Cinéma : « Le festival de Karlovy Vary est le reflet de la société tchèque dans ce qu'elle a de meilleur »

Jakub Felcman

À Karlovy Vary, Jakub Felcman a déjà porté plusieurs casquettes. Producteur, scénariste, programmateur, organisateur du festival consacré aux directeurs de la photographie Kamera Oko, il est cette année membre du jury de la compétition Proxima, la deuxième section compétitive du Festival international du film de Karlovy Vary. Pour Radio Prague International, il revient sur la singularité de cet événement, sur la vitalité du cinéma national et sur le rôle du festival dans le paysage culturel européen.

Est-ce très différent de participer au festival comme membre du jury ?

Jakub Felcman : « Je prends encore mes marques. Je découvre un peu cette nouvelle position. C'est évidemment différent. J'ai aussi travaillé sur un ou deux films présentés cette année, et c'est une expérience particulière de les regarder désormais avec un certain recul. »

Lesquels ?

'Igor and After' | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

« Il y a notamment le film d'Ivan Ostrochovský consacré au chef opérateur slovaque Igor Luther. C'est un projet qui me tient particulièrement à cœur, car j'organise moi-même un festival consacré aux directeurs de la photographie. Igor Luther avait été membre du jury de notre festival. Nous avons préparé ce documentaire pendant de nombreuses années et le voir aujourd'hui terminé, puis présenté ici à Karlovy Vary, me fait vraiment plaisir. »

Vous organisez ce festival appelé Kamera Oko à Ostrava. Beaucoup d'invités étrangers disent que le festival de Karlovy Vary possède une proximité avec le public qu'ils ne retrouvent ni à Cannes ni à Venise, par exemple. Selon vous, qu'est-ce qui rend ce festival si particulier ?

« Pour moi, c'est avant tout un véritable festival national. Il faut venir ici pour voir comment il reflète la société tchèque, dans ce qu'elle a de meilleur. Les organisateurs font un immense effort pour ouvrir le festival au grand public tout en invitant le meilleur du cinéma mondial. Les Tchèques aiment profondément le cinéma, et surtout leur cinéma national. Les films tchèques enregistrent toujours de très bonnes entrées. Mais ce que fait Karlovy Vary est remarquable : il permet aussi au grand public, à ceux qui ne sont pas forcément spécialistes, de découvrir le cinéma international. »

« Dans beaucoup de pays européens, le cinéma national n'est plus vraiment regardé. En Tchéquie, les gens restent de véritables cinéphiles. Et Karlovy Vary leur ouvre en plus une fenêtre sur le cinéma du monde entier. »

Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

Comment jugez-vous aujourd'hui la santé du cinéma tchèque, dans un contexte où les débats sur la politique culturelle sont revenus avec le nouveau gouvernement ?

« J'ai le sentiment que l'histoire a tendance à se répéter. Je ne suis donc pas particulièrement surpris par ce qui se passe aujourd'hui. Cette année encore, à Cannes, il y avait de fortes polémiques autour de Canal+, de son propriétaire Vincent Bolloré et de la place qu'il occupait dans le festival. Ce type de débat existe partout.

Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

« Ce qui m'importe surtout, c'est de savoir si l'on peut encore discuter, débattre, confronter les points de vue, ou si tout devient idéologique. Le festival de Karlovy Vary a lui-même une histoire très politique. Il a été fondé juste après la guerre par des passionnés de gauche, avant d'être récupéré par le régime stalinien. Pendant des décennies, il a constitué une fenêtre ouverte sur l'Ouest. Il a traversé les années 1960, puis la normalisation. Tout cela fait partie de son ADN.

« Les polémiques, la présence des responsables politiques, tout cela a toujours existé ici. Si l'on connaît l'histoire du festival, on comprend pourquoi. Les organisateurs accomplissent un travail considérable pour maintenir cette discussion ouverte.

« Lorsque j'organise Kamera Oko, c'est un festival très spécialisé, destiné aux professionnels et aux passionnés de direction de la photographie. Le festival de Karlovy Vary, lui, est tout autre chose. C'est le reflet de la société tchèque, de son rapport au monde, de son rapport à l'Occident, au cinéma tchèque comme au cinéma international. C'est ce qui le rend exceptionnel. Il pourrait très facilement devenir un festival dominé par la politique ou réservé à une élite. Or il parvient à éviter cet écueil, ce qui est extrêmement difficile. »

Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

Cette année, comment jugez-vous la sélection Proxima ? Pensez-vous que les discussions au sein du jury seront animées ?

« Lorsqu'on siège dans un jury, la première question est de savoir si l'on comprend la logique de la sélection. Pourquoi ces films sont-ils réunis ? Est-ce que cet ensemble a du sens ? Il ne s'agit pas qu'ils se ressemblent, au contraire : la diversité est essentielle. Mais il faut qu'il existe une cohérence.

Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

« Il en va de même pour le jury lui-même. Comprenons-nous notre rôle ? Sommes-nous sur la même longueur d'onde ? Pour l'instant, je dirais que oui. C'est aussi le travail du festival de réunir des personnes capables de dialoguer naturellement entre elles et de comprendre l'esprit de la compétition.

« Je ne peux évidemment pas me prononcer sur la qualité des films en tant que membre du jury. Mais je peux déjà dire que la présence dans cette section de ceux que j'ai déjà vus est parfaitement justifiée. On comprend immédiatement pourquoi ils sont dans Proxima : ils appartiennent à un même univers, à une même tonalité. »

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