Quand la Brigade blindée indépendante tchécoslovaque participait à la libération de Dunkerque

'L’armée tchécoslovaque en exil et la libération de Dunkerque'

 Alors que l’Allemagne a capitulé le 8 mai 1945, la ville de Dunkerque dans le nord de la France a dû attendre le lendemain, le 9 mai, pour être officiellement libérée par les Alliés. En cause : l’entêtement du vice-amiral Friedrich Frisius, commandant des troupes allemandes, qui n’accepte de signer la reddition qu’un jour plus tard. C’est le général tchécoslovaque Alois Liška qui la recueille alors que ses hommes, regroupés au sein de la Brigade blindée indépendante tchécoslovaque, ont joué un rôle majeur dans le siège de la ville depuis le mois d’octobre 1944. Pour parler de cette brigade, Radio Prague Int. a interrogé Patrick Oddone président de la Société dunkerquoise d’Histoire et d’Archéologie et auteur d’un ouvrage consacré à cette unité militaire tchécoslovaque créée sur le sol anglais.

Patrick Oddone, bonjour. Vous êtes l’auteur d’un ouvrage très intéressant sur la Brigade blindée indépendante tchécoslovaque qui a largement participé à la libération de Dunkerque avec, à sa tête, le général Alois Liška. Dans votre livre vous rappelez qu’au moment des Accords de Munich, la Tchécoslovaquie possède la sixième armée d’Europe, la huitième armée du monde et pourtant, toute cette armée va être disséminée aux quatre coins de l’Europe à cause à la fois de l’abandon des démocraties occidentales et plus tard de l’occupation de la Tchécoslovaquie par les armées hitlériennes.

Patrick Oddone | Photo: YouTube

« L’idée m’est venue d’écrire ce livre parce que s’il y avait eu beaucoup d’ouvrages consacrés à la libération de Dunkerque, la brigade tchécoslovaque y figurait comme un simple épisode. Or, elle est restée huit mois sur le front de Dunkerque et cette présence a été douloureuse mais aussi efficace pour la libération de Dunkerque. Elle était aux côtés de troupes canadiennes, britanniques, mais aussi des troupes françaises d’anciens résistants qui avaient souscrit un engagement dans l’armée française pour ‘garder’ ce front et l’assaillir jusqu’à la capitulation de l’Allemagne. »

Des soldats tchécoslovaques en exil

Il faut rappeler en effet qu’après l’occupation de la Tchécoslovaquie, beaucoup de soldats tchécoslovaques vont partir, certains vers la Pologne, certains vers la France, d’autres vers le Moyen-Orient, certains vont encore s’engager dans la Légion étrangère, etc. Il va y avoir évidemment cette unité tchécoslovaque qui essaie de se reconstituer à Agde. Certains soldats vont participer évidemment à la bataille de France, mais évidemment en 1940, avec la défaite, une fois de plus, ils doivent repartir, notamment en Angleterre. Rappelez-nous les conditions de création de cette Brigade blindée indépendante tchécoslovaque qui voit le jour sur le sol britannique…

« Je voudrais quand même dire que cette brigade est d’une certaine façon l’héritière des troupes qui ont combattu en 1914-1918 aux côtés des Alliés sur le territoire français. Quand en 1940 survient la défaite humiliante, ces troupes tchécoslovaques qui avaient combattu un petit peu aux côtés de l’armée française, notamment dans la Marne, sont évacuées. Elles sont évacuées début juin par les navires britanniques, via la Méditerranée et par les ports de l’Atlantique pour rejoindre l’Angleterre. Arrivées en Angleterre, ces troupes sont cantonnées dans le centre de l’Angleterre, à Cholmondeley Park. Je dirais que la constitution de cette brigade a été assez laborieuse et difficile parce que les Britanniques ont dû faire face à une mutinerie au sein de ces troupes : sur les 3 400 qui y avaient été regroupés, 500 d’entre eux étaient des communistes qui ne supportaient pas d’être dirigés par des officiers tchèques qui n’étaient pas de de leur sensibilité politique. A partir de là, cette brigade a été utilisée pour des tâches que je qualifierais d’annexes, notamment la garde d’aéroport, pour la construction d’ouvrages défensifs, etc. Ce n’est qu’en 1943 que les Britanniques décident qu’elle doit devenir une brigade blindée. »

