Sortie posthume de la traduction tchèque de Robert le Diable : hommage au médiéviste Martin Nejedlý

'Robert le Diable'

Il était un de ces passeurs incontournables entre la Tchéquie et la France : dans son domaine qu’était l’histoire médiévale, Martin Nejedlý a largement contribué à revivifier et renouveler à la fois les méthodes et les recherches en la matière, puisant dans les acquis de l’Ecole des Annales en France. Il est décédé le 19 mars 2025. Deux de ses anciens élèves et collègues ont contribué à la sortie posthume en mars dernier de sa dernière traduction du texte médiéval français Robert le Diable.

Věra Soukupová, bonjour. Vous êtes historienne, spécialiste de la littérature médiévale, et affiliée à l’Académie des sciences. Nous nous retrouvons aujourd’hui en studio à l’occasion de la parution, aux éditions de l’Université Charles, de Robert le Diable. Il s’agit de la traduction tchèque d’un roman médiéval français anonyme du début du XIIIe siècle. La raison pour laquelle je souhaitais parler de ce livre, c’est que cette traduction et son appareil critique sont aussi, en grande partie, l’œuvre de feu Martin Nejedlý, qui fait évidemment figure de référence pour l’histoire médiévale en Tchéquie. Il est décédé au printemps 2025. Nous avions eu l’occasion, à maintes reprises, de l’accueillir sur notre antenne. La dernière fois, c’était il y en 2021 : nous avions réalisé un entretien à plusieurs voix avec lui notamment, mais aussi Marie-Madeleine de Cevins autour d’une grande somme consacrée à l’Europe centrale. Ce n’était pas spécifiquement sur la Bohême, mais Martin Nejedlý s’était bien sûr chargé de la partie consacrée au royaume et à son histoire. C’était malheureusement notre dernière interaction avec lui. Avec votre collègue Jakub Jauernig, vous avez donc achevé son travail. Avant de parler du livre, peut-être quelques mots sur Martin Nejedlý : qu’est-ce qui vous vient spontanément à l’esprit lorsque vous pensez à lui et à sa personnalité ?

Martin Nejedlý | Photo: Site officiel de Stavitelé katedrál

« Pour moi, Martin a vraiment été une grande source d’inspiration dans la découverte de la culture française. C’est quelque chose qui l’a profondément marqué et qu’il a énormément aimé, notamment lorsqu’il est parti, après la révolution de Velours, faire son doctorat en France, à l’EHESS, sous la direction de Jacques Le Goff, dont il s’est réclamé toute sa vie, tant pour sa tutelle intellectuelle que pour l’amitié qui les liait. Ce séjour de cinq ans l’a énormément marqué. Je crois qu’il ne parlait pas vraiment très bien français avant son départ, alors qu’après son retour, il maîtrisait parfaitement la langue. En revenant en Tchéquie, il a véritablement ouvert grand la porte à la manière dont l’histoire se pratiquait en France, notamment l’histoire des mentalités, puis l’anthropologie historique. Il n’a jamais vraiment voulu faire de l’histoire politique au sens strict. Il s’est toujours opposé à l’histoire positiviste. »

D’une certaine manière, il s’est inscrit en rupture avec la manière dont l’histoire médiévale était pratiquée avant 1989. Il a apporté un véritable souffle nouveau dans l’historiographie médiévale tchèque, notamment sous l’influence de l’école des Annales. Il y a vraiment eu un avant et un après…

'La roue capricieuse de la Fortune : L'amour,  le pouvoir et la société au Moyen Âge' | Photo: Éd. Aleš Skřivan ml.

« Exactement. Il a vraiment beaucoup contribué au renouvellement des méthodes historiques, en introduisant des approches complètement nouvelles, que l’on ne connaissait pas encore ici dans les années 1990, y compris à l’Université Charles. Il a profondément marqué des générations d’étudiants. Si l’on peut dire qu’il a été l’un des premiers, voire le premier, à pratiquer l’anthropologie historique ici, il n’était évidemment pas le seul à le faire à cette époque. On peut citer, par exemple, l’historien Martin Nodl, qui n’est pas du tout lié à la France, mais qui a lui aussi beaucoup contribué, dès ce moment-là, à l’introduction des méthodes de l’anthropologie historique. Mais leurs approches étaient complètement différentes. Martin Nodl avait une démarche plus analytique, davantage tournée vers l’étude des rituels, par exemple. Pour Martin Nejedlý, en revanche, la priorité a toujours été de considérer l’ensemble de la production culturelle en lien avec les événements politiques, les commanditaires et les élites. C’est cela qui l’a intéressé toute sa vie et qu’il a poursuivi avec constance pendant toutes ces années. »

