Miloš Marten, un météore dans le ciel littéraire tchèque du début du XXe siècle
Qui était Miloš Marten (1883-1917), cette étoile filante des lettres tchèques à la trajectoire trop courte ? Si la postérité considère le personnage d’abord comme un essayiste, un critique et un fin observateur des lettres et des arts, nous disposons désormais d’un livre qui démontre que ce théoricien de la littérature était également un prosateur original. Maîtresse de conférences en études tchèques - histoire culturelle à Sorbonne Université, Jana Kantoříková a consacré à cet écrivain un ouvrage intitulé « Fatální kniha » (« Le Livre fatal ») dans lequel elle présente et analyse l’œuvre prosaïque de Miloš Marten, et notamment son recueil de nouvelles « Cyklus rozkoše a smrti » (« Le Cycle du plaisir et de la mort »). Un ouvrage que Jana Kantoříková évoque plus en détail au micro de Radio Prague Int.
« Enfant terrible de la littérature tchèque fin de siècle »
Qui était Miloš Šebesta, écrivain mieux connu sous le nom de Miloš Marten ? Que pouvons-nous dire sommairement de sa vie et de son rôle dans la vie intellectuelle tchèque ?
« Miloš Marten peut être qualifié d’enfant prodige voire d’enfant terrible de la littérature tchèque fin de siècle. C’est d’ailleurs l’image qu’il s’est forgée de lui-même. Bien qu’il soit aujourd’hui connu et reconnu surtout en tant qu’essayiste et critique littéraire, Miloš Marten était également auteur de prose moderniste et traducteur de Charles Baudelaire, de Paul Claudel et d’Élémir Bourges. On peut dire que dans toutes ses activités artistiques il s’est mis à l’écart des sentiers battus. Il a par exemple introduit dans le milieu tchèque avec beaucoup de sensibilité et de compréhension l’œuvre de Lautréamont ou d’Edvard Munch. »
« La trajectoire de Miloš Marten a malheureusement été trop courte. En 1915, il est envoyé sur le front russe, où il est blessé avant de mourir un an plus tard à l’âge de 34 ans. »
Figure de proue de la Revue moderne
L’œuvre de Miloš Marten reflète dans une grande mesure les tendances artistiques et spirituelles qui s’imposaient au tournant du XXe siècle en Europe. Essayiste, il formulait ses opinions dans « Revue moderne » (« Moderní revue ») dont les auteurs étaient influencés par le symbolisme et qualifiés de décadents. Dans quelle mesure ces tendances se manifestaient-elles aussi dans l’œuvre de Miloš Marten ?
« En effet, Marten est entré dans cette revue élitiste alors qu’il était encore lycéen et c’est là aussi qu’il a publié ses premières nouvelles. Ses textes s’inspirent du symbolisme dans la mesure où il évoque dans les images suggestives le monde des idées et les états d’âme de l’homme moderne. Quant au terme décadence, qui renvoie généralement à une forme d’excès, Marten ne l’utilisait que rarement. Il parlait plutôt de l’art de l’impressionnisme lyrique qu’il considérait comme excessivement émotionnel, et c’est précisément cet aspect qu’il s’efforçait d’atténuer dans ses propres textes, d’où l’évolution de son style et l’existence de plusieurs versions de ses ouvrages. »
Un intellectuel abreuvé à la culture française
Pendant toute sa vie Miloš Marten a été étroitement lié aux milieux intellectuels français. Quelles étaient les origines de ce que nous pouvons appeler sa francophilie et comment celle-ci s’est-elle manifestée dans sa vie et dans son œuvre ?
« Il s’agissait sans aucun doute d’une origine culturelle et artistique. Paris était alors le centre de l’art moderne. De plus, la francophilie dans les Pays tchèques allait traditionnellement de pair avec une certaine germanophobie. Mais dans le cas de Marten, sa francophilie avait aussi des raisons intimes, familiales, car sa mère, qui avait grandi à Vienne, et selon certaines sources, était d’origine française. Son intérêt pour la France est donc étroitement lié à sa quête d’identité. Enfin, son nom de plume, Marten, est une transcription phonétique du nom de jeune fille de sa mère – Marten. »
Disciple de Nietzsche et de Claudel
Parmi les auteurs qui ont influencé la création de Miloš Marten, les noms de Huysmans, Barbey d’Aurevilly et Oscar Wilde sont notamment évoqués, mais dans ce contexte, il faut citer avant tout Friedrich Nietzsche et Paul Claudel. Quel a été l’influence de ces deux grandes figures de la philosophie et de la littérature européennes sur l’évolution spirituelle et l’œuvre de Miloš Marten ?
« Pour Marten, Nietzsche et Claudel ont d’une certaine manière été des maîtres spirituels. Ce n’était pas tout à fait en parallèle, plutôt l’un après l’autre avec des périodes de chevauchement. Cela peut nous surprendre, mais Marten trouvait chez Claudel un écho nietzschéen. Par exemple, dans ses notes de 1908, il interprète les héros de la pièce de théâtre ‘L’Arbre’ comme des rebelles nietzschéens harmonisés par le christianisme, et c’est ainsi qu’ils deviennent, selon Marten, presque surhumains. »
« Puis, en 1911, sous l’influence de Claudel, Marten consolide sa foi catholique et rejette Nietzsche, mais pas définitivement. En somme, je pense que Marten s’est efforcé tout au long de sa vie de concilier leurs pensées respectives, car tous les deux étaient pour lui des symboles de la force spirituelle. »
« Il était un admirateur de Claudel. En 1903, il a publié dans ‘Moderní revue’ un article enthousiaste sur ses pièces. En 1907, une correspondance s’est établie entre eux qui, ensuite, a donné lieu à une véritable amitié. Ils ne se sont rencontrés qu’en 1909 à Prague, où Claudel avait été nommé consul, et d’ailleurs Claudel a été témoin de mariage de Marten. Leurs rapports ont été très bien traités par beaucoup de chercheurs, dont Václav Černý et d’autres encore. »
Zdenka Braunerová, une amie intime
Miloš Marten entretenait une amitié intime aussi avec la peintre Zdenka Braunerová. Elle était non seulement une amie très proche, mais aussi sa confidente et peut-être même sa conseillère. Dans quelle mesure Zdenka Braunerová est-elle intervenue dans la création artistique de Miloš Marten ?