L’armée tchécoslovaque à Cholmondeley,  1940 | Photo: Archives de Jiří Horák/Paměť národa

Peut-on dire que du côté tchécoslovaque, il y a la volonté du président en exil, Edvard Beneš, qui est basé à Londres, d’avoir une petite unité militaire constituée à l’étranger, pour défendre une forme de légitimité de la Tchécoslovaquie, certes démantelée, à participer à l’effort de guerre, au combat contre les nazis ? Avec l’idée d’avoir son mot à dire aussi après la guerre…

« Oui, dans l’esprit de Beneš, il y a surtout l’idée de disposer d’un potentiel armé pour accompagner les Alliés vers la libération de la Tchécoslovaquie. Les Britanniques sont très réservés, parce que cette brigade est numériquement insuffisante pour mener des combats sérieux, et d’autre part, Beneš, ne veut pas la sacrifier parce qu’il a besoin de ce potentiel pour retourner en Tchécoslovaquie. Donc cette brigade va être affectée au front de Dunkerque, de façon à ce qu’elle puisse mener certains combats, mais des combats qui ne soient pas trop meurtriers. »

Avec l’idée qu’elle ne soit pas totalement décimée par les combats…

'L’armée tchécoslovaque en exil et la libération de Dunkerque' | Photo: Société Dunkerquoise d'Histoire et d'Archéologie,  SDHA

« Voilà, il ne faut absolument pas qu’elle soit décimée pour pouvoir retourner en Tchécoslovaquie. Dans les derniers jours de la guerre, une partie de cette brigade sera autorisée à remonter vers la Tchécoslovaquie – mais c’est vraiment minimal, quelque 150 hommes au plus. Et quand ces hommes arrivent en Tchécoslovaquie, ils seront gardés en réserve de l’autre côté de la ligne de démarcation qui sépare les troupes alliées de l’Armée rouge. Il faut dire aussi,  que quand la brigade arrive à Dunkerque, les négociations entre le tracé qui va séparer les troupes soviétiques des troupes américaines n’est pas encore établi. Les Alliés ne savent pas jusqu’où iront les Soviétiques et les Alliés eux-mêmes ne savent pas jusqu’où ils vont pouvoir aller. »

Quelle est la composition ethnique de cette brigade ? La Tchécoslovaquie était un Etat multi-ethnique donc la question se pose : récemment, Jean-Marc Alcalay rappelait sur notre antenne qu’elle comprenait une grosse proportion de combattants juifs. Qui sont tous ces soldats ?

« D’après les estimations qu’on peut avoir et qui ont été données par Jean-Marc Alcalay, on a à peu près entre 20 et 30 % de soldats d’origine juive dans cette brigade. Ce sont des soldats qui ont quitté la Tchécoslovaquie, essentiellement en 1939. Ce sont aussi des soldats qui ont combattu au Moyen-Orient et qui ont ensuite été réintégrés à la brigade tardivement pour la conforter numériquement. Il faut dire aussi que cette brigade est composée essentiellement de Tchèques. Il existait une rivalité entre Tchèques et Slovaques qui ne s’entendaient absolument pas : cela a créé d’ailleurs certaines difficultés pour l’harmonie de cette brigade. C’était une brigade assez composite dans sa formation. Il y avait aussi beaucoup de membres de la communauté tchécoslovaque qui se trouvait dans la région parisienne. Et donc notamment des Juifs qui avaient fui la Tchécoslovaquie, sachant très bien ce qui pourrait leur arriver avec l’occupation allemande. »

Dunkerque : un si long siège

Il est toujours important de rappeler que de nombreux Juifs ont pris les armes contre les nazis. Dans l’historiographie, on a longtemps vu – et légitimement bien sûr – l’aspect des victimes juives de la Shoah, mais il est important de savoir que beaucoup de Juifs ont pris les armes soit dans le cadre de révoltes dans des ghettos ou des camps de concentration, soit en effet en ayant fui et en ayant rallié des troupes occidentales pour combattre les nazis. La Brigade tchécoslovaque débarque pendant l’été 1944 en Normandie, et puis à partir d’octobre débute ce fameux siège de Dunkerque qui s’avèrera très long. Quelle est la situation quand la brigade arrive aux alentours de Dunkerque ? Quelles sont les forces en présence ? Quelles sont les grandes lignes de ce siège de huit mois ?