Nous avons récemment parlé sur notre antenne d’une exposition autour d’un ancien manuscrit médiéval présenté à Olomouc, qui évoquait notamment la figure de Mélusine. Évidemment, cette fée mythique du Moyen Âge a accompagné une grande partie de la vie de Martin Nejedlý, puisqu’il s’est beaucoup intéressé, dans ses travaux, à cette figure et à la manière dont elle a aussi été utilisée politiquement au sein de la dynastie des Luxembourg. C’était là l’un de ses principaux axes de recherche, même s’il a évidemment travaillé sur bien d’autres sujets.

'La légende de Mélusine et la renommée ancestrale des Luxembourgeois' | Photo: Scriptorium

« Je n’ai pas vu cette exposition, mais elle m’intéresse beaucoup. Il a également publié d’autres grands ouvrages, sans compter les traductions et, évidemment, de très nombreuses études. Mais son travail sur Mélusine constitue, je dirais, son apport majeur à la recherche. C’est vraiment quelque chose qu’il a introduit ici de manière très novatrice, mais aussi très poétique : cette notion de l’usage politique du mythe mélusinien. C’est d’ailleurs par ce biais qu’il a trouvé sa voie de recherche. Il y avait chez lui deux grands domaines d’intérêt : d’une part la France et sa production littéraire, et d’autre part la Bohême, à travers la dynastie des Luxembourg et les liens familiaux entre les Luxembourg et les Valois. C’est ainsi qu’il a développé tout ce travail autour du mythe de Mélusine, notamment à partir de l’œuvre commandée par Jean de Berry, fils de la princesse luxembourgeoise Bonne de Luxembourg, qui était aussi la sœur de Charles IV.

'La légende de Mélusine' | Photo: Bibliothèque scientifique d’Olomouc  (VKOL)

D’ailleurs, il est toujours intéressant de constater qu’au sein de la société médiévale, notamment au plus haut niveau à travers les mariages dynastiques, les alliances et les grandes familles, l’Europe était déjà un espace de circulation. Les personnes, les idées, les récits circulaient entre les royaumes et les cours. On le voit évidemment très clairement au sommet de la hiérarchie sociale. Mais on se rend compte aussi que cette circulation existait à des niveaux beaucoup plus larges de la société. Le Moyen Âge n’était donc pas du tout un monde figé ou statique. Et c’est peut-être aussi cela que Martin Nejedlý a montré : cette image d’un Moyen Âge en mouvement, traversé par des échanges constants, loin de la vision parfois immobile que peuvent en avoir ceux qui ne le connaissent pas en détail.

'Regardez-vous dans le miroir ! : Quatre histoires sur les auteurs et les lecteurs des sources de la fin du Moyen Âge' | Photo: Scriptorium

« Oui, c’est possible, même s’il ne l’a pas abordé de manière tout à fait explicite. Il ne se concentrait pas ouvertement sur l’histoire des mobilités, disons, ou des échanges – du moins pas au sens des déplacements de personnes. Il s’intéressait davantage aux échanges culturels. Par exemple, il ne menait pas de recherches très précises sur les individus ayant voyagé d’un point A à un point B. En revanche, à travers les récits de voyage, les contacts diplomatiques entre la France, la Bohême et d’autres royaumes ou États, il s’est effectivement intéressé à la circulation des idées, mais aussi des textes. C’était surtout cela qui le passionnait. Aujourd’hui, le fait de s’intéresser à la circulation des objets est aussi quelque chose de très actuel dans les études historiques – je parle surtout des études médiévales, qui sont ma spécialité. Mais c’était un aspect qui l’intéressait un peu moins. Ce qui comptait avant tout pour lui, c’étaient les personnes qui transportaient avec elles ce bagage idéologique et culturel. »

Oui, mais il faut malgré tout des personnes pour transporter tout cela, bien sûr, même au sens très concret du terme.Et lui-même, finalement, on peut dire qu’il a contribué à une forme de circulation des idées. C’est lui qui a introduit en Tchécoslovaquie, puis en République tchèque, certaines approches, méthodes et acquis de l’école des Annales et plus largement de l’historiographie française. Il a aussi favorisé des échanges franco-tchèques très concrets, notamment dans le milieu universitaire.

