mais plutôt comme une victime d’un système qui plaçait en marge justement toutes ces personnes qui, pour une raison ou pour une autre, sortaient de l’ordinaire...
« C’est moi qui ai eue l’idée de ce titre, mais peut-être ai-je un peu sous-estimé l’impact qu’il pourrait avoir sur les protagonistes des nouvelles. Et c’est vrai, une dame m’a téléphoné et m’a expliqué que ce titre la blessait, qu’elle ne l’appréciait pas. Elle m’a même demandé de changer de titre, ce qui n’était plus possible car le livre était déjà en cours d’impression. Nous avons néanmoins beaucoup échangé et je l’ai finalement invitée à la présentation du livre pour qu’elle puisse exprimer son opinion et expliquer sa vision des choses. Je crois que les choses se sont arrangées depuis, néanmoins cela m’a fait beaucoup réfléchir et je me suis rendue compte que le titre était peut-être un peu ‘fort’. »
Est-ce qu’aujourd’hui, alors que le livre est sorti, vous en choisiriez un autre ? En même temps, c’est un titre court qui interpelle et éveille la curiosité des lecteurs...
« Exactement. Vous-même avez choisi le livre à cause de son titre. Alors, oui, je pense que ça ‘marche’ comme titre. Mais il faut aussi lire le livre pour comprendre que mon intention n’est pas de diviser ou de classer les gens en ‘normaux’ et ‘différents’. C’est même tout à fait le contraire ! »
« Les filles se mariaient à l’âge de 20 ans, tout le monde avait deux enfants et une voiture Škoda. Il était donc très ‘facile’ d’être considéré comme quelqu’un de différent ou de bizarre »
Les histoires que vous racontez sont très diverses. Elles vont d’une jeune fille qui était sourde et que l’on a forcée à l’oralisation mais qui ressentait les vibrations de la musique et aimait danser, d’une femme russe dont le mari était tchèque et qui vivait à Prague au moment de l’invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968 ou encore, exemple parmi d’autres, de deux sœurs rom qui ont été retirées à leur mère sans raison pour être placées dans un foyer d’accueil. Votre travail consistant précisément à recueillir et traiter ces témoignages, comment s’est passée la sélection de toutes ces histoires ?
« Il y a plusieurs histoires que j’ai découvertes pendant mon travail pour la Mémoire de la nation et qui sont toujours restées en moi. Dès le début, je savais que je voulais qu’elles figurent dans le livre. C’est effectivement le cas de l’histoire de Růžena, cette fille rom qui, avec sa sœur, a été enlevée un beau jour par les services sociaux pour être placée dans un foyer de l’enfance, tout simplement parce qu’il y avait des places vides qu’il fallait occuper. Il n’y avait aucune autre raison. Leur mère s’est battue pour récupérer ses filles, elle y est parvenue au bout de deux ans, mais les filles avaient alors oublié leur langue maternelle et se sont éloignées de leur famille d’origine. C’est une histoire qui m’a vraiment touchée, et je tenais absolument à ce qu’elle soit dans le livre. »
« Il y a d’autres histoires de ce type, mais j’en ai aussi choisi d’autres de manière à ce qu’elles représentent les différentes minorités qui vivaient dans l’ancienne Tchécoslovaquie, qu’il s’agisse des Vietnamiens, des Allemands, des Russes, de toutes les personnes handicapées, des membres de la communauté LGBT, ou encore des personnes qui étaient différentes de la majorité en raison de décisions qu’elles avaient prises ou de choix qu’elles avaient faits, comme dans les milieux dissident ou underground. »
Ce livre offre aussi à ses lecteurs une plongée dans l’ancienne Tchécoslovaquie, depuis le début des années 1950, peu après la prise du pouvoir par le Parti communiste, jusqu’aux années 1980 qui ont précédé la révolution. Ce qui ressort de sa lecture, c’est l'image sombre de cette période. Quelle que soit la condition de toutes ces personnes « différentes », quels que soient leur mode de vie ou leur handicap, dans chacune des nouvelles on est marqué par l’indifférence et la volonté, tant des autorités que de la population en général, de les voir souffrir .