Dunkerque | Photo: Archives Gerhard Singer/Paměť národa

« Quand la brigade arrive en octobre, la situation de Dunkerque est la suivante : d’une part, les civils ont pratiquement tous été évacués à la faveur de la trêve de début octobre, qui intervient juste avant l’arrivée de la brigade. Donc, il reste à Dunkerque à peu près 600 civils qui n’ont pas voulu partir. La garnison allemande qui a pris possession de Dunkerque, ce ne sont pas des troupes d’élite, mais elles sont dirigées par ce qu’on peut appeler un nazi complètement fanatique, le vice-amiral Frisius, qui avait exercé ses fonctions à Cherbourg pendant l’Occupation. Il va spontanément proposer ses services pour rester et diriger les forces qui sont arrivées dans la poche de Dunkerque, notamment la 226e division d’infanterie qui n’est pas composée de soldats d’élite. Toutefois ce vice-amiral Frisius va réorganiser la division et créer des groupes de combat. Ce qui est important surtout, c’est qu’il dispose d’une artillerie conséquente, et également qu’il a des ressources en munitions pratiquement inépuisables. »

« Quand la Brigade tchécoslovaque va entourer Dunkerque, elle sera dès le mois d’octobre assaillie par certaines opérations allemandes, des offensives qu’elle devra conjurer. L’hiver arrive vite ici en Flandre. Les combats peuvent se résumer à des échanges d’artillerie qui sont très nourris et les Alliés vont demander à plusieurs reprises l’appui de l’aviation britannique pour des bombardements. Globalement ce sont des escarmouches, des combats qui ne sont pas de vrais combats. D’autant plus que toute une partie de la région de Dunkerque est inondée : environ 40 à 50% du périmètre autour de la poche de Dunkerque est sous les eaux. Les combats vont se situer du côté de la frontière belge dans un premier temps au mois d’octobre, et ensuite à l’ouest de l’agglomération, avec une offensive allemande très sérieuse qui va se dérouler au mois d’avril 1945, donc à la veille de la capitulation. »

Dunkerque | Photo: Archives d’Augustin Merta/Paměť národa

Rappelons qu’à la tête de cette Brigade tchécoslovaque se trouve le général Alois Liška. Pourquoi lui ? En quoi est-ce qu’il est l’homme de la situation ?

Alois Liška | Photo: L’Association des légionnaires tchécoslovaques

« Le général Liška avait dirigé un régiment qui avait combattu en 1940. Les Britanniques voulaient trouver quelqu’un qui n’avait aucune compromission communiste, quelqu’un de modéré, un militaire de valeur, et ce choix s’est fait sur lui dans ce contexte de difficulté de gestion de la brigade. Cette brigade était numériquement très faible, si on la compare par exemple à l’armée polonaise qui accompagnait les troupes britanniques. Alois Liška était quelqu’un qui savait diriger ses hommes, et qui était suffisamment souple pour travailler avec les Britanniques, parce que ce n’était pas évident de bosser avec Montgomery. C’est ce dernier qui l’a finalement choisi au regard de ces critères. »

Quel est le bilan humain du côté de la Brigade blindée indépendante tchécoslovaque une fois que les combats cessent ?

Dunkerque | Photo: L’Association des légionnaires tchécoslovaques

« Je dirais que les pertes de la brigade sont relativement faibles. Il y a quand même eu 167 morts au sein de la brigade, lors des combats et des échanges d’artillerie. Du côté des troupes britanniques, le nombre de pertes était à peu près équivalent, de même du côté de l’armée française. Donc, on peut considérer, au total, si on réunit Britanniques, Tchécoslovaques et, et Français, que 500 hommes ont été tués sur le front, sans compter le nombre de blessés. »

Des tombes provisoires des soldats tchécoslovaques tombés à Dunkerque | Photo: Wikimedia Commons,  public domain

Une reddition allemande retardée

Nous arrivons à la capitulation du vice-amiral Frisius, un nazi forcené. Or il ne capitule que le 9 mai, et non pas le 8 mai, qui est la date officielle de la capitulation de l’Allemagne. Dans votre livre, vous racontez un échange absolument étonnant entre Frisius et l’officier de liaison tchécoslovaque, le major Pollack : quand cet officier de liaison va le voir, Frisius tourne autour du pot, ne veut pas dire réellement qu’il capitule, même s’il sait qu’il est obligé de le faire. Peut-on revenir sur cet épisode assez incroyable ?