« Cette collaboration a vraiment été très importante pour nous, étudiants. Dans ce domaine, il était particulièrement ouvert aux contacts entre collègues tchèques et français. Pendant des années, il a organisé un séminaire franco-tchèque. Dans le cadre de ce séminaire, son idée principale était de faire venir en Tchéquie autant de professeurs francophones que possible. Il voulait aussi réunir les étudiants français qui venaient passer un ou deux semestres ici à Prague et les étudiants tchèques francophones. L’objectif était vraiment de les faire travailler ensemble dans le cadre de ce séminaire. Nous ne réussissions pas toujours à trouver beaucoup d’étudiants tchèques capables de suivre des conférences en français – notamment parmi les étudiants en histoire. Mais cela fonctionnait malgré tout. À travers cette initiative, il cherchait aussi de futurs doctorants souhaitant faire une thèse en cotutelle, car c’était une idée à laquelle il tenait énormément et qu’il défendait avec conviction. C’était mon cas. Et curieusement, je n’étudiais pas encore à l’Université Charles : j’étais à Olomouc. Comme il manquait d’étudiants francophones susceptibles de poursuivre des études en France, il a contacté des collègues dans d’autres universités. C’est ainsi que je suis entrée en contact avec Martin. »

Věra Soukupová | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

C’est lui qui allait à la pêche aux étudiants, et qui, en fait, voulait créer ce vivier ?

« Tout à fait. Même si, à ma connaissance, je suis la seule à être issue d’une autre université que l’Université Charles. Par la suite, il y a eu d’autres étudiants qui sont venus directement de ce séminaire ici, à Prague. Mais oui, le fait que je me sois tournée vers les études médiévales, mon parcours de médiéviste, je le dois vraiment à Martin Nejedlý. Je lui suis donc profondément redevable. »

Vous lui avez, d’une certaine manière, rendu hommage, même s’il n’est plus là pour le voir, en achevant ce travail de traduction et d’appareil critique autour de Robert le Diable. Je le disais en introduction : il s’agit d’un roman médiéval français anonyme du début du XIIIe siècle. Dans quel état avez-vous trouvé ces travaux restés inachevés ?

Photo: Éd. Honoré Champion

« Il fallait procéder à la révision de la traduction, qui était en réalité déjà plus ou moins achevée, mais qu’il fallait encore reprendre dans une première phase de relecture. Je suis donc revenue au texte original de cette édition, préparée par son amie Élisabeth Gaucher-Raymond. Il s’agit de l’édition de deux manuscrits qui présentent des versions légèrement différentes du roman. J’ai revu l’ensemble de la traduction en la confrontant au texte d’origine. Il faut rappeler que la traduction tchèque est en prose, alors que le roman originel est en vers, comme c’était le cas pour tous les romans de cette période. C’est donc un exercice particulier que de rendre une œuvre conçue pour être mise en scène ou présentée à haute voix. On y trouve en effet de nombreuses marques d’oralité, des interpellations du public : ‘écoutez-moi maintenant, je vais vous raconter’, ou encore ‘comme vous l’avez entendu, je vous l’ai déjà dit’, etc. Ce sont des éléments qui persistent même lorsque les textes sont mis en prose. On retrouve ainsi, aux XIVe et XVe siècles, de nombreuses formules renvoyant à l’oralité dans des œuvres prosaïques. Il faut aussi préciser que beaucoup de ces textes en prose étaient encore lus à voix haute. C’est donc une culture qui appréhende l’œuvre littéraire de manière différente. J’ai essayé, dans cette perspective, d’orienter la perception du texte vers cette dimension orale : en raccourcissant un peu les phrases, en les rendant plus brèves et en les organisant de manière plus paratactique. C’est en effet plus simple à percevoir à l’oreille, lorsque le texte n’est pas sous les yeux. Des phrases plus courtes, une syntaxe moins complexe facilitent évidemment la compréhension. J’ai donc essayé de travailler aussi cet aspect-là, que Martin aurait peut-être lui-même retravaillé. Mais je ne peux pas l’affirmer, n’ayant pas eu l’occasion de discuter avec lui de ces aspects formels avant son décès. »

Quelle est l’histoire de Robert le Diable ?