« Oui, je crois que spécialement la période des années 70-80 était comme ça. Je crois qu’il est assez révélateur qu’en tchèque, on appelle ‘Normalisation’ la période qui a suivi l’invasion du pays par les troupes soviétiques en 1968. C’est une époque où il était très ‘facile’ d’être considéré comme quelqu’un de différent ou de bizarre, parce que la société est devenue de plus en plus conformiste et conservatrice. Les filles se mariaient à l’âge de 20 ans, tout le monde avait deux enfants et une voiture Škoda, la vie était très uniforme. Alors, oui, c’est une époque assez grise, assez ennuyeuse, et c’est pourquoi la plupart des histoires dans le livre se déroulent à cette époque. »
« Je crois que la plupart des protagonistes du livre ont ressenti ces regards extérieurs et en ont souffert, parce que ces regards étaient soit condamnateurs, soit curieux, ou même exprimaient une forme de soulagement avec l’idée que ‘tant mieux que ce ne soit pas moi qui dois éprouver cela’. Oui, on peut dire qu’il y avait un certain manque d’humanité dans la foule. »
« Néanmoins, toutes ces histoires ont aussi un autre dénominateur commun, à savoir que leurs protagonistes finissent tous par trouver cette humanité dans les relations proches avec leur famille, avec leurs amis, ou même avec leurs voisins parfois. »
« Le français ? Une façon de m’échapper du monde ennuyeux des adultes »
Vous-même êtes née dans la Tchécoslovaquie des années 1970. Vous avez grandi dans une région, la Bohême de l’Ouest, où vivait une importante population germanophone avant la guerre, des Allemands des Sudètes qui en ont été expulsés après celle-ci. Quel souvenir gardez-vous de ces années jusqu’à la révolution et à la chute du régime communiste en 1989, quand vous aviez 16 ans ?
« Enfant, je trouvais le monde des adultes très ennuyeux. Dans l’espace public, à l’école, à la télévision, à la radio, on ne parlait que de travail, des objectifs de production de charbon ou d’acier. Tout était très planifié, organisé, il n’y avait jamais aucun imprévu, rien de spontané. C’est pourquoi je m’échappais beaucoup dans des mondes imaginaires. Je lisais beaucoup et c’est d’ailleurs peut-être un peu la raison pour laquelle j’ai commencé à apprendre le français. C’était aussi une façon de m’échapper. »
J’ai lu quelque part que vous-même vous considériez comme une « exot »...
« Oui, jusqu’à mes cinq ans, j’ai été élevée par ma grand-mère, qui était un peu spéciale, elle ne quittait jamais la maison. Puis j’ai vécu avec ma mère et son mari, et nous avons alors déménagé à plusieurs reprises. J’ai donc souvent vécu la situation où j’étais la nouvelle dans la classe à l’école. Cela dit, en aucun cas je ne veux me comparer aux protagonistes ou aux ‘exoti’ du livre, parce que je n’étais membre d’aucune minorité, je n’avais aucune différence visible. Ma vie n’était pas aussi dure que la leur. »
Aujourd’hui, la ville de Karlovy Vary est l’un des hauts lieux du tourisme en République tchèque, mais, dans les années 1970 et 80, c’était comment d’y vivre ?
« La ville a toujours été très belle, mais à l’époque, le centre était laissé à l’abandon. Le célèbre Grandhotel Pupp (connu notamment pour accueillir chaque année le prestigieux Festival international du film de Karlovy Vary) avait été rebaptisé Grandhotel Moscou. Il y avait beaucoup de touristes soviétiques, mais c’est toujours le cas. Ce qui était différent en Bohême de l’Ouest, comme vous l’avez mentionné, c’est qu’avant la guerre, la région était peuplée majoritairement par les Allemands, qui ont donc ensuite été expulsés de Tchécoslovaquie. Du coup, l’essentiel de la population qui vivait dans la région dans les années 70-80 était une population qui était arrivée après la guerre. C’étaient donc des gens qui ne possédaient pas de racines dans la région et c’est peut-être pourquoi il y régnait une atmosphère un peu spécifique. »
« Au fil de mon travail pour La Mémoire de la nation, j’ai néanmoins découvert qu’il y avait aussi beaucoup de gens liés aux milieux underground qui vivaient à Karlovy Vary. C’était donc une communauté très intéressante, mais moi, je n’ai eu 16 ans qu’en 1989... »
Un peu plus de 35 ans après la chute du régime communiste, qui ou quels sont, selon vous, ces « exoti » dans la République tchèque de 2026 ?
