Popel : un documentaire sur le sauvetage à Prague des cendres de déportés espagnols et français tués par les nazis

'Cendres'

C'est une histoire sur les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale, mais aussi sur la détermination et la bravoure. Le nouveau documentaire Popel (Cendres) suit la recherche par des familles espagnoles de leurs ancêtres qui ont disparu sur le territoire du Protectorat de Bohême et de Moravie, et retrace le courage discret de František Suchý et de son fils, qui ont ensemble sauvé les cendres et permis d’identifier environ 2200 victimes des nazis puis des communistes.

Dans ce film, qui sort dans les salles tchèques le 17 avril, le réalisateur Oier Plaza raconte l'histoire de plusieurs républicains espagnols, des combattants contre la dictature franquiste et le nazisme, qui ont été assassinés un mois seulement avant la fin de la guerre. Il suit les familles des résistants espagnols - basques pour beaucoup - qui ont attendu 80 ans pour découvrir la vérité sur leurs proches. Entretien avec Alice Tabery, la coproductrice de ce documentaire très attendu, fruit de la collaboration entre Espagnols, Français et Tchèques.

Alice Tabery | Photo: Cinepoint

Alice Tabery : « Ça fait à peu près un an et demi peut-être que je suis entrée dans le projet quand on m'a proposé. Les Basques cherchaient un coproducteur tchèque. Ils avaient déjà des Français dans le projet, qui est une société française, Babel Doc. En fait, ils avaient déjà fait des recherches, des premiers repérages et des premiers tournages dans le Pays basque. Ils venaient de tourner à Prague, donc ils cherchaient quelqu’un ici. Ça m’a beaucoup plu. Je ne connaissais pas l’histoire de František Suchý. Ça m’a paru incroyable. Et donc voilà, j’ai essayé de les aider pour le tournage tchèque et, petit à petit, on a essayé de présenter le projet à la télévision publique tchèque, qui a décidé de coproduire et d’entrer dans le film. On a aussi eu le soutien du Fonds national tchèque et du fonds de la ville de Prague. Donc le film a été assez bien reçu par les institutions ici en République tchèque. C’est donc une coproduction entre la France, la Tchéquie et l’Espagne. »

Alice Tabery à l’avant-première du film | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Cette histoire a des ramifications dans plusieurs pays. Comment expliquez-vous que l’histoire incroyable des Suchý père et fils soit méconnue, même ici à Prague ?

« Moi, je ne la connaissais pas. Je ne sais pas si elle est méconnue, mais je pense quand même que... pas vraiment. Enfin, je n’ai pas trouvé beaucoup de personnes qui me diraient : “Ah oui, on la connaît”. Il y a Paměť národa (Mémoire de la nation) qui a fait beaucoup de travail pour rendre plus connue l’histoire, mais c’était plus sur les activités politiques de František Suchý junior. »

František Suchý junior dans le film 'Cendres' | Photo: Cinepoint

Mémoire de la nation a notamment un témoignage filmé de František Suchý.

« Exactement. Donc eux, ils connaissent bien l’histoire, mais c’est. Mais en tout cas, l’histoire du crématorium de Strašnice, l’histoire qui vient de la Deuxième Guerre mondiale, je pense qu’elle était, en effet, peu connue... Peut-être que ni l’un ni l’autre, ni le père ni le fils, ne considéraient leur activité comme quelque chose dont on devrait parler, parce qu’ils ne voyaient pas ça comme un acte héroïque. Ils faisaient simplement ce qu’ils pensaient que chacun devrait faire. »

Sans vouloir spoiler le film, on peut dire que c’est grâce à eux qu’on a pu identifier de nombreuses victimes, que ce soit de la prison de Pankrác ou de nombreux déportés étrangers dans le camp de concentration de Hradištko (Hardischko).

