OPA sur Fnac Darty : en France, le milliardaire tchèque Křetínský inquiète et rassure à la fois

Daniel Křetínský

Le projet d’OPA lancé par EP Group, contrôlé par l’homme d’affaires tchèque Daniel Křetínský, sur Fnac Darty a été favorablement accueilli par le conseil d’administration du distributeur de produits culturels et électroniques, tout en suscitant de nombreuses interrogations en France. Stratégie défensive face à la concurrence chinoise, influence croissante auprès de Bercy, rôle clé dans les dossiers Casino, Lagardère ou TotalEnergies : l'investisseur tchèque est toujours aussi discret mais désormais inéluctable en France.

Pour Jérôme Parigi, rédacteur en chef délégué de LSA France, hebdomadaire français spécialisé dans la distribution, la première question porte sur le moment choisi.

Jérôme Parigi | Photo: Laetitia Duarte,  LSA

« D’abord sur le timing : était-il nécessaire de lancer ce projet d’OPA maintenant ? Et puis se pose la question de savoir qui est réellement Daniel Křetínský, que l’on voit de plus en plus en France mais que l’on connaît finalement très mal. »

Déjà actionnaire majoritaire de Casino, présent dans Metro en Allemagne, actionnaire de Sainsbury’s au Royaume-Uni, actif dans le sport et désormais très visible dans les médias français (Elle, Marianne, T18), Daniel Křetínský est devenu un acteur incontournable du paysage capitalistique français.
« Il est aujourd’hui omniprésent, mais il reste extrêmement discret. Il ne donne pas d’interviews et concentre désormais une part très importante de ses investissements en France », souligne Jérôme Parigi.

La menace chinoise en toile de fond

Le déclencheur principal de cette OPA pourrait être la montée en puissance du géant chinois JD.com. Celui-ci est en effet en train de racheter Ceconomy, maison mère de MediaMarktSaturn, l’équivalent de Fnac Darty en Allemagne et en Europe centrale. Or Ceconomy détient environ 20 % du capital de Fnac Darty.

« Daniel Křetínský a sans doute voulu anticiper le risque qu’une fois Ceconomy sous contrôle, JD.com puisse tenter une offensive sur Fnac Darty. Il s’est dit que c’était le bon moment pour agir, avant que l’action ne soit revalorisée ou qu’une pression concurrentielle ne fasse monter les prix », analyse Jérôme Parigi.

Une OPA directe d’un acteur chinois sur Fnac Darty resterait par ailleurs hautement sensible sur le plan politique.

« Cela se heurterait probablement aux réticences de Bercy, qui surveille de très près les investissements étrangers, et plus encore ceux en provenance de Chine », ajoute-t-il.

« Rendre service au capitalisme français » ?

Dans ce contexte, Mediapart a titré sur « le milliardaire tchèque qui rend service au capitalisme français ». Une formule que Jérôme Parigi nuance :
« Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il est le sauveur du capitalisme français, mais il est clair qu’il joue un rôle central dans plusieurs dossiers sensibles. Sa bonne image auprès de Bercy facilite ses opérations, que ce soit chez Casino ou ailleurs. »

Photo: Groupe Casino,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

Le cas Casino reste emblématique. Daniel Křetínský a proposé de réinjecter 300 millions d’euros dans le groupe en échange d’abandons de créances et d’un renforcement de sa position au capital.
« Les négociations sont toujours en cours, mais il est évident qu’il souhaite mener à terme son plan de relance, malgré l’ampleur des difficultés », rappelle Jérôme Parigi.

Une stratégie d’influence assumée

Pour Martine Orange, journaliste à Mediapart et autrice de l’enquête, cette stratégie est cohérente et assumée.
« Daniel Křetínský intervient souvent comme solution de rechange dans des situations complexes. Il dénoue des dossiers sans bruit, sans affrontement frontal, et contribue ainsi à la stabilité de la place financière de Paris. »

Elle cite notamment son rôle lors de la reprise d’Editis, au moment de l’OPA de Vincent Bolloré sur Lagardère.
« En rachetant Editis, il a permis à Bolloré de franchir les obstacles concurrentiels et de finaliser son opération. Sans cette intervention, l’OPA aurait pu être bloquée. »

Une méthode éprouvée

Martine Orange | Photo: YouTube

Selon Martine Orange, la méthode de Daniel Křetínský repose sur une logique d’accumulation patiente.
« Il prend des positions dans des secteurs en déclin ou des entreprises en difficulté, gère les situations sans éclats, puis valorise ces actifs plus tard. C’est une stratégie que l’on a déjà vue chez Albert Frère dans les années 1980. »

L’exemple des centrales à charbon est révélateur : rachetées alors que plus personne n’en voulait, elles ont permis à Křetínský de se constituer une puissance énergétique, jusqu’à devenir aujourd’hui l’un des actionnaires importants de TotalEnergies.

Une influence désormais installée

Cette trajectoire n’aurait pas été possible sans une intégration progressive dans les cercles du pouvoir français.
« Au départ, personne ne le connaissait. Puis on a découvert l’ampleur de sa fortune. Il s’est entouré, a été introduit, et aujourd’hui il n’a plus besoin d’intermédiaires pour accéder aux sphères économiques et financières », observe Martine Orange, qui relève que Křetínský avait aussi temporairement joué un rôle dans le sensible dossier Atos.

Toujours d’une grande discrétion, Daniel Křetínský exerce désormais une influence considérable sans jamais la revendiquer publiquement, conclut la journaliste de Mediapart.