S’adapter pour continuer à vivre : sur la route de leur tour du monde, Jimmy et Manon ont fait étape à Prague

Jimmy Pelletier et Manon Bélanger

Paraplégique depuis un accident de voiture en 1996, à l’âge de 19 ans, Jimmy Pelletier réalise actuellement un tour du monde en vélo à mains. Accompagné de sa conjointe Manon Bélanger, ce passionné de sport québecquois était récemment de passage à Prague, ville d’arrivée de la 8e étape d’un projet long de deux ans. Accueilli à l’ambassade du Canada, Jimmy a expliqué au micro de RPI les différents objectifs, notamment de solidarité, de ce grand défi qui, au-delà de la performance sportive, vise à montrer que « dans la vie, à condition de le vouloir, tout est possible ».

Jimmy Pelletier | Photo: Pavel Novak,  Radio tchèque

« Nous avons commencé le 27 juin 2025 et parcouru jusqu’à présent 23 000 kilomètres en roulant dans vingt-et-un pays, depuis l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande, puis ensuite de Rome à Lisbonne... Il y a eu aussi l’Australie, la Thaïlande, le Maroc. Là, nous venons de finir l’étape ‘Europe’ et nous préparons désormais pour la suivante en Turquie. Nous sommes déjà fiers de tout cela, mais il nous reste encore 17 000 kilomètres à parcourir. Nous y allons étape par étape avec une arrivée finale prévue dans la région de Québec le 26 juin 2027. Pour les trois dernières journées, 112 cyclistes nous accompagneront. L’objectif de ce tour du monde est de ramasser des fonds à la fois pour les personnes handicapées physiques et intellectuelles, concrètement les personnes vivant avec un trouble du spectre de l’autisme. L’organisation qui s’occupe de ces personnes s’appelle Adaptavie. Le but est de pouvoir construire un nouveau complexe pour les activités quotidiennes de la clientèle d’Adaptavie. »

Prague est la ville d’arrivée de cette 8e étape « Europe », dont le point de départ était Versailles. Quel en était l’itinéraire ?

« Nous sommes effectivement partis de Versailles au début du mois de juin. Nous sommes d’abord descendus vers Bordeaux avant de traverser la France d’ouest en est pour rejoindre la Suisse, puis le Luxembourg, la Belgique, Amsterdam, l’Allemagne, la Pologne puis Berlin avant, donc, de finir ici à Prague. Cétait un parcours ardu à cause de la chaleur avec pratiquement cinq semaines de canicule, mais nous avons fait de notre mieux pour nous adapter aux conditions de manière à pouvoir parcourir une centaine de kilomètres chaque jour. J’ai la chance d’avoir une femme extraordinaire, Manon, qui m’accompagne et roule avec moi chaque jour depuis le début. Elle m’aide énormément dans ce gros défi. »

Jimmy Pelletier et Manon Bélanger à l'ambassade du Canada | Photo: Pavel Novak,  Radio tchèque

Pourquoi avoir choisi Prague comme ville d’arrivée de cette étape d’ouest en est de l’Europe ?

« La République tchèque est un beau pays qui m’a toujours attiré. Nous avions simplement envie de le visiter et d’en découvrir un peu mieux la culture. »

Vous allez y passer quelques jours avant de vous envoler pour la Turquie où vous reprendrez la route...

Manon : « Nous avons déjà passé un peu de temps depuis notre arrivée et avons découvert des édifices et une architecture extraordinaires. Mais bien sûr, ces quelques jours de pause avant de repartir nous permettent aussi de nous poser un peu, de reprendre des forces et d’entretenir les vélos. »