'Robert le Diable' | Photo: Faculté des Lettres de l’Université Charles

« C’est assez difficile de dire quels sont véritablement les débuts, en termes chronologiques et géographiques, de ce noyau. Il s’agit d’un ensemble de récits, mais les textes les plus anciens datent justement du début du XIIIe siècle. On trouve aussi, au milieu du XIIIe siècle, une version plus courte, qui n’est donc pas vraiment un roman. Il s’agit de ce qu’on appelle un exemplum, que l’on retrouve chez Etienne de Bourbon, qui a rédigé une collection de récits à l’usage des prédicateurs. Ce sont donc des récits destinés à être utilisés par les prédicateurs pour illustrer leurs sermons, afin de montrer, par exemple, qu’il ne faut pas être vicieux. »

Il y a en effet souvent cette dimension de morale dans les textes médiévaux. On va apprendre quelque chose aussi et retenir une leçon…

Le jeune Robert le Diable frappe des enfants,  1496,  gravure sur bois,  La vie du terrible Robert le Diable,  Bibliothèque nationale de France | Photo repro: 'Robert Ďábel,  Anonymní starofrancouzský román o síle pokání'/Faculté des Lettres de l’Université Charles

« Exactement. J’en viens à l’axe principal : c’est avant tout un récit de pénitence. Robert le Diable naît dans une famille ducale de Normandie, alors que sa mère, désespérée de ne pas avoir d’enfant avec son mari, en vient à prier le diable de lui en donner un. L’enfant est conçu naturellement, mais dans le contexte de ce vœu fait au diable. Dès sa naissance, il se distingue par sa violence : il maltraite ses nourrices, se montre cruel, et dès qu’il peut marcher, il jette des ordures sur les gens, ce qui a aussi un aspect presque humoristique. Très vite cependant, il commet des actes de plus en plus graves : il bat des clercs, s’en prend aux représentants de l’Église, détruit des églises et des chapelles. C’est une forme de guerre contre Dieu, sans qu’il en comprenne lui-même la cause. Sa violence s’aggrave encore jusqu’à l’épisode du massacre dans un couvent de religieuses, où elle vise aussi les femmes. Il détruit le couvent, puis revient au château couvert de sang, avec son cheval lui aussi ensanglanté. »

Une scène presque digne d’un film d’horreur…

« C’est alors qu’il s’interroge sur sa propre violence. Par la menace, il obtient de sa mère la révélation de son origine, et connaît une conversion brutale. Il décide alors de faire pénitence pour le reste de sa vie. La plus grande partie du roman est consacrée à cette pénitence : il se rend à Rome, demande l’absolution au pape, qui ne peut pas la lui donner, puis se tourne vers un ermite. Il doit vivre dans le silence, manger avec des chiens, et accomplir une pénitence extrême. Il combat ensuite des hérétiques, etc. On comprend alors pourquoi il s’agit d’un exemplum : un récit de pénitence destiné à édifier. Vers la fin, après plusieurs victoires contre des Sarrasins, des non-chrétiens, il refuse la main de la fille de l’empereur de Rome et choisit de retourner vivre auprès de l’ermite dans la forêt. C’est ainsi que se termine la version médiévale la plus ancienne. Dans les adaptations ultérieures, en revanche, il finit par épouser la princesse et avoir un enfant. »

Légende de Robert le Diable,  le meurtre du professeur et l’adoubement de Robert | Source: Grande Chronique de Normandie,  Paris/Bibliothèque Nationale de France

Voilà une belle matière qu’on retrouve dans des contes plus tard.

« Tout à fait. On voit donc apparaître de nombreuses structures qui renvoient à des contes de fée, tels qu’on les connaît encore aujourd’hui. Mais il s’agit en réalité d’un amalgame entre littérature hagiographique et exemplaire, et, comme je le disais, une dimension romanesque et d’aventure. On y retrouve aussi des éléments de chansons de geste, avec ces combats très naturalistes. La violence y est vraiment mise au premier plan et décrite de manière très directe. »

Vous évoquiez l’oralité : comment est-ce que ce texte s’est-il diffusé à l’époque ? Via les troubadours ? Les clercs ?

