Kamila Leclerc : « Le jour de mon départ de Prague, j’ai vu mon père pleurer pour la première fois »
Née à Prague en 1945, Kamila Leclerc a grandi à Plzeň (Pilsen). Elle est retournée ensuite dans la capitale pour étudier le français et le russe à l’université. Lors d’un stage à la Sorbonne, elle a connu son futur mari français, avec lequel elle a quitté la Tchécoslovaquie quelques jours seulement après l’invasion du pays par les chars soviétiques en août 1968. « Mon père a été rétrogradé de son poste militaire, ma mère ne pouvait plus exercer son métier d‘animatrice à la radio », décrit-elle les conséquences de son émigration. Après la chute du régime communiste, Kamila Leclerc a fondé l’Association Olga Havel France, soit la branche parisienne de l’organisation caritative tchèque mise sur pied par l’épouse de l’ancien président Václav Havel.
Extraits :
« J’ai commencé à apprendre le français avec mon oncle qui était diplomate dans l’entre-deux-guerres. A l’époque, cela me barbait, tout comme les leçons de piano… Nos parents nous ont interdit d’apprendre l’allemand, à moi et à mon frère. On n’avait pas beaucoup de choix, c’était soit le français, soit l’anglais. Et le russe, bien évidemment...»
« Quand j’étais à l’école primaire, je devais m’occuper de mon frère cadet, j’allais le chercher tous les jours à la maternelle. Nos parents étaient souvent absents : ma mère présentait les émissions du soir à la radio et mon père participait à des exercices militaires. C’était la guerre froide à l’époque. »
« Je me suis mariée en novembre 1967, à Prague. (…) Le 21 août 1968, quand les armées ‘fraternelles’ du pacte de Varsovie ont envahi la Tchécoslovaquie, c’était le choc de voir les chars dans les rues. On nous disait, à nous qui sommes nés après la Deuxième Guerre mondiale, qu’on était ‘les enfants de la paix’. Du coup, nous avons réalisé qu’apparemment, la paix n’était pas éternelle. (…) Ma mère est partie à la radio. Quand je lui ai téléphoné, j’ai entendu des tirs… Mon père était parti à ce moment-là avec l’armée et on n’a pas eu de nouvelles de lui pendant cinq jours. Pareil pour mon frère qui étudiait à l’époque le cinéma et le journalisme. Il a disparu, lui aussi, pour quelques jours. Moi, j’étais coincée à la maison, car notre fils n’avait que deux mois. »
« Avec mon mari, nous avons vite décidés de partir. À l’époque, mon passeport était en cours d’élaboration. L’ambassade de France m’a délivré un passeport valable pendant cinq jours et je devais quitter le pays dans ce délai. L’ambassade organisait un convoi jusqu’au poste-frontière de Rozvadov et nous l’avons rejoint. C'était très difficile pour mes parents, ils ne s’y attendaient pas du tout. Mon mari se plaisait à Prague, il y donnait des cours de français, nous y étions bien établis… Mon père, je l’ai vu pleurer une seule fois dans ma vie et c’était le jour de notre départ, le 27 août 1968. »
« Quand nous sommes arrivés à la frontière tchéco-allemande, les douaniers tchèques nous ont dit que les Russes ne laissaient plus passer les véhicules de l’ambassade de France. Donc il fallait traverser le no man’s land à pied. Avant d’arriver en France, j’ai passé cinq jours dans un camp militaire américain. Après tout ce que j’ai vécu, je ne pouvais plus allaiter mon fils. À l’hôpital américain de Nuremberg, on a trouvé pour moi du lait infantile pour un bébé de deux mois. C’était nouveau pour moi, car en Tchécoslovaquie, nous avions du simple lait en poudre qui n’était pas adapté aux différents âges. »
« Aujourd’hui, j’aime bien la Dordogne, mais à Périgueux de l’époque, chez les parents de mon mari, j’étais perdue. Les diplômes tchécoslovaques n’étant pas reconnus, j’ai commencé à faire des factures chez un grossiste. (…) À Paris, j’ai trouvé un poste de traductrice du russe dans une filiale du groupe Saint-Gobain. Je suis restée 13 ans dans cette entreprise, j’ai suivi d’autres formations et finalement, j’ai obtenu un poste de cadre. À l’époque, les femmes cadres n’étaient pas nombreuses en France. Nous n’étions que deux dans cette société : une Polonaise de l’École polytechnique de Varsovie et moi-même de l’université de Prague. »