« Comme en témoigne leur correspondance, Zdenka Braunerová lisait les textes de Marten, en discutait avec lui et l’encourageait. Il bénéficiait d’ailleurs aussi du précieux soutien intellectuel et moral d’Anna Fischerová, enseignante, traductrice, sœur du traducteur et poète Otokar Fischer. L’intervention de Braunerová était majeure dans la mesure où elle transformait ses livres en véritables objets d’art. Elle s’occupait de la reliure, des images, de la conception typographique, etc. Il s’agissait d’une véritable collaboration artistique dans le sens où, à travers ses ornements, elle savait saisir l’essence même des textes de Marten. »
Le Cycle du plaisir et de la mort
Vous avez consacré à Miloš Marten un important ouvrage intitulé « Fatální kniha » (« Le Livre fatal ») dans lequel vous présentez et analysez deux versions différentes du recueil de nouvelles intitulé « Cyclus rozkoše a smrti » (« Le Cycle du plaisir et de la mort »). Pourquoi Miloš Marten a-t-il écrit deux versions de ce livre ? Quelle est la différence entre ces deux versions et comment cette différence reflète-t-elle l’évolution intellectuelle et artistique de Miloš Marten ?
« Marten considérait les ‘Cycles’ comme - je le cite - ‘sa confession et comme le moyen de se reconstruire’. Il faut rappeler à cet égard qu’il s’est toujours intéressé à la manière dont l’art agit sur le public et, lorsqu’il est appelé sous les drapeaux en 1915, il ressent le besoin de s’exprimer à nouveau à travers le ‘Cycle’. Il se sent investi d’une responsabilité envers son héritage littéraire et sa portée. Il craignait de manquer de temps et se lance alors dans une nouvelle version qui rend compte de cette temporalité. »
« Concernant leurs différences, si les deux versions peuvent être considérées comme des romans décadents, c’est-à-dire comme des romans sur la décadence de l’individu et de la société moderne, seule la première version de 1907 est écrite dans un langage décadent, ornemental et très émotif. Il s’agit d’un esperanto pluri-langue qui unit le français et le tchèque et qui est saturé d’allusions littéraires. »
« Dans la deuxième version, Marten est marqué par l’expérience de la guerre. On voit émerger la forme d’un ‘bildungsroman’ moralisateur. Comme je le montre dans mon livre, de la rationalisation à la tchéquisation du langage en passant par la réduction d’allusions, tout poursuivait le même objectif, à savoir faire du ‘Cycle’ le moyen du renouveau de l’individu et de la société nationale. »
Par-delà le Bien et le Mal
Dans quelle mesure Miloš Marten rompt-il dans ses livres avec la morale traditionnelle et donne-t-il une forme littéraire aux concepts formulés par Friedrich Nietzsche dans son célèbre œuvre philosophique « Par-delà le Bien et le Mal » ?
« Le sujet est complexe mais on peut dire que le concept même du premier livre en tant que livre empoisonné ou fatal donne forme à la pensée de Nietzsche. La fiction littéraire en tant qu’espace de liberté postulée offre la possibilité de faire l’expérience de la révolte contre la morale traditionnelle. Et, en effet, la lecture du ‘Cycle’ est mise en scène comme une initiation fatale à un monde situé au-delà non seulement du Bien et du Mal mais aussi de la raison et de la santé mentale. Le lecteur se retrouve dans le rôle de co-créateur de ce monde tout en étant confronté à ses propres attitudes, à ses valeurs, à ses convictions et à ses penchants. »
Pourquoi cela vaut-il la peine de revenir sur les œuvres de Miloš Marten ? Quelle est leur place dans l’histoire de la littérature tchèque et que peuvent-elles apporter à un lecteur contemporain ?
« Le ‘Cycle’, notamment sa première version, est un ouvrage majeur du modernisme tchèque d’un style monumental qui compte parmi les joyaux de l’art du livre tchèque. Quant aux traductions, malheureusement, il n’y a que deux textes qui sont accessibles au public français : ‘Le Dialogue au-dessus de la ville’, grâce à Xavier Galmiche, et la nouvelle ‘L’Amazone blessée’, traduite, elle, par Jean-Gaspard Páleníček. Il est certain que le lecteur contemporain de Miloš Marten ne doit pas reculer devant le pathos car l’auteur y recourt sans modération. Mais l’expérience montre que les étudiants d’aujourd’hui peuvent, eux aussi, prendre plaisir à lire des phrases énigmatiques, comme celle-ci : ‚Qu’est-ce donc que l’homme, si, dans l’immobilité de pierre de la vie sevrée par le fatum, il trouve encore la chimère du bonheur et a le courage de tirer après elle la flèche du désir dont il connaît pourtant la vanité ?´ C’est beau, n’est-ce pas ? »