Jimmy : « Dans la plupart des pays que nous traversons, nous sommes accueillis comme ici à Prague, à l’ambassade et plus encore par la délégation du Québec. Au-delà du tour du monde en lui-même, le message important que nous voulons transmettre ne s’adresse pas seulement aux personnes en fauteuil roulant. Dans la vie, il y a toujours des événements qui nous poussent à nous adapter, et c’est ce mot ‘adaptation’ que je voudrais que l’on retienne. Il y a parfois des moments difficiles à traverser, mais si on fait le choix de s’adapter, on peut continuer à avancer. Il s’agit donc de ne pas se plaindre et de ne pas se contenter de survivre. Pour vivre, il faut s’adapter. Alors, oui, c’est un défi à la force des bras, en position couchée pratiquement au niveau de la terre. Ce n’est pas facile, c’est même souvent dangereux sur la route, mais c’est un choix que nous avons fait en espérant que cela aidera d’autres personnes à relever leurs propres défis. »

Il y a deux ans, votre conjointe Manon a publié un livre racontant votre histoire et intitulé « Survivre ou s’adapter ». Après votre accident, s’adapter est devenu un synonyme de réapprendre à vivre ?

Photo: Dauphin Blanc

« Effectivement. J’ai eu mon accident à 19 ans et j’ai d’abord ressenti de la frustation tout en étant dans une forme de déni de qui m'était arrivé. Forcément, on se demande ‘pourquoi moi ?’. Mais c’est une étape qui est vite passée. Je me suis dit qu’il fallait que je m’adapte à ma nouvelle vie en fauteuil roulant. Le 29 août, cela fera trente ans depuis l'accident, et c’est comme si cela s’était passé hier. Mais je ne suis pas une victime et je n’avais pas envie de juste survivre. Oui, il y a des obstacles, mais ils sont faits pour être surmontés. Et ils le sont d’autant mieux quand, comme moi, vous êtes accompagné par quelqu’un comme Manon qui est toujours à mes côtés. »

Le vélo était-il déjà une passion que vous aviez avant votre accident ou sa pratique a-t-elle été une manière justement de vous adapter à votre nouvelle condition ?

« Non, je préférais le hockey et le baseball. J’étais un joueur d’équipe, un rassembleur. Donc, passer à une pratique sportive individuelle était déjà un défi en soi. J’ai commencé par faire des marathons en fauteuil et cela m’a amené à participer aux épreuves de ski de fond (ou ski nordique assis, adaptation qui permet d’avancer sur la neige à l’aide d’une luge fixée sur des skis de fond) aux Jeux paralympiques à Turin en 2006. Puis j’ai intégré l’équipe du Canada de vélo à mains avec laquelle j’ai participé aux championnats du monde. Mais j’ai eu envie de donner et de transmettre aux autres, et c’est comme ça que j’ai créé la Randonnée Jimmy Pelletier, dont la première édition s’est tenue en 2015. Avec l’idée de récolter des fonds, concrètement pour Adaptavie. »

« En 2018, j’au aussi gravi le Kilimandjaro avant, un an plus tard, de traverser le Canada de Vancouver à Halifax, soit 7 200 kilomètres en soixante-cinq jours. Et c’est à ce moment-là, juste avant d’arriver au bout de ce défi, que j’ai dit à Manon qu’il me semblait que nous pourrions traverser le monde. Et voilà... »

Tout est possible | Photo: Guillaume Narguet,  Radio Prague Int.

« Oui, on nous pose pas mal de questions partout où nous passons. Mais les deux pays où les gens nous ont le plus arrêtés et où ils ont manifesté le plus grand intérêt pour notre projet ont été la Thaïlande et le Maroc. C’en était même incroyable ! Ils étaient comme attirés par mon vélo orange. C’est une couleur que j’ai choisie d’abord par souci de sécurité. Comme je suis en position très basse quand je roule, j’ai besoin que le plus de monde possible puisse me voir. C’est aussi pourquoi je roule avec trois drapeaux : du Canada, de la province du Québec et du pays que nous traversons. »

« C’est une forme de respect et c’est important pour nous de transmettre le message que quand on en a envie, tout est possible. Même s’il faut donc parfois s’adapter. Chaque personne a ses propres défis, peu importe leur nature. Il n’y pas de petits défis, l’important est d’en avoir, car c’est ce qui nous nourrit. »