Camp de concentration de Hradištko : 80 ans après, hommage aux victimes sur place avec les familles françaises et espagnoles

La plaque avec les noms de victimes

En avril 1945, les nazis ont massacré plusieurs dizaines de déportés du camp de Hradištko (Hradischko en allemand), annexe de Flossenbürg située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Prague. 80 ans après, une nouvelle plaque commémorative a été dévoilée ce lundi, en présence notamment des familles des victimes, en majorité des déportés français et espagnols.

Les noms des victimes ont été lus par des élèves de l’école locale | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Les noms des victimes ont été lus par des élèves de l’école locale, qui ont déposé une rose pour chaque victime dont le nom est désormais inscrit sur cette nouvelle plaque, installée entre des poteaux d’origine du mur du camp de concentration de Hradištko. Des noms étrangers, en majorité français et espagnols – ceux dont les nazis ne voulaient laisser aucune trace.

Attaché de défense à l’ambassade de France, le colonel Stéphane Kayser était parmi les intervenants lors de la cérémonie :

Le colonel Stéphane Kayser | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Je suis très ému d'être parmi vous aujourd'hui, devant ce nouveau monument où tout est écrit. Tous ces prisonniers ont été massacrés par les nazis le 9, le 10 et le 11 avril 1945. 156 Français sont parmi ceux morts ici. Nous sommes ici tous - et certains ont fait beaucoup de kilomètres pour nous rejoindre dans ce petit village - pour nous souvenir de ce qui s'est passé ici et ne pas oublier le sacrifice qu'ils ont fait. »

Pour un bon nombre de ces victimes de la barbarie nazie, notamment les victimes espagnoles, le sort de leurs restes – de  leurs cendres – est resté ignoré pendant plusieurs décennies.

Frédéric Martin et sa famille | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Frédéric Martin, petit-fils du déporté assassiné Rafael Moya : « Je suis ici pour plusieurs raisons, mais la plus importante, c’est évidemment de commémorer les personnes qu’on croyait disparues à jamais et qui ont malgré tout su parvenir jusqu’à nous grâce à l’héroïsme de quelques-uns, et notamment des František Suchý, père et fils, qui ont su conserver la mémoire de ces déportés espagnols. C’est une fois de plus la preuve que, malgré la barbarie et la tyrannie, cette mémoire historique peut se transmettre. Alors, il faut la bonne volonté de quelques personnes qui se trouvent malgré tout dans le genre humain. C’est pour ça qu’il y a malgré tout un message d’espoir : grâce à ces quelques personnes, on a pu contrecarrer le mal. »

Camp de concentration de Hradištko | Photo: Národní archiv/Paměť národa/film Popel/Unai Zaballa/Unai Eguia

Pouvez-vous nous dire un mot de votre ancêtre ?

La pierre de 'appellplatz' du camp de concentration de Flossenbürg,  dont le camp de Hradišttko était une annexe | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Oui, Rafael Moya, c’est quelqu’un qui... qui a passé malheureusement trop peu de temps sur cette Terre, qui a eu une destinée absolument incroyable, émigré des îles Baléares, arrivé en France, marié, et puis, une fois devenu papa, déporté à Flossenbürg puis à Hradištko. Donc, c’est un destin malheureusement assez commun au XXe siècle. »

Quand avez-vous appris, vous, cette histoire ? Parce qu’elle est très méconnue.

« L’histoire des cendres qui ont été préservées, ça, je ne l’ai su que très récemment, c’est-à-dire il y a trois ans. C’est la suite d’un coup de fil d’Unai Eguia, qui est l’un des représentants de ce groupe de chercheurs espagnols qui a su retrouver la trace de la mémoire de mon grand-père. »

Derrière tout ce drame des déportés, il y a l'histoire incroyable de František Suchý

Unai Eguia | Photo: Daniel Ordóñez,  Radio Prague Int.

Unai Eguia : « Ici ce sont les traces des barrières du camp de concentration de Hradištko. Moi, je suis prof dans une école basque, et je cherchais la trace des déportés espagnols, mais je me aussi suis retrouvé dans les histoires individuelles françaises. »

Tout le monde dit ici, et tous les connaisseurs du sujet, que sans vous, il n'y aurait pas la cérémonie d'aujourd'hui, que sans vous, il n'y aurait pas non plus le film Popel, Cendres : c'est votre mérite.

« Je suis un peu ému. Mes mots sont pour les familles, c’est pour la rencontre des descendants des déportés espagnols et français. Je me suis trouvé à former une espèce de réseau qui devient une force humaine, et je crois qu’avec cette force, on peut arriver à faire de grandes choses, comme ils l’ont fait pour la guerre, nous on fait pour la paix, et ça c’est mon rêve. »

C’est un peu par hasard que vous avez fait ces découvertes ?

« Oui, oui, tout à fait. J’ai lu un livre de Javier Cercas, qui parlait de l’histoire de cet homme, faux déporté, qui a pris le numéro et l’identité d’un vrai déporté. »

L’usurpateur, c’est bien ça ?