« Exactement, oui. Je pense que c’est aussi parce qu’ils n’en parlaient pas. Après, František Suchý a été mis 25 ans en prison par le régime communiste. Je pense que ça a joué aussi un rôle et explique pourquoi on ne parlait pas de ce qui s’est passé. C’est comme pour les Espagnols, les Basques, qui cherchent leur famille 80 ans après, parce qu’on n’en a pas parlé pendant 80 ans, parce qu’ils n’étaient pas des héros pendant Franco... C’est un peu peut-être la même chose pendant le régime communiste ici. On ne parlait pas des gens comme František Suchý. Et c’est peut-être seulement une ou deux générations plus tard que les gens reviennent et sont capables de parler de ce qui s’est passé, veulent en savoir plus en fait. »

Du Pays basque au crématorium de Prague-Strašnice en passant par la France, l'Allemagne puis Hradištko

Comment s’est passée cette coopération internationale sur le plan de la production ?

'Cendres' | Source: Cinepoint

« Je pense que c’est un peu le rêve d’un producteur, d’une productrice, d’avoir un film qui est une coproduction trilatérale, mais qui est tellement ancrée dans le sujet du film. Souvent, on cherche des coproductions pour des raisons de financement ou de distribution dans plusieurs pays, on essaye de monter l’histoire pour que ce soit cohérent. Mais ici, ça vient vraiment de l’histoire, du voyage que les déportés ont fait : du Pays basque, par la France, jusqu’à l’Allemagne puis Hradištko et le crématorium de Strašnice à Prague. »

« La coopération s’est très bien passé pour la production. On ne se connaissait pas au début, et on est encore en train de finaliser toutes les versions du film. C’est compliqué, parce qu’on parle quatre langues dans le film. Chacun veut sa version, ses sous-titres… »

Basque, espagnol, français, allemand ?

« Et tchèque. Donc cinq ! L’allemand, il n’y en a pas beaucoup, mais il y en a quand même. Et donc oui, il y a plein de langues. Je me suis retrouvée à parler quatre des cinq langues, donc à voir toutes les fautes dans les sous-titres et les textes, parce qu’il y a aussi beaucoup de textes qui expliquent où on est, des cartes de l’Europe pour voir le parcours des déportés. Donc, par le graphisme, on comprend aussi beaucoup. Et tout cela est encore assez compliqué à finaliser correctement, surtout dans les quatre ou cinq langues dans lesquelles on veut distribuer le film, plus la version anglaise, bien sûr, pour les festivals. »

De l'animation sur l'histoire des déportés et des cartes pour les différentes étapes

C’est un film à l’esthétique particulière, avec des mélanges d’animation

'Cendres' | Photo: Cinepoint

« Oui, le film est raconté un peu comme une enquête. C’est ce que j’aime beaucoup. Il parle visuellement de manière forte. L’enquête des familles est tournée avec les familles. On les suit à chaque étape, chaque découverte. Et avec des animations qui sont incroyables, très bien faites, très émouvantes, on suit l’histoire des déportés, l’histoire du passé qu’on n’a pas pu raconter autrement. On a décidé de le faire à travers des animations, et c’était une très bonne décision. Elles sont vraiment belles et vont bien avec le style du film. »

« Et après, bien sûr, il y a des cartes pour visualiser le trajet. Et il y a des moments avec les protagonistes de l’enquête, et d’autres vraiment documentaires. Par exemple, la cérémonie à la fin du film où tout le monde se rejoint, les familles des déportés avec les autorités tchèques. Ça se passe à Strašnice. Ils rencontrent des personnes importantes dans l’histoire de František Suchý. C’est très émouvant. C’est du pur documentaire. »

'Cendres' | Photo: Cinepoint

Une première a été organisée mardi soir ici à Prague avec des responsables politiques tchèques et espagnols. Ce film refait surgir des épisodes du passé. Hradištko ne figurait pas dans les manuels d’histoire.