'Miracle de Nostre Dame,  de Robert le Diable' | Photo: YouTube

« C’est une excellente question, à laquelle je n’ai malheureusement pas de réponse précise. Les deux premiers manuscrits semblent être issus d’une commande probablement nobiliaire. Le manuscrit qui contient la version la plus courte est très richement illustré : il comporte de nombreuses enluminures et rassemble encore trois autres romans. C’est donc un volume assez conséquent, une belle copie, vraisemblablement destinée à un commanditaire issu d’un milieu noble. Pour l’autre manuscrit, beaucoup plus tardif (du tournant des XIVe et XVe siècles) on trouve également des illustrations et des enluminures. Il pourrait lui aussi avoir appartenu à un milieu de noblesse. Mais à cette époque, on voit aussi apparaître un autre type de lectorat, notamment parce que ce manuscrit provient probablement du nord de la France, une région en plein développement, avec une forte classe urbaine. Il est donc possible qu’il ait été destiné à des patriciens, à des élites urbaines, voire à une bourgeoisie cultivée. Pour une transmission purement orale, nous n’avons évidemment aucune preuve ni document. Ces deux manuscrits, bien qu’ils ne soient pas strictement identiques, présentent des versions très proches, ce qui laisse penser qu’il a existé d’autres témoins écrits aujourd’hui disparus. Cela suggère que le récit était sans doute beaucoup plus diffusé qu’on ne le suppose. On en trouve d’ailleurs d’autres adaptations au XIVe siècle, notamment une version versifiée intitulée Le Dit de Robert le Diable, qui retravaille le récit de manière différente et introduit des scènes plus burlesques. On y observe une forme de fusion entre récit courtois et fabliau. On sait également qu’une adaptation a été portée au théâtre et jouée lors des fêtes de la Vierge Marie à Paris. Elle est conservée dans un recueil de pièces appelé Miracles de Notre-Dame, dans un manuscrit du XIVe siècle. Par la suite, il existe des mises en prose au XVe siècle, reprises ensuite par l’imprimerie. Le texte circule largement à partir du XVe, surtout au XVIe siècle. C’est également cette version qui est traduite en tchèque au XIXe siècle, ainsi que dans d’autres langues. Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’une histoire médiévale isolée, mais d’un récit qui se transforme et circule à travers les siècles, jusqu’au XIXe, où l’on trouve même une adaptation en opéra, Robert le Diable. »

Mais en fait, ça n’a plus rien à voir avec l’original…

« Je n’ai pas eu la possibilité d’écouter l’opéra. »

Vous avez lu le livret ?

« Oui. Le récit, c’est vraiment autre chose... Sauf le caractère de Robert le Diable. Mais sinon ça n’a pas grand-chose à voir. »

Le ballet des religieuses tiré de l'acte III de la production originale de Robert le diable de Giacomo Meyerbeer | Photo: Gallica/Bibliothèque nationale de France/Wikimedia Commons,  public domain

C’est ce qui est intéressant avec les récits médiévaux, c’est leur extrême plasticité. Ils peuvent être repris, réadaptés, un peu changés, etc. Ils finissent ainsi par traverser les siècles. On le voit bien avec la légende arthurienne par exemple…

« Oui, c’est vrai. Mais cela vaut aussi pour l’histoire de Mélusine, qui est elle aussi entrée dans l’imprimerie et a ensuite été largement diffusée par ce biais. Je pense que, de nos jours, on associe surtout le récit de Mélusine à la version du XVIe siècle, telle qu’elle a été reprise et diffusée par la suite, plutôt qu’à ses formes médiévales plus anciennes. »

Les motifs d’origine se diluent à travers le temps mais comme vous le dites, c’est peut-être le passage à l’imprimerie qui fixe littéralement le texte et la légende. La traduction tchèque de Robert le Diable est sortie ce printemps, donc un an à peu près, après le décès de Martin Nejedlý, très symboliquement. C’est un bel hommage.

« On a tout fait pour le faire sortir à temps. Ce n’est pas un très gros livre, il est même assez court, mais la révision du texte a tout de même pris du temps. Il faut aussi préciser que j’avais jusque-là surtout travaillé sur des textes de moyen français, des XIVe et XVe siècles. Là, c’était donc ma première véritable rencontre avec un texte plus ancien, en vieux français. C’était un défi supplémentaire. La révision de la traduction a donc été assez longue. Il fallait aussi rédiger l’introduction, déjà en partie amorcée par Martin, que nous ne voulions pas trahir, mais qu’il fallait réorganiser pour la rendre cohérente et structurée. Nous avons travaillé sur cela avec Jakub Jauernig, qui avait déjà étudié Robert le Diable durant ses études, encore grâce à Martin, très heureux d’avoir trouvé un étudiant volontaire pour s’y consacrer. Enfin, il restait aussi tout l’appareil critique à finaliser. »

L’ange donne une armure blanche à Robert le Diable sous les yeux de la princesse | Photo: Robert le Diable,  Bibliothèque Nationale de France,  Paris,  XIIIᵉ-XIVᵉ