La volute baroque dans le langage de Paul Claudel

Paul Claudel

La culture tchèque a laissé des traces dans l'oeuvre de Paul Claudel. Affecté à Prague, de 1909 à 1911, il a eu l'occasion de connaître en tant que Consul de France la Bohême et sa culture, ce qui a provoqué chez lui des sympathies mais aussi des réticences. La semaine dernière nous nous sommes entretenus sur les aspects historiques du séjour de Claudel en Bohême avec Didier Montagné, directeur de l'Institut français de Prague. Cette fois-ci je vais céder la parole à l'acteur claudélien Philippe Girard et nous allons plonger avec lui dans la création du poète de ces années-là. Philippe Girard prêtera aussi sa voix à la lecture des textes de Paul Claudel.

Quand Philippe Girard parle de Paul Cladel sa voix se teint d'admiration : « C'est sans doute l'oeuvre d'un poète français que je connais le mieux puisque je la fréquente depuis l'âge de seize ans. J'ai découvert Le Soulier de satin quand j'avais seize ans et depuis je n'ai cessé de travailler sur Claudel. J'ai joué deux fois Le Soulier de satin dans son intégralité, Partage de midi, Le Livre de Christophe Colomb, Jeanne au bûcher et j'aimerais, avant ma mort, jouer tout Claudel. Comme Pablo Casals disait, pour un musicien, qu'on pouvait travailler tous les matins Bach, je pense que pour un acteur, on peut travailler tous les matins une page de Claudel. C'est un bon exercice. »

« Etant donné que je suis comédien, son oeuvre théâtrale me touche et m'intéresse beaucoup, à beaucoup d'égards. Mais c'est une oeuvre tellement riche, tellement variée qu'on ne peut pas s'empêcher de la regarder dans son ensemble, puisqu'on ne peut pas séparer l'oeuvre du dramaturge de l'oeuvre du poète et même de l'oeuvre du diplomate. Etrangement, on ne peut pas, parce que le terme claudélien de catholicité qu'il emploie beaucoup, n'est pas un terme vain. C'est vraiment l'idée d'une réunion de tous les peuples et de tous les êtres. Il n'est pas chauvin du tout. Il abhorre les idées du nationalisme... »

C'est pourtant dans un milieu nationaliste et dans une ville divisée en camps tchèque et allemand que Claudel se trouve à Prague lorsqu'il y arrive en 1909. Il y découvre un peuple cherchant à s'émanciper, à se libérer de la tutelle de Vienne. Le poète catholique et traditionaliste ne partage pas cependant les élans et les ambitions des Tchèques et apprécie encore moins leur passé hussite. Les guerres hussites au XVe siècle qui ont succédé au règne prospère et harmonieux de l'empereur Charles IV sont pour Paul Claudel une catastrophe qui a coupé la Bohême du monde catholique et l'a livrée à la merci du protestantisme allemand. Par contre, les saints catholiques tchèques lui inspirent plusieurs poèmes qu'il réunira dans le recueil « Images saintes de Bohême ». Il s'agit des invocations de saint Venceslas, duc de Bohême du Xe siècle qui a favorisé le christianisme, de sa grand-mère la princesse Ludmila, de saint Jean Népomucène, patron de la contre-réforme, et finalement de l'Enfant Jésus de Prague, statuette miraculeuse qui attire à l'Eglise de Notre Dame de la Victoire des pèlerins du monde entier. Dans le poème Saint Wenceslas, roi et martyre, le paysage de Bohême s'imprègne de l'image du saint :

« ... Ressort encore, éclate encore et vit, et refleurit, et reparaît de nouveau,

Témoigne encore, immortellement nouvelle et toujours fraîche,

La tâche que fait le sang de saint Wenceslas sur la neige !

Tiens bon, Tchèque obstiné ! ne lâche point l'Anneau, Wenceslas !

Prie vertigineusement dans le ciel pour le grand désert de blé tout en bas,

Avec ses dures petites vallées soudain et ses larges étangs dormants.

Pour la Bohême qui est assise entre ses Quatre Forêts et qui attend :

Pour les hommes ardents et fourbes et pour les grosses femmes aux yeux bleus,

Pour le désert de blé immense et platitudineux !

Tout est plat, mais l'on voit tout seule sur le ciel un long clocher comme une

fleur d'oignon,

Et (loin de la ligne noire des sapins) une marre avec l'auberge et trois maisons.

Où commence par une croix de bois la route qui mène jusqu'à Dieu,

Bordée de tristes petits pommiers qui s'en vont indéfiniment deux par deux. »


A la Bohême protestante et récalcitrante Paul Claudel préfère donc la Bohême catholique et paisible, le pays où ont fleuri les arts roman, gothique et surtout baroque. Car le séjour à Prague aura été pour Claudel avant tout la révélation de l'art baroque qui répond, à son avis, aux besoins profonds de l'âme humaine. Il l'exprime lui-même en ces termes :

« C'est peut-être à Prague, plus encore qu'à Vienne, en Bavière et en Italie que l'art baroque a trouvé son expression la plus réussie et ce moment difficile et exquis où l'équilibre est réalisé entre la sincérité et le lyrisme. Je songe à ces belles églises de Tyn, Lorette, Saint Nicolas où tout regarde l'autel, où tout est pénétré d'une vie et d'une éloquence intérieure, où l'édifice entier est une action de grâce à laquelle nous sommes aussitôt associés, où tout est paix, joie, recueillement, composition, et non seulement sourire mais éclat de rire, où l'autel est dominé par une madone qui nous tend les deux mains. Ce n'est plus la conception tragique du christianisme, c'est son aspect glorieux à la fois triomphant et miséricordieux, c'est son accord avec les besoins et les soulèvements les plus profonds et les plus généreux de notre nature qui trouvent l'expression dans ces temples accueillants et splendides. »

L'acteur Philippe Girard, qui a consacré une grande partie de sa vie à l'interprétation des textes claudéliens, est convaincu que la Bohême a non seulement laissé une trace profonde dans l'oeuvre de Claudel mais qu'elle a marqué jusqu'à son style.

« Je crois que son séjour à Prague et la découverte du baroque à Prague ont changé sa vie, lui ont révélé quelque chose qu'il ignorait et ont changé quelque chose dans sa façon d'écrire. Il est né dans le Tardenois, il a connu les églises cisterciennes, gothiques et romanes, mais son séjour à Prague a vraiment changé quelque chose puisqu'il y est revenu très longtemps dans son oeuvre. Il y est revenu naturellement dans cette scène merveilleuse qui ouvre la Troisième journée du Soulier de satin où il met en scène le personnage de Musique au coeur de la chapelle de l'église Saint-Nicolas. On sent sans cesse dans sa phrase, dans la scansion de sa phrase la volute baroque. Le baroque lui a révélé quelque chose de l'ordre du langage. »