Disparition de Venceslas Kruta, passeur du monde celte entre la Tchéquie et la France
L’archéologue et historien franco-tchèque Venceslas Kruta s’est éteint le 19 juillet, à l’âge de 86 ans. Considéré comme l’un des plus grands spécialistes européens de la civilisation celtique, il laisse une œuvre de référence qui a profondément renouvelé notre compréhension des Celtes. Né en France, formé en Tchécoslovaquie, avant de devenir l’une des grandes figures de la recherche française, il a passé sa vie à jeter des ponts entre ses deux patries comme en témoigne l’entretien qu’il nous avait accordé en 2022 pour notre podcast Dialogue(s) Paris-Prague.
« Je suis à moitié Tchèque, à moitié Français. Je ne sais pas où passe la ligne de démarcation », confiait Venceslas (Václav) Kruta dans cet entretien accordé à Radio Prague Int. Une double identité qui résume à elle seule un parcours exceptionnel et une vie en grande partie marquée par les aléas de l’histoire du pays d’origine de son père.
Né le 4 novembre 1939 à Saumur d’un père tchèque et d’une mère française, Venceslas Kruta a grandi entre deux cultures et deux pays. Son père, le physiologiste Vladislav Kruta, s’engage dans les forces alliées pendant la Seconde Guerre mondiale avant de revenir en Tchécoslovaquie après la Libération. La famille s’installe à Prague, où la prise du pouvoir par le parti communiste en 1948 bouleverse rapidement son existence. Sa mère, qui enseignait au Lycée français de Prague, est contrainte d’abandonner son travail et longtemps empêchée de franchir la frontière pour se rendre dans son pays d’origine.
Le jeune Venceslas découvre un pays dont il ne maîtrise pas encore bien la langue ni même le climat, lui qui a grandi sur les bords de Loire où il n’avait « jamais connu la neige ». Cette enfance entre deux univers façonnera durablement sa perception de l’histoire et du continent européen.
Son intérêt pour l’histoire remonte en effet à son plus jeune âge. Enfant, il lit des ouvrages illustrés consacrés à l’histoire de France où apparaît la figure de Vercingétorix. Mais parce qu’il ressent « le besoin de l’espace, de l’air libre, du contact direct avec la terre et les vestiges », c’est vers l’archéologie qu’il s’oriente.
Le contexte politique en Tchécoslovaquie ne facilite pourtant pas la tâche au jeune homme, lui, le fils d’un universitaire mal vu par le régime communiste en raison de son engagement à l’Ouest pendant la guerre. Persévérant malgré son « mauvais profil » aux yeux des nouveaux maîtres du pays, Venceslas Kruta parvient à surmonter les obstacles pour se consacrer à sa passion pour l’archéologie à Prague et Brno.
Ses premières fouilles dans les gigantesques mines de lignite du nord-ouest de la Bohême sont fructueuses : il y découvre notamment une exceptionnelle statuette néolithique représentant un homme et datant du tournant du VIe et Ve millénaire avant J.-C, unique à l’époque.
En 1966, il rencontre le grand archéologue français Paul-Marie Duval, spécialiste de la Gaule celtique et gallo-romaine. Invité à Paris grâce à une bourse, Venceslas Kruta prépare alors une thèse sur l’art celtique en Bohême mais rentre à Prague au printemps 1968. L’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie vient tout bouleverser. Après des démarches compliquées, il parvient finalement à quitter définitivement la Tchécoslovaquie en 1971 : « Je suis parti, heureusement, avant qu’on puisse me coincer », racontait-il au micro de Radio Prague Int. il y a quatre ans.
En France, il mène une grande carrière scientifique. Directeur d’études à l’Ecole pratique des Hautes études, directeur du Centre d’études celtiques du CNRS, il participe en parallèle aux fouilles du parvis de Notre-Dame de Paris et de la cour Carrée du Louvre. Il y met notamment au jour les quais du port de Lutèce ainsi que des découvertes majeures aujourd’hui conservées au Louvre.
Mais son nom reste avant tout indissociable des Celtes. Pendant plus d’un demi-siècle, il a contribué à faire sortir cette civilisation des mythes et des récupérations idéologiques. Son ouvrage de référence Les Celtes. Histoire et dictionnaire, publié chez Robert Laffont en 2000, reçoit un an plus tard le Grand Prix d’Histoire de l’Académie française, consacrant une carrière entièrement dédiée à la protohistoire européenne, sans jamais perdre de vue l’idée de transmission afin de rendre accessible le fruit de ses recherches au plus grand nombre.
Pour lui, les Celtes ne constituaient pas une civilisation marginale mais un des piliers culturels de l’Europe. Dans un entretien accordé en 2016 au site Breizh Info, il estimait que « le monde des anciens Celtes, élément fondateur de l’identité européenne au même titre que le monde gréco-romain, mériterait plus de considération ». Cette vision européenne faisait d’ailleurs écho à son propre parcours, entre la France et la Tchécoslovaquie : il retrouvait une même civilisation et un même imaginaire, des oppida celtes de Bohême et de Moravie aux sites gaulois de France.
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Parmi ses découvertes les plus fascinantes figure le déchiffrement de la célèbre cruche cérémonielle de Brno-Maloměřice, chef-d’œuvre de l’art celtique mis au jour en 1941 lors de la construction d’une gare de marchandises. Intrigué depuis ses études par cet objet conservé au Musée morave de Brno et daté entre 380 et 250 avant J.-C, Venceslas Kruta finit par démontrer, avec l’aide d’une astronome, que ses ornements représentaient les constellations visibles au-dessus de Brno lors des deux grandes fêtes de l’année celtique, Beltane et Samain qui correspondent respectivement au solstice d’été et au solstice d’hiver : une interprétation révolutionnaire qui montre que cet objet était en réalité un atlas céleste !
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Dans les dernières minutes de son entretien pour Radio Prague Int. en 2022, Venceslas Kruta soulignait à ce propos que malgré la distance des siècles, la pensée celtique pouvait nous apprendre des choses : « un respect de la nature et une capacité d’observation qui conduisait à une vision du monde qui, somme toute, était assez optimiste ». Les Celtes, expliquait-il alors, estimaient que « la mort n’était pas une fin, mais quelque chose qui conduisait vers un renouveau ». Une manière de rappeler que, si l’homme disparaît, ses idées et ses accomplissements lui survivent.
