58 ans plus tard, l’inconnu blessé d’une photo emblématique du 21 août 1968 a été retrouvé

Jaroslav Mareček

Grâce à un appel à témoins lancé par l’organisation Paměť národa (Mémoire de la nation), il a été possible d’identifier, près de 60 ans plus tard, le jeune homme inconnu, blessé par balles le 21 août 1968 devant la Radio tchécoslovaque, qui figure sur une des photos emblématiques des journées tragiques de l’invasion soviétique. Il s’appelle Jaroslav Mareček et avait 18 ans à peine au moment des événements.

Août 1968 dans les rues de Prague | Photo: Succession de Miroslav Tomek/APF ČRo

Le matin du 21 août 1968, comme des milliers de Pragois, Jaroslav Mareček découvre que les troupes du Pacte de Varsovie ont envahi son pays, la Tchécoslovaquie. Jeune mécanicien fraîchement diplômé, il se rend dans le centre de Prague où il tente d’abord d’arrêter un char soviétique, sur la place Venceslas, en glissant une longue barre métallique dans ses chenilles.

Puis, comme des dizaines d’autres Pragois, il se dirige vers la Radio tchécoslovaque, rue Vinohradská, située à quelques mètres plus haut derrière la place. Là, la situation est particulièrement tendue car évidemment, les troupes d’occupation veulent prendre le contrôle du principal média à l’époque. Une « bataille de la radio » s’engage, bien reconstituée en 2024 dans le film Vlny distribué en France sous le titre : Radio Prague, Les Ondes de la révolte.

Autour du bâtiment de la radio, les habitants tentent de s’opposer à l’avancée des chars et à empêcher les soldats de pénétrer dans les locaux. Des tramways et des voitures ont été placés en travers de la rue, des barricades improvisées se dressent partout, comme un écho aux amoncellements défensifs similaires lors du Soulèvement de Prague en mai 1945. Des tirs retentissent, nombreux comme le suggère la bande son enregistrée depuis l’intérieur et diffusée dans notre récent podcast. Des hommes et des femmes courent dans tous les sens et Jaroslav Mareček se retrouve au milieu d'un groupe d'une quinzaine de personnes lorsqu’une nouvelle rafale éclate.

Le 21 août 1968 sur la rue Vinohradská | Photo: APF Český rozhlas

Devant lui court une jeune femme qui s’effondre soudain, touchée à la jambe. Il s’agit de Hedvika Pavelková, qui travaillait dans une librairie d’occasion située non loin de la radio. Quelques secondes plus tard, une nouvelle rafale atteint Jaroslav Mareček aussi. Il ressent une douleur dans la jambe, qui devient immédiatement insensible, et tombe à son tour sur le même trottoir que la jeune femme.

Hedvika Pavelková | Photo: Antonín Chloupek,  Paměť národa

C’est à cet instant que deux photographes immortalisent la scène. L’un d’eux, Antonín Chloupek, photographie Hedvika Pavelková, étendue au sol. Son cliché deviendra l’une des images connues de l’invasion de 1968. Mais pendant des décennies, personne ne saura qui est la jeune femme étendue ni qui est le jeune homme blessé que l’on aperçoit à proximité sur d’autres photographies.

Un demi-siècle plus tard, à l’occasion du 50e anniversaire de l’invasion, Antonín Chloupek demande au serveur Aktualne.cz de l’aider à retrouver la jeune femme dont il ignore le sort. Hedvika Pavelková se reconnaît sur la photo et prend contact avec le photographe quelques jours plus tard.

Mais le jeune homme blond allongé non loin d’elle reste non-identifié. Une autre photographie, prise par Miroslav Hlaváček, permet pourtant de mieux comprendre la scène. On y distingue le blessé, allongé sur le sol, le genou bandé, le regard dans le vide. Les deux photographies montrent vraisemblablement le même épisode.

Jaroslav Mareček,  blessé,  devant la Radio tchécoslovaque,  le 21 août 1968 | Photo: Miroslav Hlaváček,  Paměť národa

Un nouvel appel à témoins a été lancé cet été par l’organisation Paměť národa qui depuis 25 ans compile les témoignages des victimes des totalitarismes du XXe siècle.  Cette fois, un ancien camarade du frère du blessé reconnaît certains éléments et permet de remonter jusqu’à lui : il s’agit de Jaroslav Mareček qui, depuis, a raconté ce que la photographie ne montre pas.

Après avoir été touché par balle, il a été secouru par un policier qui a déchiré son pantalon avant de lui faire un bandage de fortune. Jaroslav Mareček a ensuite été transporté vers l’hôpital dans une ambulance déjà remplie de blessés, les vitres transpercées par des balles. Sur le chemin, un char soviétique a même pris en chasse le véhicule et tenté de le coincer contre un mur.

Une radiographie du pied de Jaroslav Mareček,  réalisée en 2010,  a révélé la présence d'une balle logée dans son pied | Photo: Archives de Jaroslav Mareček/Paměť národa

A l’hôpital, les médecins constateront que la balle a traversé sa cuisse, endommageant l’os et des nerfs : Jaroslav Mareček subira deux opérations, passera sept mois en rééducation et pendant un an, il sera en invalidité partielle. Incroyable, mais vrai : en 2010, à la suite d’une radiographie due à une blessure au ski, Jaroslav Mareček découvre qu’une balle tirée le 21 août 1968 est toujours logée dans son mollet ! Il a décidé de la garder et, en dépit d’une légère claudication, continue aujourd’hui à faire du sport.

D’autres personnes ont eu moins de chance que lui ce jour-là : le 21 août 1968, première journée de l’invasion, 58 Tchécoslovaques ont été tués ou mortellement blessés et des dizaines d’autres ont été blessés dans le pays. Rien que pour les alentours de la Radio, ce sont 17 personnes qui ont été tuées dans les affrontements avec l’armée d’occupation. Entre le 21 août et la fin de l’année 1968, on déplore 137 morts parmi la population tchécoslovaque, environ 500 blessés graves et  plusieurs centaines de blessés légers.

Auteur: Anna Kubišta | Sources: iROZHLAS.cz , Paměť národa
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