 Enric Moner Castell | Photo: Gotzon,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« L’usurpateur de l’identité d’Enric Moner. Et c’est pour ça que je voulais trouver la trace des vrais déportés, que j’ai trouvé la famille, qui habite à Perpignan. Et grâce à ça, on a trouvé aussi la seule photo qui existe du vrai déporté Enric Moner Castell. »

C’est donc le hasard qui a fait découvrir cette histoire, pas seulement aux Espagnols, pas seulement à beaucoup de Français, mais aussi à de nombreux Tchèques. Il y a beaucoup de gens qui ignoraient l’existence de ce camp…

« Tout à fait. Et derrière tout le drame de ces déportés – beaucoup de Français sont morts tués ici – et derrière tout ça, il y a une histoire incroyable. Ils ont amené les corps au crématorium de Prague, et là-bas, la Gestapo a dit que les corps de tous les déportés devaient être jetés au compost du cimetière à côté du four crématoire. Et, étonnamment, l’administrateur de ce crématorium, František Suchý, ne l’a pas fait. »

František Suchý avec sa mère et son père,  le directeur du crématorium de Prague-Strašnice en 1929 | Photo: Archives de František Suchý ml./Paměť národa

« Il a caché les cendres. Au début, les cendres des résistants tchèques qui tués dans la prison de Pankrác et après, il a réussi à cacher les cendres des déportés étrangers, dans des urnes individuelles et numérotées, pour empêcher la Gestapo d’oblitérer cette mémoire. »

Ce qui veut dire qu’il a caché une liste de noms avec numéros...

« Tout à fait. Les Allemands devaient donner le corps avec des papiers légaux, parce que c’était une infrastructure civile de la ville de Prague. Alors, l’administrateur, il devait suivre aussi la légalité. Et, en cachette, il a écrit les noms des déportés, les numéros aussi. Ainsi il a réussi à les incinérer individuellement, mettre l’identification précise, et cacher dans des listes clandestines, qu’il a fait aussi écrire à nouveau par son fils. Et comme ça, cette liste a été gardée chez lui, au début. »

C’était évidemment très, très risqué.

« Ah oui, parce qu’ils ne pouvaient pas les inscrire dans les livres officiels du crématorium. Alors, il a réussi à établir une liste parallèle avec des déportés de Hradištko et d’autres camps aussi. Il a fait cette liste clandestine, qu’il a montrée, à la fin de la guerre, aux autorités françaises. »

Les Français avaient récupéré les restes des victimes, pas les Espagnols ?

« Non, parce que la plupart des déportés rescapés étaient des Français qui sont arrivés à Prague. Ils sont allés à l’ambassade de France et ont indiqué que les les corps de leurs compatriotes avaient été transportés à Prague et peut-être incinérés, parce que la population tchèque leur avaient dit. Alors, ils sont allés là-bas et ils ont demandé à l’administrateur du crématorium de Prague, et lui, il a dit : “Oui, moi, j’ai répertorié en cachette, et ils sont là, ils sont là.” »

« L’administration de rapatriement française a fait trois missions pour vérifier la liste clandestine de František Suchý et la comparer à leur propre liste. Et ils ont ramené à peu près environ cent urnes vers la France et qui ont pu être rendues aux familles. Notamment, on a ici la famille de Jean-François Naizot, dont la mère a pu récupérer les cendres de son mari. »

« En revanche, les Espagnols, ils ne savaient pas. Ils étaient apatrides. On sait qu’il y a à peu près 2 000 déportés espagnols à Prague en mai 1945, mais eux, ils ne savaient pas quoi faire. Et ils ne sont pas rapatriés. Les Espagnols déportés, rescapés ou survivants, ils ne peuvent pas aller en Espagne, parce qu’il y a la dictature. Alors, les urnes des Espagnols, elles sont restées à Prague jusqu’à ce moment-là. »

Vous parliez des victimes de massacres à la mitraillette ici, tirées comme des lapins par les SS. Mais il y a aussi d’autres actes de cruauté terribles, avec un kapo qui a tué à la seringue…

Un livre d’Unai Eguia | Photo: Daniel Ordóñez,  Radio Prague Int.

« Oui, il y a un kapo, un ältester, qui travaillait dans l’infirmerie. Il a eu la l’ordre du commandant du camp de concentration, et il a décidé de “nettoyer” l’infirmerie, qui était pleine de blessés et aussi de malades. Les jours suivant les fusillades, il a tué beaucoup de déportés avec une seringue remplie de gasoil ou d’eau oxygénée, ce qui cause une mort atroce en vingt minutes… »

Camp de concentration de Hradištko | Photo: Národní archiv/Paměť národa/film Popel/Unai Zaballa/Unai Eguia

« On rappelle toujours cette histoire ici »

Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Eliška Svobodová : « Moi, je suis née et ai grandi dans ce village, donc on apprit cette histoire à l'école. Et aussi, quand on fait une promenade, on peut lire les histoires sur les panneaux qu'on voit ici. »

Si on ne fait pas attention, on ne voit pas ici les traces du mur et des anciens poteaux du camp. Et en fait, ici, il y a des moutons, c'est une ferme…

« Oui ce sont les moutons d'une famille qui vivaient là-bas. Donc ce sont leurs moutons. Mais on peut voir aussi les vieilles maisons qui faisaient partie du camp de concentration. »

Est-ce que vous avez le sentiment que c'est important pour les gens du village ? Ou c'est une histoire qui tend à disparaître ?

