Panorama

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C'est Alain Slivinsky qui a, de nouveau, le plaisir de vous présenter cette émission sur différents problèmes de la société tchèque, sur des sujets que nous ne traitons pas, en général, dans toute leur ampleur, faute de temps, enfin sur tout ce qui est susceptible de vous intéresser. J'ai remarqué, plusieurs fois, dans vos lettres, que vous vous intéressez à un domaine que nous ne présentons pas. Il s'agit de la condition de la noblesse tchèque, dans l'actuelle République tchèque, plus de 10 ans après la chute du communisme. J'ai donc décidé d'en faire le thème de notre émission.

Il faut dire que la noblesse tchèque fut, pendant des siècles, la créatrice de l'histoire des trois régions qui forment la Tchéquie actuelle : la Bohême, la Moravie et la Silésie. Cela jusqu'à l'effondrement de l'empire austro-hongrois, à la fin de la Première Guerre mondiale. A partir de la naissance de la Tchécoslovaquie indépendante, en 1918, la noblesse tchèque n'eut pas la vie facile. La nouvelle République abolit les titres de noblesse et la réforme agraire empiéta, sérieusement, sur les propriétés des nobles. En 1930, sur les 60 familles de nobles qui vivaient sur le territoire de l'actuelle République tchèque, et se réclamaient de la nationalité tchèque, il n'en restait que 20... Citons les plus connues : Czernin, Kinsky, Kolowrat, Lobkowicz, Pouilly, Schwarzenberg. La plupart de ces familles nobles signa, en septembre 1938, une pétition contre l'abandon des régions frontalières tchèques à l'Allemagne nazie, et la remit au Président de l'époque, Benes. Hitler ne l'oublia pas et bon nombre de nobles furent persécutés. Ce fut, en fait, le dernier acte historique de la noblesse tchèque.

La Seconde Guerre mondiale se termina, et les nobles tchèques reprirent espoir. Le retour de la démocratie pourrit améliorer leur condition. Il n'en fut rien. Le mois de février 1948 arriva, avec le coup d'Etat communiste. L'institution de la dictature porta le coup de grâce à la noblesse tchèque. Certains nobles choisirent l'exile, d'autres restèrent. Leurs derniers biens furent confisqués, car le prolétariat au pouvoir ne pouvait accepter la propriété privée, puisque tout appartenait à l'Etat, comme on le disait « au peuple »... En fait, à personne. Les nobles récalcitrants furent emprisonnés, envoyés aux travaux forcés. La grande majorité des membres des grandes familles tchèques se retrouvèrent, le plus souvent, d'un jour à l'autre, en bleus de travail. A bas les nobles, vive les ouvriers, comme au temps de la Révolution française ! Princes et princesses, comtes et comtesses, barons et baronnes se transformèrent, d'un jour à l'autre, en ouvriers d'usine, ouvriers agricoles, au mieux en forestiers. Les grandes dames durent échanger leurs toilettes contre des bleus de travail. Une longue période des ténèbres avait commencé pour la noblesse tchèque.

Cette période dura 40 ans, les temps les plus durs ayant été ceux des années cinquante. Léger soleil en 1968, avec le printemps de Prague, pour arriver à la chute de la dictature du prolétariat, en novembre 1989. La démocratie était de retour, dans ce qu'on appelle aussi « les pays tchèques ». Un grand souffle d'espoir pour, de nouveau, les nobles tchèques. Intéressant de constater que nous rencontrons encore la majorité des noms des vingt familles nobles dénombrées en 1930.

Et que font-ils, aujourd'hui, ces nobles tchèques ? Ils ne sont plus des « camarades comtes », comme sous le communisme. Ils ne sont pas, pour autant, des comtes tout court. En effet, les titres de noblesse n'ont pas été restaurés avec la Révolution de velours. En fait, on ne peut pas dire que les citoyens de la nouvelle République tchèque auraient été contre, mais étant dans une république, les politiciens ont jugé que cela ne convenait pas. En ce qui concerne les biens, la noblesse tchèque a dû attendre satisfaction, jusqu'à l'année 1991, année de l'adoption de la loi sur les restitutions. Cette loi a été adoptée, encore, par le parlement fédéral de la Tchécoslovaquie.

La noblesse tchèque pouvait retrouver ses châteaux, ses terres, ses forêts. Pour certains nobles, la procédure ne fut pas facile et dura, quelques fois, des années. La loi sur les restitutions et le changement de régime inspirèrent ceux qui avaient émigré à revenir au pays. L'éducation des nobles basée, entre autres, sur le respect de la propriété familiale se manifesta aussi dans le fait, qu'à la différence d'autres Tchèques qui restituèrent des biens, les nobles ne les vendirent pas. Au prix de maints efforts, ils entreprirent, patiemment, la reconstruction de leurs propriétés, souvent dans un état lamentable. Beaucoup de nobles qui vivaient en exil, et s'adonnaient à diverses professions se montrèrent comme de très bons entrepreneurs, devenant un exemple dans le nouveau secteur privé. Un cas malheureux, celui de Madame Petzold-Schwarzenberg, qui revendiquait plusieurs châteaux, des terrains et des forêts d'une valeur de plus de 50 milliards de couronnes tchèques. La justice en fut saisie, mais cette noble n'eut pas gain de cause. Ce fut pratiquement le seul scandale de l'histoire, après novembre 1989 et le retour de la démocratie.

Deux membres des grandes familles tchèques se consacrèrent à la politique, après la révolution : Karel Schwarzenberg fut le chancelier du président de la République. Quand on lui demande, aujourd'hui, quelle est la vie de la noblesse, il répond assez flegmatiquement : « Aux temps de la Première République, nous étions nombreux, et en dépit de la réforme agraire, nous étions riches. Aujourd'hui, ce n'est plus valable. Nous sommes peu nombreux : ceux qui sont restés et ceux qui sont revenus. On ne peut parler, réellement, d'une vie de la noblesse ».

Deux membres de la famille des Lobkowicz sont députés. La droite conservatrice voudrait bien en voir plus à la Chambre ou au Sénat. Les nobles, qui vivent en Tchéquie, voient la chose d'une manière différente : nous ne sommes pas une élite ni des oiseaux rares. Ceux qui n'aiment pas beaucoup la noblesse affirment que celle-ci a restitué ses biens, qu'elle vit confortablement, alors pourquoi se casser la tête avec la politique ? Karel Schwarzenberg refuse cette affirmation, car tous les nobles n'ont pas la vie facile.

Aurons-nous encore des nobles tchèques, pendant ce millénaire ? Il semble que oui. Par exemple, Radslav Kinsky, comte de son état et diplômé de la Sorbonne, qui vit dans son château de Zdar nad Sazavou, peut être tranquille : ses deux fils sont, certes, employés comme managers dans les succursales de banques étrangères, à Prague, mais ils ont promis à leur père d'assurer la continuité des propriétés de la famille, d'y habiter et de les faire prospérer. Les fils d'un autre noble, Vladimir Rejsky, baron, s'occupant d'affaires aux Etats-Unis, ont aussi promis de revenir en Tchéquie et d'assurer leur héritage. On peut être certain que la noblesse existera en République tchèque - sans titres, certes, mais par l'intermédiaire de ses biens, car tous les descendants de familles nobles respectent le principe du fidéicommis (celui du legs, du don) concernant l'indivisibilité et l'inaliénabilité des biens de famille.