Přemysl Pitter, le pacifiste qui a fait cohabiter enfants juifs et allemands
Il y a quelques mois, nous vous avions brièvement présenté Přemysl Pitter à l’occasion de son « entrée » dans la crèche de Žižkov. Né il y a tout juste 130 ans, cet altruiste et pacifiste – qui a consacré sa vie aux nécessiteux et était également végétarien – mérite qu’on le sorte de l’oubli relatif dans lequel il est tombé, et ce surtout alors qu’approche le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Car Přemysl Pitter n’est pas resté les bras croisés pendant cette période sombre de l’Histoire : à peine 15 jours s’étaient écoulés depuis la capitulation de l’Allemagne nazie que déjà il accueillait, dans cinq châteaux des alentours de Prague transformés en maisons de convalescence, des enfants juifs et, bientôt, des enfants allemands des Sudètes – et ce, en dépit de la défaveur avec laquelle l’opinion publique jugeait cette « Opération châteaux », qui a toutefois permis d’aider plus de 800 enfants.
Přemysl Pitter : un nom que les moins de… 80 ans ne peuvent pas forcément connaître, ou tout au plus l’associer au nom d’une rue de Žižkov. Car s’il a été très actif dans ce quartier pragois dans les années 1920-1950, celui qui était né à Smíchov et devenu orphelin trop jeune a été par la suite largement dénigré par le régime communiste – et ce, au point d’en être poussé à l’exil. Actuellement historienne aux Archives de Přemysl Pitter et Olga Fierzová, Magdaléna Faltusová admet qu’elle-même ne connaissait pas vraiment le personnage avant de rejoindre les Archives. Elle revient sur son histoire :
« Přemysl Pitter, c’est un nom que plus grand-monde ne connaît, mais à l’époque, c’était une personne relativement connue. On dirait aujourd’hui de lui que c’était un activiste. Engagé volontaire pendant la Première Guerre mondiale, il y a survécu ; néanmoins, son expérience du front lui a fait comprendre que la guerre était une chose horrible, et cela a radicalement changé sa vision du monde et de la vie. C’est alors devenu un pacifiste convaincu, et il a décidé de consacrer sa vie aux autres et aux gens dans le besoin. »
« Přemysl Pitter avait été élevé dans la foi chrétienne, mais il y avait renoncé à l’adolescence. Puis ses expériences de guerre l’ont fait revenir à la foi. C’était donc un chrétien convaincu, d’orientation évangéliste, mais il ne se réclamait d’aucune confession ni Eglise particulière. »
« Après la Première Guerre mondiale, il est travailleur social pendant un certain temps, avant de décider de proposer aux enfants pauvres du quartier de Žižkov des petits spectacles et autres rassemblements réguliers, avec l’objectif d’éduquer ces enfants qui passaient autrement leur temps libre dans la rue, de leur inculquer certaines valeurs et d’en faire de bonnes personnes. Tout cela était en lien avec son pacifisme : il voulait former une nouvelle génération de jeunes gens qui changeraient le monde, mettant ainsi fin aux guerres. »
L’éducation populaire à Žižkov
Au début, l’éducation extrascolaire se fait dans un local loué pour l’occasion dans ce qui est aujourd’hui la rue Kubelíkova ; néanmoins, le besoin d’un espace dédié uniquement à ces enfants se fait rapidement sentir. Une collecte permet alors de rassembler les fonds nécessaires à la construction d’un bâtiment place d’Olšany (Olšanské náměstí), qui est nommé « Milíčův dům », en hommage au prêtre Milíč de Kroměříž. Cet établissement, qui est aujourd’hui une école maternelle, fonctionnait alors comme un foyer d’éducation populaire. Il ouvre ses portes le 24 décembre 1933, et parmi les activités proposées aux enfants du quartier, on citera des ateliers de chants, de travaux manuels, d’arts plastiques et de motricité, des jeux de société, des cours d’allemand ou de cuisine, du jardinage, etc.
