Jiřina Rodolphe : « Quand j’ai appris comment fonctionnait l’État, je me suis enfin sentie comme une Française »

Jiřina Rodolphe

Originaire de České Budějovice, Jiřina Rodolphe vit à Paris depuis soixante ans. Elle a rencontré son futur mari français lorsque, jeune fille, elle travaillait comme guide touristique au château de Hluboká nad Vltavou. Tout en restant très attachée à sa famille, à sa ville natale et à son pays, Jiřina est partie à l’aventure peu avant l’invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968. Sans parler un mot de français (qu’elle a d’abord appris seule puis avec ses enfants), elle a alors rejoint son mari en France. Après la chute du régime communiste en 1989, Jiřina Rodolphe est devenue l’une des interprètes les plus demandées par les délégations politiques tchèques lors de leurs visites en France.

Jiřina Rodolphe | Photo: Archives de Jiřina Rodolphe

Extrait :

« Mon mari est ingénieur. Quand nous avons fait connaissance, il travaillait, comme civil, au Centre d’essais en vol de Brétigny-sur-Orge, qui est donc une institution militaire. Il assistait les pilotes de l’Armée française. Quand nous nous sommes mariés, on l’a prévenu qu’épouser une femme venant du bloc de l’Est n’était pas idéal. Il ne s’est d’abord rien passsé pendant un certain temps, puis lorsque notre fils est né, sachant que je pouvais voyager en Tchécoslovaquie pour voir mes parents, mon mari a été convoqué par ses chefs. Ils lui ont expliqué qu’ils n’avaient rien contre lui personnellement, mais qu’à moi, en revanche, il pourrait m’arriver de me retrouver en difficulté en Tchécoslovaquie. Que l’on me dise que l’on me laissait retourner en France avec mon enfant, mais seulement en échange d’informations sur le travail de mon mari. Du coup, il a été licencié. »

« Personnellement, j’ai été interrogée au ministère de l’Intérieur français pendant toute une journée, par deux policiers en civil. Ils savaient tout sur moi. Ils m’ont proposé de travailler pour eux, en prétendant qu’ils avaient besoin de gens comme moi. J’ai refusé et ils m’ont dit : ‘Pas de problème, mais ne travaillez surtout pas pour le côté tchèque. Ce que j’ai refusé également. »

À la porte de l’Union européenne

Photo: Archives de Jiřina Rodolphe

« Jusqu’à la chute du régime communiste, je suis restée uniquement dans le milieu français. Ensuite, j’ai commencé à fréquenter d’autres Tchèques à Paris. Un jour, quelqu’un de l’ambassade de Tchécoslovaquie m’a suggéré de postuler au ministère français des Affaires étrangères, où ils cherchaient des interprètes. Quinze jours après, on m’a appelé pour une première mission d’interprétation. À l’époque, nous travaillions aussi en qualité de chauffeurs : nous allions nous-mêmes chercher les délégations à l’aéroport… J’avais de plus en plus de missions et, petit à petit, j’ai commencé à accompagner des délégations de chefs d’État. »

« J’ai eu le plus de missions quand la Tchéquie a commencé à frapper à la porte de l’Union européenne. Cela me plaisait énormément. J’accompagnais des délégations tchèques qui venaient découvrir comment fonctionnait l’administration française : l’administration centrale, mais aussi les mairies et les préfectures. Ce n’est qu’à ce moment-là, quand j’ai compris en détail comment fonctionnait l’État, que je me suis enfin sentie française à part entière. »

Auteurs: Marie Sýkorová , Magdalena Rejžková
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