« Cette libération retardée de Dunkerque est liée à la personnalité de Frisius, qui a attendu de recevoir de Berlin l’ordre de capitulation. Il a essayé de retarder au maximum les choses, et ce n’est que le 9 mai, finalement, que la capitulation de la poche de Dunkerque, et des troupes allemandes qui y étaient enfermées, a pu avoir lieu, soit le lendemain de la fin officielle de la Seconde Guerre mondiale. »

C’est le général Alois Liška qui va recueillir cette capitulation ?

Le général Alois Liška reçoit la capitulation allemande | Photo: VHÚ Praha

« C’est en effet le général Alois Liška. A la table, il est entouré de Britanniques, et les Français ont dû faire, si je puis dire, le ‘forcing’ pour que ces derniers les autorisent à assister à cette cérémonie. Ce que voulaient surtout les Britanniques, c’était, dans un premier temps, écarter les Français pour prendre possession du port et procéder à certaines destructions des défenses allemandes de façon à ce qu’elles ne puissent pas servir contre l’Angleterre. Ça a été le cas notamment lors de la conquête et de la libération du Pas-de-Calais, où systématiquement, les Britanniques voulaient savoir ce que les Allemands avaient constitué comme défense. Les Britanniques voulaient surtout avoir le monopole de la force allemande et de la capture de Frisius qui, deux jours plus tard, sera envoyé dans un camp d’officiers supérieurs allemands en Angleterre. Ils voulaient vraiment avoir la mainmise sur Dunkerque avant de remettre la ville aux Français. »

Votre livre contribue à la mémoire de la Brigade blindée indépendante tchécoslovaque dans la libération de Dunkerque. Aujourd’hui quelle est la place dans la mémoire de la ville de cet épisode historique qui lie finalement nos deux pays, la France et la Tchéquie ? Je crois savoir qu’il y a une plaque en l’honneur d’Alois Liška…

La plaque en l’honneur d’Alois Liška et la capitulation allemande à Wormhout,  France | Photo: MZV ČR

« Cette mémoire, effectivement, ressurgit surtout à l’occasion des commémorations, comme cette année. Dans la mémoire collective, la présence tchécoslovaque est quand même assez effacée. Mais, on retrouve notamment dans le musée Dynamo 1940 une plaque portant les noms de tous les Tchécoslovaques qui sont morts sur le front de Dunkerque. Et il y a également un portrait du général Liška avec un cartel rappelant sa biographie. Ces commémorations mettent en valeur et rappellent surtout les combats qui ont eu lieu sur le front. Les habitants avaient en général de très bonnes relations avec les soldats tchèques, mais la brigade est partie un peu trop rapidement pour rejoindre la Tchécoslovaquie. »

« Arrivée sur place on sait ce qu’elle est devenue : les Soviétiques ont retardé au maximum le défilé de la brigade à Prague, puis elle  a été démantelée pour la simple et bonne raison que les Soviétiques considéraient qu’il s’agissait d’hommes ayant connu l’Ouest et qu’ils n’avaient donc plus leur place. La brigade a été pratiquement dissoute, reconstituée en diverses brigades et éclatée géographiquement sur tout le territoire de la Tchécoslovaquie. Elle a finalement été rééquipée avec du matériel soviétique et complètement fondue dans la nouvelle armée. »

La Brigade blindée tchécoslovaque à La Panne,  Belgique,  près de Dunkerque en 1945 | Photo: Wikimedia Commons,  public domain

Ce que vous dites est symptomatique : en effet beaucoup de ces soldats qui ont combattu à l’Ouest et qui sont revenus au pays, seront soit emprisonnés, soit exécutés, soit devront prendre le chemin de l’exil, après l’arrivée au pouvoir du Parti communiste. C’est le cas du général Liška qui finira par mourir à Londres en 1977.

« Oui, Alois Liška va s’exiler à Londres, parce qu’il n’a plus sa place et pour éviter aussi la répression, voire des procès comme ceux qui ont marqué toute l’histoire stalinienne. »

Auteur: Anna Kubišta
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