Quatre mois de décembre et de la neige plein le col

Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague – Ahoj vám všem, milovníkům češtiny Radia Praha ! C’est l’hiver en République tchèque et sur Radio Prague – un hiver très blanc jusqu’à il y a quelques jours. Un hiver blanc de livres d’image tourné en dérision par le célèbre chansonnier Jaromír Nohavica.

Jaromír Nohavica chante « Ladovská zima » - « L’hiver de Lada », faisant ainsi référence à l’imagerie de Joseph Lada, célèbre illustrateur qui a dépeint des pays tchèques bucoliques et délicats, des scènes de la vie quotidienne et des paysages parfois enneigés de son village natal en Bohême. Les scènes hivernales de Lada sont douces et poétiques, on y voit des toits d’églises tout blancs et des enfants traînant des bonhommes de neige sur des luges en bois. Mais si vous pensez que la chanson « Ladovská zima » de Nohavica dépeint cette douceur, vous vous trompez ! Ce serait mal connaître le barde d’Ostrava, chansonnier à l’humour grinçant particulièrement savoureux. Il démonte toute la poésie de l’enneigement : c’est une chanson qui se plaint de l’hiver sans retenue. La chanson commence comme si de rien n’était…

« Za vločkou vločka z oblohy padá, chvilinku počká a potom taje »– « de flocon en flocon qui tombe du ciel, attend un petit instant et puis fond » : cette première phrase nous rappelle l’intérêt des déclinaisons en tchèque : en effet, dans « za vločkou vločka », on reconnaît le mot « vločka » - « flocon », d’abord à l’instrumental puis au nominatif, ce qui permet une description plus précise de la situation que « de flocon en flocon ». Notons également le « petit instant » - « chvilinka » (diminutif de « chvíle » - « l’instant ») qui, tel un diminutif tchèque, exprime certes un temps plus court que « l’instant », mais emprunt également la langue de celui qui l’utilise d’une douceur presque enfantine… Mais revenons à notre chanson : « Na staré sesli sedí pan Lada, obrázky kreslí zimního kraje »– « Sur une vieille chaise est assis monsieur Lada, il dessine des images de paysages d’hiver ». Le refrain enchaîne, dans le même esprit :

Ladovská zima

za okny je


L’hiver de Lada

Est derrière les fenêtres

a srdce jímá

bílá nostalgie


Et saisit le cœur

D’une blanche nostalgie

Ladovská zima

děti a sáně


L’hiver de Lada

Les enfants et les luges

a já jdu s nima

do chrámu Páně


Et moi je vais avec eux

Dans la maison du Seigneur

Bim bam bim bam… Et puis Nohavica s’arrête de chanter pour déclamer toute sa mauvaise humeur, changeant par-là même de registre de langage : « To mokré bílé svinstvo padá mi za límec »– « cette saloperie blanche et mouillée me tombe dans le col ». Notons au passage que « svinstvo »– « saloperie », est un dérivé du mot « svině » - « le porc », mot d’ailleurs utilisé comme une injure pour désigner quelqu’un de grossier, malhonnête voire méchant. « Už čtvrtý měsíc v jednym kuse furt prosinec »– « déjà le quatrième mois de suite que c’est toujours décembre » : on remarque l’expression très utilisée à l’oral « v jednym kuse » ou « v kuse », soit littéralement « en un morceau » mais qui en réalité signifie « tout le temps », « sans arrêt », « toujours ».

Et Jaromír Nohavica de se plaindre de plus belle pendant tout le reste de la chanson :« Děcka majú zmrzlé kosti a sáňkujú už jenom z povinnosti »– « les enfants ont les os gelés et ne font plus de la luge que par obligation ». Grâce à cette phrase, nous pouvons reconnaître que Jaromír Nohavica n’est pas originaire de Prague (il vient en effet d’Ostrava, au nord de la Moravie), notamment grâce au mot « děcka », très utilisé en Moravie, qui désigne en effet les enfants. Les terminaisons des conjugaisons sonnent également « morave » avec « majú », « sáňkujú », alors qu’on dit plutôt « mají », « sáňkují » en Bohême. Bien sûr, une chanson morave sur l’hiver ne serait pas complète sans une petite pique adressée à Prague : « A v Praze kalamita jak na Sibiři tři centimetry sněhu a u Muzea štyři »– « Et à Prague, calamité comme en Sibérie, trois centimètres de neige, et quatre au Musée ». C’est d’ailleurs le moment où le public rigole le plus dans la version live de la chanson.

Et c’est sur cette pique que s’achève ce « Tchèque du bout de la langue », consacré à la chanson « L’hiver de Lada » de Jaromír Nohavica. Pour en savoir plus, le texte intégral (avec traductions allemande et italienne !) et la chanson à écouter sont sur http://www.nohavica.cz/cz/tvorba/texty/ladovska_zima.htm. En attendant de vous retrouver dès la semaine prochaine, portez-vous donc du mieux possible – mějte se co nelíp !, portez le soleil en vous – slunce v duši, salut et à bientôt – zatím ahoj !