Olga Fierzová, la collaboratrice de toute une vie
Bien évidemment, Přemysl Pitter n’y œuvre pas seul. Il est entouré d’éducateurs et autres collaborateurs, tous bénévoles. La plus fidèle d’entre eux étant certainement Olga Fierzová [Fierz], qui a travaillé avec Přemysl Pitter jusqu’à la mort de celui-ci, en 1976 – et même, en quelque sorte, après son décès, puisque c’est grâce à elle que les documents et objets qui constituent aujourd’hui le fonds des Archives de Přemysl Pitter et Olga Fierzová ont pu être rassemblés à Prague après 1989. Magdaléna Faltusová revient sur le parcours de cette femme engagée :
« Olga Fierzová [Fierz] était une institutrice suisse qui avait une vision du monde semblable à celle de Přemysl Pitter. Pacifiste, elle voulait changer la société et, dans le cadre de son travail, se consacrer plutôt aux enfants pauvres. Elle et Přemysl Pitter se sont rencontrés dans les années 1920, lors d’une conférence de paix à Munich, en Allemagne, dans le cadre de laquelle Přemysl Pitter présentait son travail avec les enfants de Žižkov. Olga Fierzová et Přemysl Pitter y sont devenus amis ; Olga Fierzová a ensuite rendu visite à Přemysl Pitter et décidé de l’aider dans ce qu’il faisait. Elle a alors déménagé à Prague. Au bout de quelques années, elle parlait très bien le tchèque. Elle accompagnait Přemysl Pitter dans toutes ses activités et est ainsi devenue sa collaboratrice de toute une vie… Elle était parfaitement intégrée à la vie d’ici ; si la situation n’avait pas changé après la Seconde Guerre mondiale, avec le coup d’Etat communiste, elle serait probablement restée ici jusqu’à sa mort. Mais l’Histoire en a voulu autrement. »
On imagine à quel point les convictions humanistes et pacifistes que Přemysl Pitter voulait inculquer aux enfants ont été ébranlées par la Deuxième Guerre mondiale… Pour autant, Přemysl Pitter ne baisse pas les bras : pendant la guerre, lui et Olga Fierzová continuent d’aider, tant bien que mal, et dans la mesure du possible, ceux qui en ont le plus besoin. Magdaléna Faltusová :
« L’activité de la maison Milíč ne s’est pas interrompue pendant la Seconde Guerre mondiale ; néanmoins, les quelques enfants juifs qui avaient l’habitude d’y venir en ont par la suite été interdits. Et les enseignants juifs, comme la professeure de musique ainsi que celle d’éducation rythmique, sont également partis dans les convois. »
« Přemysl Pitter avait de nombreux amis juifs et il n’a jamais cessé de leur rendre visite, même lorsque cela était interdit. Il leur apportait un soutien moral ; il leur portait des aliments qu’ils ne pouvaient pas se procurer, les a aidés lorsqu’il leur a fallu quitter leur domicile pour être envoyés à Terezín ou ailleurs… Et ensuite, lorsque cela était possible, il envoyait à ses amis dans les camps des colis pour les aider. »
Justes parmi les nations
Un engagement apparemment inébranlable qui leur a d’ailleurs valu, à lui et à Olga Fierzová, le titre de Juste parmi les nations. Magdaléna Faltusová :
« Aussi bien Přemysl Pitter qu’Olga Fierzová sont reconnus comme ‘Justes parmi les nations’, un titre qui leur a été décerné par le gouvernement d’Israël pour avoir sauvé un enfant juif qui, à la fin de la guerre, a été ‘abandonné’ par ses parents. Pour éviter de monter dans un convoi, ils ont préféré entrer dans la clandestinité. Ils ne pouvaient toutefois pas emmener leur bébé avec eux. Přemysl Pitter et Olga Fierzová sont parvenus à le faire passer pour un enfant trouvé et à ce qu’il soit confié à une famille d’accueil. Le fait que c’était un enfant juif n’a pas été découvert, et il a ainsi pu survivre pendant plusieurs mois, jusqu’à la fin de la guerre, à laquelle ses parents ont survécu, heureusement. Et la famille a donc pu être réunie. »
« C’est l’aide qu’ils ont offerte à cet enfant qui leur a valu ce titre, mais en réalité, ils ont également aidé beaucoup d’autres personnes – et surtout, ils ont aidé beaucoup de monde une fois la guerre terminée. »
L’Opération châteaux
Si aucun des enfants juifs qui fréquentaient la maison Milíč – ni des adultes juifs qui y travaillaient comme éducateurs – ne revient finalement des camps, Přemysl Pitter et Olga Fierzová n’en mettent tout de même pas moins à exécution le projet qu’ils avaient amorcé avant même la fin de la guerre : Akce zámky (« Opération châteaux »). Mandaté par une commission sanitaire et sociale nationale, Přemysl Pitter fait transformer cinq châteaux des environs de Prague (Štiřín, Olešovice, Kamenice, Lojovice et Ládví) en maisons de convalescence pour enfants. Très rapidement, elles accueillent leurs premiers pensionnaires. Magdaléna Faltusová :