« Oui, c’est vrai. On avait toute une séquence de Hradištko dans le film qui, au final, n’a pas pu rester parce qu’il y avait trop de contenu. Mais c’est incroyable. Et cette semaine, il y a 80 personnes d’Espagne ici, avec une cérémonie à Hradištko, pour visiter les lieux, avec Lucie Hašková, notre protagoniste, qui n’est pas dans le film mais qui a été très importante. »

Elle est du village même

Lucie Hašková | Photo: Barbora Kvapilová,  ČRo

« Oui, elle habite juste en face de l’endroit où se trouvait le camp de concentration. Elle connaît l’histoire à travers son grand-père. Et il y a encore un mur qui reste, construit par les déportés. Donc sait que Hradištko a existé, c’est impressionnant. Et ce qui m’impressionne, c’est que ce sont les Espagnols qui reviennent avec une histoire tchèque que nous, on ne connaît pas. Je suis reconnaissante qu’ils aient fait cela, qu’on puisse raconter ce film ensemble. Et je pense que c’est important pour les Tchèques de découvrir cette histoire, et en plus à travers un autre pays, avec une approche un peu différente qui, je pense, apporte beaucoup au film. »

Pour les Français aussi

« Pour les Français aussi, exactement. Parce qu’il y avait beaucoup, beaucoup de déportés français à Hradištko, ensuite à Strašnice, après avoir été massacrés. Il y en avait, je ne sais pas, plus de 150 peut-être en tout. Mais eux ont été rapatriés souvent en France après la guerre, tandis que les Espagnols, non. Et c’est une grande partie de l’histoire française aussi. »

Le camp de concentration Hradištko | Photo: Archives de la commune de Hradištko

Une version plus courte pour la télévision

La sortie en Tchéquie est donc prévue ce jeudi 17 avril. Et en Espagne, en France ?

'Cendres' | Photo: Cinepoint

« En France, ça va sortir sur la chaîne Arte, coproductrice comme la télévision tchèque, dans une version de 52 minutes, vraiment pour la télévision. Et on essaye aussi de sortir le film en salle, au moins dans une petite distribution, par exemple au Pays basque où ce serait plus intéressant. C’est le projet. En Tchéquie, à partir du 17 avril, dans les salles. Aérofilms coopère avec moi pour la distribution. On essaye aussi d’avoir beaucoup de projections. Je viens d’organiser une projection pour les étudiants. Je pense que c’est une partie importante de la distribution tchèque, parce que c’est un film issu d’une histoire sombre mais fait d’une façon émouvante. Et c’est plutôt positif, parce qu’il s’agit de gens qui essayent de rappeler l’histoire de quelqu’un, et ils sont tellement contents à la fin de recevoir ces nouvelles, qu’on ressent une émotion plutôt positive. »

Il vient d’y avoir une projection scolaire. Les élèves ont-ils bien réagi au film ?

« Oui, c’était une très bonne projection. J’étais même surprise. Ça les a beaucoup émus. Je pense que ça leur parle, parce que c’est non seulement une histoire mais aussi une enquête contemporaine de gens qui essayent d’en savoir plus sur leur famille. Par exemple, une fille a pleuré parce qu’elle avait une histoire un peu semblable dans sa famille avec des Juifs qui ont été massacrés, qui ont disparu. Elle sentait le besoin d’en savoir plus. Souvent, c’est une génération après que les gens commencent à reconsidérer ce qui s’est passé comme une histoire importante. »

'Cendres' | Photo: Cinepoint

Quel est le format du film pour la sortie en salles ?

« C’est un 90 minutes qui sort en salles, et un 52 minutes pour la télévision. Les coproducteurs sont FMK Films en Espagne, Babel Doc en France, et ma société Cinepoint en Tchéquie. Et il y a aussi la télévision publique tchèque Česká televize et i/o post, une maison de post-production qui m’a apporté le film. Je veux vraiment les remercier. »

L'avant-première du film a été organisée mardi à Prague en présence des ministres tchèque et espagnol des Affaires étrangères et une projection - également en présence de plusieurs descendants espagnols et français de déportés de Hradištko - est prévue jeudi à 18h à l'institut français de Prague.

L'avant-première du film a été organisée mardi à Prague en présence des ministres tchèque et espagnol des Affaires étrangères,  Jan Lipavský et Jose Manuel Albares | Photo: Martin Divíšek,  EPA/Profimedia