« Il y a de nouvelles minorités, les Ukrainiens, les réfugiés... Même si l’on aime penser que nous sommes désormais plus respectueux et tolérants - et c’est vrai que l’on parle davantage de ce thème -, la haine est souvent plus forte encore, plus ouverte, plus violente qu’elle ne l’était autrefois. Surtout sur les réseaux sociaux. Et parfois, ce sont les responsables politiques eux-mêmes qui attisent cette haine, par exemple envers les réfugiés. »
« Rester en France ? Je vivais de mon écriture et je ne suis pas Milan Kundera »
Lorsque nous vous avons sollicitée pour un entretien en français, vous avez tout de suite répondu favorablement à notre demande. Et, on l’entend, vous parlez toujours très bien. Mais pourquoi ce choix du français lorsque vous étiez étudiante ?
« Quand j’avais 12 ans, j’ai vu le film ‘Angélique, Marquise des Anges’ et suis tombée amoureuse de la France du XVIIe siècle et de Louis XIV. Je me suis alors mise à lire des livres comme ‘Les Trois Mousquetaires’, etc. Puis, peu à peu, j’ai découvert une littérature plus moderne, et tout cela m’a donné envie d’apprendre la langue. Alors, quand je suis entrée au lycée, j’ai choisi le français, ce qui était un choix très bizarre, très exotique même, car cela était considéré comme une fantaisie totalement inutile. À l’époque, on ne pouvait pas voyager derrière le rideau de fer, et tout le monde me demandait pourquoi je n’étudiais pas plutôt l’allemand. Mais j’ai choisi le français, et quelques années plus tard, le régime communiste est tombé et voyager est devenu possible. Et moi, j’ai eu la possibilité de voyager en France. »
Racontez-nous ce premier voyage !
« C’est une longue histoire. Avant 1989, j’avais un correspondant en France, qui vivait près de Paris, et quand le communisme a disparu, je lui ai écrit que j’aimerais lui rendre visite. Il m’a répondu, ‘Oui, oui, tu peux venir’, puis je n’ai plus reçu la moindre nouvelle de sa part pendant un certain temps. Silence sur toute la ligne, sauf que moi, j’avais déjà acheté mon billet de train. Puis j’ai reçu une lettre de sa mère qui me disait ‘Ah, Laurent, il fait son service militaire...’. Mais comme j’avais mon billet de train, je suis quand même partie pour Paris. Et là, je dois dire que j’admire vraiment ma mère, car elle m’a laissée partir seule et c’est comme ça que j’ai pu passer quelques jours à Paris. »
Vous possédez également une expérience de jeune fille au pair...
« Oui, en Charente-Maritime. Cela a été une expérience intéressante dans le sens où j’ai vécu pour la première fois dans une famille française. Mais je crois que j’ai été une jeune fille au pair terrible (elle insiste sur le mot), car je n’avais aucune expérience des enfants. En fait, mon seul objectif était de passer du temps en France, et non pas de m’occuper d’enfants. »
Puis vous avez étudié à la Sorbonne. Quelle était la vie d’une jeune étudiante tchèque dans le Paris des années 1990 ?
« C’était un rêve ! À l’époque, j’étudiais le théâtre à Prague et c’est en tant que telle que j’ai reçu une bourse de trois mois du gouvernement français pour étudier à la Sorbonne. Je logeais dans le centre de Paris, au foyer des étudiants qui se trouve dans la rue des Carmes, dans le Quartier latin... J’y ai tout aimé ! Dans le foyer, il n’y avait que des étudiants de pays d’Europe de l'Est et d’Afrique du Nord, ce qui, pour moi, était un environnement et un contexte très intéressants aussi. Et puis, à la fin de mon séjour, je suis tombée amoureuse d’un étudiant tchèque... »
Pas français ?
« Non, pas français. Il étudiait l’astronomie, mais tandis qu’il a fallu que je rentre à Prague avant Noël, lui pouvait rester à Paris toute l’année... C’est comme ça que notre histoire d’amour s’est terminée. »
« Si j’ai envisagé de retourner ou de rester vivre en France ? J’ai ensuite commencé à travailler comme journaliste à Prague. J’écrivais et je savais qu’en France, il m’aurait fallu faire quelque chose d’autre. Je ne suis pas Milan Kundera et tout le monde ne peut pas écrire en français comme lui. Dans tous les cas, c’était quelque chose d’inimaginable pour moi. »