« L’opération ‘Akce zámky’ [Opération châteaux] a été lancée très peu de temps après la fin de la guerre : la guerre s’est terminée le 8 mai 1945, et autour du 20 mai, déjà les premiers enfants étaient amenés de Terezín dans ces châteaux transformés en maisons de convalescence ! Quel travail incroyable que de trouver des châteaux disponibles, de les équiper avec tout le nécessaire, des lits à la nourriture en passant par les équipements médicaux… »
« A la fin de la guerre, une épidémie de typhus s’était déclarée à Terezín. C’était donc un endroit dangereux ; il fallait en sortir les enfants au plus vite pour éviter qu’ils n’attrapent la maladie. L’objectif principal était que tous ces enfants retrouvent la santé, qu’ils se remettent, guérissent et reprennent des forces. »
« De plus, certains enfants ne savaient pas où se trouvaient leurs parents, ni même s’ils étaient encore en vie. Certains enfants étaient très jeunes ; d’autres, âgés de 15 à 17 ans, arrivaient d’autres camps de concentration et d’extermination, en Allemagne et en Pologne. Ils avaient survécu aux marches de la mort ou à ce genre de choses, et ne savaient pas du tout si leurs parents ou d’autres membres de leur famille étaient encore en vie. Ils apprenaient souvent par la suite qu’ils étaient les seuls survivants. Pour ce qui est des enfants de Terezín, par contre, certains ont pu retrouver leur père ou leur mère, ou un autre parent. »
Les enfants juifs accueillis dans les maisons de convalescence sont bien nourris et soignés – dans la mesure de l’approvisionnement disponible après la guerre, bien sûr. Et des bénévoles se consacrent également à l’organisation d’activités ludiques et éducatives pour ces enfants de tous âges – qui sont bientôt rejoints par des enfants allemands originaires des régions des Sudètes. Une situation a priori paradoxale qui a un motif là aussi altruiste et égalitaire, comme l’explique encore Magdaléna Faltusová :
« Lorsque la guerre se termine, Přemysl Pitter est mandaté pour faire le point sur la situation dans les camps d’internement d’Allemands. Il y découvre des conditions d’internement semblables à celles des camps de concentration pour les Juifs pendant la guerre. La nourriture manque et les enfants y meurent de faim ; les conditions d’hygiène sont largement insuffisantes. Přemysl Pitter, qui s’appuyait sur des valeurs chrétiennes, estimait que les enfants ne pouvaient être tenus responsables des actes de leurs parents. Il déploie donc énormément d’efforts pour que les enfants de ces camps d’internement soient placés ailleurs. Il ne pouvait rien faire pour que leurs parents, qui avaient collaboré, par exemple, soient libérés ; mais qu’au moins les enfants n’aient pas à y rester... »
Enfants juifs et allemands en cohabitation
« Ses efforts sont récompensés : les enfants sont retirés des camps d’internement et conduits dans les maisons de convalescence. Pendant un certain temps, ils y vivent donc avec les enfants juifs. Toutefois, ces enfants allemands n’y restaient que jusqu’au moment où leurs parents étaient expulsés. Ils rejoignaient alors leurs familles pour partir en Allemagne. Et Přemysl Pitter faisait tout pour que les membres des familles se retrouvent, parce qu’à la fin de la guerre, les circonstances faisaient parfois que les différents membres d’une famille étaient séparés. Retrouver les parents des enfants allemands qui se trouvaient dans les maisons de convalescence représenta également une énorme tâche : il faut rappeler qu’au début, il n’y avait pas de liaisons postales entre l’Allemagne et la Tchécoslovaquie… Les recherches étaient donc très compliquées, et la collaboration avec divers services d’enquête allemands a duré plusieurs années. »
Les maisons de convalescence restent en fonctionnement jusqu’en 1947. La majorité des enfants juifs les quittent avant cela, pour retrouver leurs parents ou – pour beaucoup d’enfants plus âgés – pour rejoindre la Palestine (l’Etat d’Israël n’ayant pas encore été fondé). Par ailleurs, certains enfants juifs partent pour l’Angleterre, où ils sont placés dans des familles d’accueil ou des orphelinats. Au total, plus de 800 enfants – dont la moitié étaient allemands – sont passés par ces châteaux-maisons de convalescence. Néanmoins, très loin de susciter l’enthousiasme général, cette opération a valu à Přemysl Pitter de nombreuses critiques dans la presse – et dans l’opinion publique. Magdaléna Faltusová :