« Oui, je pense que c'est important pour les gens de ce village. Parce que chaque année, on a fait un acte de commémoration, le 8 mai, où participent les anciens et les enfants de l'école. Donc on rappelle toujours cette histoire ici. »

Il y a aussi des histoires de Tchèques qui travaillaient ici et qui ont aidé les déportés. C'est aussi connu, ça ?

« Oui, il y a beaucoup de textes ou de petits livres où ils parlent notamment d'une femme aidait les prisonniers dans le train, où ils ont été enfermés pendant trois jours. Donc on connaît cette histoire. »

Photo: Daniel Ordóñez,  Radio Prague Int.

Arbre de Guernica 

Emita Diaz de Begar, vice-présidente de l'association FFREEE (Fils et filles de républicains espagnols et enfants de l'exode) : « Je suis fille de républicains espagnols exilés qui ont eu la chance de ne pas arriver dans les camps nazis mais qui n'ont jamais pu revenir en Espagne et qui donc sont restés en France. Donc moi je suis née en France. On est au camp de Hradištko, le camp nazi, qui était soi-disant un camp de travail mais qui en fait a fini par achever tous les prisonniers pratiquement dans le fameux train de la mort. Et avant, sur le chemin qui les a menés à faire la tranchée anti-char. »

Où ils ont été mitraillés…

Emita Diaz de Begar  (au milieu) | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Où ils ont été mitraillés quand ils n'arrivaient pas assez vite. Donc ça c'était le camp. Il ne reste plus que la cantine. Il y a un bâtiment qui est devenu une maison particulière mais qui était initialement la cantine camp. »

Et on est sur la route construite par les déportés…

« Il y a cette route pavée qui a été faite par les déportés en effet. Et il y a trois ans, quand on a accompagné les familles ici pour retrouver leurs ascendants, la municipalité de Hradištko a récupéré huit de ces pavés et a fait dessus graver une plaque au nom des huit familles que nous accompagnions avec les noms de chacun d'entre eux. Et donc les familles sont reparties avec un pavé en souvenir de leurs parents qui étaient décédés ici. »

« Il y avait beaucoup de Français, des Espagnols, d'autres nationalités aussi. Il y avait des Tchèques. C'était tous des combattants de la liberté. C'était tous des antifascistes. C'était tous ceux qui se sont battus pour que nous puissions, nous, vivre dans une démocratie. »

Camp de concentration de Hradištko | Photo: Národní archiv/Paměť národa/film Popel/Unai Zaballa/Unai Eguia

« La cérémonie d’aujourd’hui était hyper importante parce qu’effectivement le mémorial existait déjà il y a trois ans, mais on y a désormais inscrit les noms. Donc ce ne sont plus des anonymes. Ce sont des personnes que l’on connaît, qui ont une identité. C’est très très important. Pour les familles et pour toute l’humanité. Et pour la population tchèque. Parce que les Tchèques ont subi le traumatisme du fascisme, comme les victimes du camp. »

Et c’est vous qui êtes venue avec d’autres planter un arbre qu’on voit ici. Vous pouvez nous dire deux mots sur cet arbre ?

Frédéric Martin et l’Arbre de Guernica à Prague | Photo: Daniel Ordóñez,  Radio Prague Int.

« C’est un arbre qui arrive de Guernica. On l’a fait voyager, les amis basques l’ont fait voyager il y a trois ans. Il était tout petit. Il faisait 20 centimètres. Aujourd’hui, il mesure deux mètres, il a bien pris racine. Et c’est le symbole, l’arbre de Guernica, c’est le symbole de la liberté. Malgré les bombes, la vie renaît des cendres. Il a pu y tomber des milliards de bombes sur Guernica, ça n’a pas empêché la vie de renaître et de continuer. Et cet arbre qui a survécu représente cette symbolique. »

Et un authentique arbre de Guernica, très symbolique pour les Basques, va être planté à Prague ce mardi pour rendre hommage au directeur du crématorium, František Suchý…

« Exactement. C’est un Tchèque qui a pris des risques fous, parce qu’il aurait pu être abattu. Il aurait pu y laisser sa vie. Et qui pourtant l’a fait. »

Un Arbre de Guernica a été planté ce mardi matin dans le parc František Suchý à Prague et une cérémonie a été organisée au crématorium de Strašnice. Cet arbre - Gernikako Zuhaitza en basque - est un chêne de la ville basque de Guernica et est un important symbole local. L'avant première du film documentaire Popel (Cendres) retraçant cette extraodinaire histoire est prévue ce mardi soir en présence notamment des chefs de la diplomatie tchèque et espagnole.

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