Le témoignage poignant des exilés nord-coréens
Un témoignage sur un pays où la liberté est un mot ordurier - c’est ainsi que la coréanologue et écrivaine Nina Špitálníková (1987) caractérise son livre dans lequel elle a recueilli les récits de huit exilés nord-coréens. Le livre intitulé Svědectví o životě v KLDR 2 - Témoignage sur la vie en République populaire démocratique de Corée 2 est un tableau bouleversant et déchirant d’un pays dont la population a été réduite en esclavage.
Deux séjours d’études à Pyongyang
Après des études de coréanologie à l’université Charles de Prague, Nina Špitálníková a eu, en 2011 et 2012, le rare privilège de faire deux séjours d’études à l’université de Pyongyang, capitale de la Corée du Nord. Les autorités qui lui ont permis de vivre pendant un temps la vie des Nord-Coréens, ne se doutaient pas qu’elles donnaient ainsi la possibilité à une femme courageuse de dévoiler le caractère monstrueux du régime de leur pays. Nina Špitálníková raconte d’abord ses expériences dans deux livres autobiographiques et en 2020 publie aussi un premier recueil d’entretiens avec des Nord-Coréens, ouvrage qui suscite un grand retentissement et lui vaut le prestigieux prix Magnesia Litera. Son intérêt pour la Corée du Nord ne faiblit pas et elle récidive en 2025 en publiant un deuxième tome d’entretiens avec des exilés nord-coréens et apporte de nouveaux témoignages bouleversants sur les abominations d’un régime pour lequel la vie d’un individu n’a aucune valeur et qui, comme l’autrice le constate, classe les gens dès la naissance selon un système de castes et les condamne à se soumettre à une hiérarchie implacable et inhumaine :
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« Quand vous naissez en Corée du Nord, on vous donne un coup de tampon dans votre pièce d’identité qui vous situe dans le système de castes et cela est décisif pour la suite de votre vie parce que cela vous prédestine à vivre et travailler à tel ou tel endroit, à faire ou ne pas faire des études supérieures, à épouser telle ou telle personne, etc. Tout dépend des décisions du Parti coréen du Travail. Actuellement, si vous avez de l’argent vous pouvez acheter certaines choses comme par exemple des études supérieures. Mais votre caste est toujours décisive. En Corée du Nord, il y en a 52. »
Un dénominateur commun
Huit personnages, huit destins et huit confessions figurent dans le deuxième tome des entretiens de Nina Špitálníková avec des Nord-Coréens. Ils sont tous exilés et pour protéger leurs parents et leurs proches vivant encore en Corée du Nord, l’autrice garde leur anonymat et les présente en fonction de leur rôle dans la vie. Ainsi nous trouvons dans le livre des entretiens avec un soldat, un cheminot, un fonctionnaire mais aussi avec une épouse, une mère, une vendeuse et une doula. Bien qu’il s’agisse de gens très différents, ils ont pourtant un dénominateur commun. Ils ont tous été obligés de couper leurs attaches avec leur patrie parce qu’elle leur a rendu la vie insupportable. Tous ces gens ont subi un endoctrinement rigoureux et systématique qui a laissé des traces profondes dans leur for intérieur et dans leur façon de penser, traces dont ils n’arrivent pas à se débarrasser tout à fait même après avoir quitté leur pays. Nina Špitálníková explique les circonstances qui ont formé leur état d’esprit :
« Même les Nord-Coréens qui réussissent à s’évader ou font partie des castes supérieures et ont accès aux marchandises et aux informations extérieures, sont tellement endoctrinés que pratiquement personne dans ce pays n’a la chance de voir la situation réelle. Quand je suis arrivée en Corée du Nord à l’époque du dictateur Kim Jong-il, j’ai subi un choc quand j’ai vu que l’endoctrinement était vraiment omniprésent. Déjà le fait que partout, on voit les portraits du dirigeant suprême et chacun doit épingler sur son vêtement un insigne avec son portrait, cela vous donne l’impression que le dirigeant suprême est tout-puissant et omniscient parce qu’il vous suit et vous regarde où que vous soyez. »
L’exil comme le seul moyen pour échapper à la violence domestique
Le livre s’ouvre par la confession d’une femme dont le cas n’est pas typique parce qu’elle appartenait à une caste supérieure et jouissait en Corée du Nord de certains privilèges. Nina Špitálníková a quand même décidé de l’interroger parce que son cas illustre la condition féminine sous ce régime totalitaire et l’impuissance de la femme coréenne à faire face aux violences domestiques. En Corée du Nord, la femme doit obéir absolument à son mari et l’exil, bien que déchirant et dangereux, a été donc pour cette épouse brutalisée le seul moyen d’échapper à l’homme qui a changé sa vie en enfer.
La situation dans l’armée
Par contre, l’entretien avec un homme qui figure dans le livre sous le nom de Soldat, nous amène dans une caste inférieure et illustre les aspects terribles du service militaire et la situation des jeunes Nords-Coréens qui est pratiquement sans issue. L’ancien soldat raconte les conditions horribles dans lesquelles étaient obligées de vivre les recrues de basse catégorie, la discipline draconienne, les brimades cruelles, la saleté, la peur, le dénuement complet et une faim telle que les soldats en étaient réduits à manger des rats et des insectes.