« Il était dénigré dans la presse qui publiait des articles diffamatoires ; il recevait des lettres anonymes… La presse déformait la réalité, affirmant que les Jeunesses hitlériennes menaient la vie de château, que ces enfants vivaient dans le luxe, avec tout un tas d’éducateurs à leur service… Ce n’était pas le cas, bien entendu, mais c’était présenté comme cela au grand public. »
« De façon assez paradoxale, dans ces maisons de convalescence, plus d’enfants allemands sont morts que d’enfants juifs. Parce qu’ils étaient tellement en mauvaise santé à leur arrivée que plusieurs d’entre eux y sont décédés. »
Persona non grata pour le régime communiste
Quant à la maison Milíč, son activité ininterrompue pendant la Seconde Guerre mondiale continue après la fin de celle-ci. Tout en continuant à proposer des activités aux enfants de Žižkov, les employés s’investissent dans les recherches de parents et proches, se rendant dans les administrations, rédigeant des centaines de courriers à des institutions pour demander si tel ou tel enfant a été retrouvé. Les difficultés viennent avec le coup de Prague, en 1948, comme l’explique Magdaléna Faltusová :
« Après le coup d’Etat communiste, les activités de la maison Milíč ont pu continuer car elles étaient toujours financées par les dons d’amis de Přemysl Pitter et de gens de Žižkov. Au début, les communistes ne voulaient donc pas la fermer, car cela fonctionnait comme une garderie, en fait, et à l’époque, les mères devaient travailler et les enfants être mis à la garderie. L’établissement en tant qu’institution leur convenait donc parfaitement et c’est pour cela que Přemysl Pitter y était toujours toléré, même si le fonctionnement de la maison était déjà influencé par un administrateur communiste. »
« En 1950, néanmoins, Přemysl Pitter est déchu de son poste de directeur. A cette même époque, Olga Fierzová se rend en Suisse pour l’enterrement de sa sœur ; ensuite, elle ne peut plus revenir en Tchécoslovaquie, car on ne lui délivre pas d’autorisation. L’étau commence alors à se resserrer autour de Přemysl Pitter ; il risque d’être arrêté. Ce qui dérangeait, c’est que c’était un éducateur chrétien ; très tôt, on lui avait par exemple interdit de prêcher le dimanche, comme il avait l’habitude de le faire à la maison Milíč. Il est ensuite convoqué pour un interrogatoire auprès du procureur, mais Olga Fierzová, depuis la Suisse, réussit à organiser son évasion à l’étranger, en passant par l’Allemagne de l’Est et Berlin. Dans les années 1960, il y a un petit espoir que la situation change et lui permette de revenir en Tchécoslovaquie, mais avec l’occupation soviétique… Pour finir, il a vécu en exil jusqu’à la fin de sa vie. »
Vie et mort en exil
Přemysl Pitter meurt en 1976. Il a véritablement consacré sa vie toute entière à aider les autres, comme le constate Magdaléna Faltusová :
« De 1952 à 1962, il s’occupe des réfugiés tchécoslovaques du camp Valka, à côté de Nuremberg. A partir de 1962, il vit en Suisse avec Olga Fierzová. L’année 1968 est marquée par une nouvelle vague de réfugiés ; là encore, même s’il est lui-même un expatrié, il aide les gens dans le besoin. Lui et Olga Fierzová aidaient également des gens restés en Tchécoslovaquie, leur envoyant des médicaments ou des choses non disponibles dans le pays. Dans les années 1960, alors qu’il y a un peu plus de liberté, ils réussissent même à faire venir certains de leurs anciens collègues en Suisse pour y suivre un traitement médical qui n’existait pas en Tchécoslovaquie, par exemple. »
Reconnaissance post mortem
Ce n’est qu’après la révolution de Velours que l’œuvre de Přemysl Pitter est reconnue dans son pays d’origine : en 1991, Václav Havel lui remet l’Ordre T. G. Masaryk in memoriam. Et depuis le début des années 1990, les Archives de Přemysl Pitter et Olga Fierzová s’occupent d’un fonds qui comporte de nombreuses pièces concernant la vie et l’activité de ces deux défenseurs des plus démunis aussi bien en Tchécoslovaquie qu’après leur départ de ce pays. Journaux intimes, photographies, registres de l’Opération châteaux, courriers adressés à Přemysl Pitter par des enfants qu’ils avaient aidés, médailles et distinctions, magazines qu’il éditait en exil : toutes les archives sont accessibles au public sur rendez-vous. Pour faire connaître son histoire, les Archives organisent également des formations destinées au personnel des bibliothèques et aux enseignants ainsi que des conférences publiques.
Extraits entendus dans cette émission : chansons de la pièce de théâtre interprétée par les élèves du collège-lycée Gymnázium Přírodní škola de Prague à l’occasion du 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale et du 130e anniversaire de la naissance de Přemysl Pitter.