Si les jeunes hommes subissent un tel martyre, la situation des femmes dans l’armée n’est pas meilleure. En témoigne l’entretien avec une femme qui figure dans le livre sous le nom de Doula, accompagnante des femmes enceintes, qui a été obligée, elle aussi, de faire son service militaire et a été traitée dans l’armée comme une esclave sexuelle. Nina Špitálníková attire l’attention sur cet aspect occulté du service militaire des femmes en Corée du Nord :
« Le service militaire obligatoire en Corée du Nord dure 10 ans pour les hommes et 6 ans pour les femmes. Selon les témoignages, des femmes coréennes qui me parlaient de leur service militaire, toutes ces femmes ont subi pendant cette période une violence sexuelle ou sexualisée. J’ai appris, par exemple, que ces femmes se coupaient parfois les cheveux pour ne pas plaire aux surveillants. Et souvent ce n’était que pendant le service militaire que certaines Nord-Coréennes ont réalisé que quelque chose dans le système était mauvais. Les enfants et les adolescents en Corée du Nord, surtout ceux qui appartiennent aux castes de l’élite, sont enthousiastes et se réjouissent de pouvoir se faire enrôler dans l’armée ce qui est présenté comme un honneur. Et tout à coup, quand ces jeunes femmes entrent finalement dans l’armée, elles se font violer. »
La confession d’un ancien fonctionnaire
Dans son livre, Nina Špitálníková donne aussi la parole à un ancien fonctionnaire et membre du Parti coréen du Travail qui avoue avoir fait partie du système oppressif et même d’avoir désigné des gens qui devaient être punis et déportés dans des camps de redressement ce qui n’était en réalité qu’un euphémisme désignant une espèce de camp de concentration. Le fonctionnaire ne semble pas se reprocher sa contribution au régime arbitraire. Selon lui, s’il ne dénonçait pas les personnes choisies, il serait puni et peut-être déporté lui aussi.
L’entretien avec un employé des chemins de fer coréen met en exergue un autre aspect important du régime qui est la corruption proliférant à tous les niveaux de la société coréenne. C’est un système de pots-de-vin et de dessous-de-table qui est illégal et pourtant pratiqués par tous et même toléré en partie par le régime qui peut ainsi accuser de corruption et punir pratiquement tous les habitants.
Un pays coupé du reste du monde
Nous ne pouvons pas citer ici tous les témoignages recueillis dans le livre de Nina Špitálníková. Il y a cependant quelques thèmes majeurs qui apparaissent dans presque tous les entretiens. Les personnes interrogées se souviennent avec effroi surtout des années 1990 lorsque le pays a été frappé par une famine qui aurait fait jusqu’à 3 millions de victimes, selon certaines estimations. Il est presque incroyable que tout cela se soit passé et se passe à proximité de la Corée du Sud, pays de la prospérité, de la haute technologie et du luxe. Face à ce voisin incommode, le régime est obligé de déployer tous les moyens disponibles pour isoler sa population et la protéger contre la contagion qui s’appelle la soif de liberté. Nina Špitálníková constate :
« La majorité de la société coréenne, à l’exception des élites, ne dispose même pas d’électricité à la maison. En Corée du Nord, vous ne trouvez sur Internet que des recettes de cuisine et rien d’autre. Il y a des Coréens qui ont des téléphones portables, mais pas tous. La nourriture est au cœur de ce qui est important pour les Coréens du Nord, ils ne veulent pas souffrir de la faim. Quand j’étudiais en Corée, rien qu’après avoir vécu pendant un mois dans ce pays, je suis devenue complètement indifférente à ce qui se passait à l’étranger. Je voulais savoir seulement si j’aurais ma ration alimentaire, si je pourrais manger à ma faim. »
Des familles écartelées
Toutes les personnes auxquelles Nina Špitálníková donne la parole dans son livre vivent désormais à l’étranger mais leur vécu nord-coréen a laissé des blessures profondes dans leur psyché. Les entretiens sont donc teintés de mélancolie et finissent parfois en pleurs. Presque tous ces exilés ont laissé en Corée du Nord des membres de leur famille et souffrent de leur absence d’autant plus qu’ils les ont exposés à de terribles représailles. Un seul entretien est marqué par un certain optimisme. C’est celui avec la doula qui accompagnait des femmes enceintes et qui a réussi à s’évader avec toute sa famille.
Quelques moments de bonheur
Le livre de Nina Špitálníková est un témoignage sur la tyrannie, la terreur, le lavage systématique des cerveaux, sur une misère inimaginable, sur la surveillance constante et pourtant on décèle dans ces témoignages pénibles parfois aussi des souvenirs heureux, de petits moments de bonheur entre deux coups du sort, de rares plaisirs tout simples ayant échappé à la vigilance des délateurs. On sent que les exilés gardent aujourd’hui en mémoire ces moments exquis comme des joyaux, comme des preuves que leur vie antérieure avait quand même une valeur, qu’elle n’était pas qu’une suite de malheurs et de désastres.
En refermant le livre, le lecteur est assailli par de nombreuses questions. Il en vient à se demander jusqu’où on peut aller dans l’humiliation et l’avilissement de l’être humain, où commence et où finit la dignité de l’homme et de quoi l’homme a vraiment besoin pour pouvoir considérer sa vie comme heureuse.





