Référendum sur l’UE en Islande : « Le chaos de l’information a gagné »

Une pancarte portant l'inscription « ESB Nei takk », qui signifie « Non merci à l'UE » en islandais, est affichée sur des balles de foin emballées près de l'église Reyniskirkja à Vik, en Islande

L’Islande, petite île de l’Atlantique Nord peuplée d’un peu moins de 400 000 habitants, a rejeté ce week-end la reprise des négociations d’adhésion à l’Union européenne. Lors du référendum, 52,8 % des votants ont dit non, contre 47,2 % de oui, avec une participation particulièrement élevée de 82,5 %.

La question posée aux Islandais ne portait pourtant pas directement sur une adhésion à l’UE, mais sur la possibilité de rouvrir les négociations, interrompues depuis 2013. Le résultat a également fait apparaître un profond clivage entre Reykjavík, largement favorable au oui, et les régions rurales, où le non l’a nettement emporté.

Auður Loftsdóttir | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Pour Auður Loftsdóttir, Islandaise installée à Prague, où elle travaille notamment comme guide et enseigne l’islandais en ligne, le résultat est avant tout une déception. Elle estime que la campagne a été marquée par un « chaos de l’information » et par la désinformation. Elle revient pour Radio Prague International sur les raisons du vote, l’importance de la pêche dans la campagne, le rapport des Islandais à leur indépendance et les différences entre Reykjavík et le reste du pays.

Avez-vous pu voter depuis l'étranger ?

Auður Loftsdóttir : « En fait j’étais en Islande en août et j’y ai voté en avance. Mais les Islandais vivant à l’étranger pouvaient également voter à l’étranger, là où l’Islande a une représentation. »

Vous avez suivi le référendum depuis Prague. Quelle a été votre réaction au résultat ?

« Personnellement, j’ai surtout été déçue. Bien sûr, c’était une élection démocratique et il n’y a rien à y faire. Mais j’ai surtout l’impression que c’est le chaos de l’information qui a gagné. Et c’est quelque chose de grave, pas seulement pour les Islandais, mais pour le monde entier. Cette époque moderne où l’information est manipulée, volontairement ou involontairement, me fait vraiment peur. »

Vous pensez notamment à la désinformation ?

« Oui, complètement. C’est ce qu’on appelle la désinformation. Et cela me déçoit vraiment. »

Des personnes brandissent une banderole sur laquelle on peut lire « Non » sur l'île d'Afram,  lors du rassemblement « En avant,  l'Islande » organisé à Austurvollur,  à Reykjavik,  en Islande,  pour s'opposer à la reprise des négociations d'adhésion à l'Union  | Photo: Marco Di Marco,  ČTK/AP

Qu’est-ce qui vous a particulièrement frappée comme type de désinformation pendant la campagne ?

« Certaines personnes pensaient par exemple que si nous entrions dans l’Union européenne, les Islandais devraient faire leur service militaire dans une armée européenne. Il y avait toutes sortes d’absurdités de ce genre.

Mais surtout, il faut bien comprendre que ce référendum portait sur la question de savoir si nous voulions entamer le processus de négociation. Il ne s’agissait pas de décider si nous allions devenir membres de l’Union européenne.

Beaucoup de gens ont pensé que si nous votions oui, nous entrerions immédiatement dans l’Union européenne, que nous perdrions le contrôle de nos ressources et que ce serait la fin de notre indépendance. »

Une question mal comprise et des intérêts dans le secteur de la pêche

Vous avez donc eu le sentiment que pour certains électeurs, le sens de la question qui leur était posée n’était pas clair ?

« À cent pour cent. Et ce n’est pas seulement une impression. C’était évident. On pouvait le voir dans les interviews de personnes dans la rue, sur Facebook et ailleurs.

Je pense que c’est aussi une faiblesse des référendums. Celui qui crie le plus fort et qui a suffisamment d’argent pour acheter des publicités a tendance à gagner. Ce n’est évidemment pas aussi simple que cela, mais cela a joué un rôle. »

Qui avait le plus d’argent et d’influence selon vous ?

« Je pense notamment aux gens qui ont des intérêts dans le secteur de la pêche. »

La pêche a effectivement été l’un des grands sujets de la campagne avant le vote.

Des ouvriers manipulent de la morue de l'Atlantique salée à l'usine de transformation du poisson VSV,  à Vestmannaeyjar  (îles Westman),  en Islande | Photo: Jonathan Nackstrand,  AFP/Profimedia

« Oui, et je comprends que les gens aient peur. Mais justement, c’est quelque chose qui aurait été discuté dans le cadre d’un accord. Il est prématuré de se disputer à ce sujet alors que nous n’avons même pas le texte de l’accord devant nous.

Personnellement, je ne comprends pas pourquoi nous ne voulons même pas voir ce qui serait négocié, notamment sur la pêche, pour pouvoir ensuite en discuter rationnellement et négocier.

En Islande, comme ailleurs en Europe, il y a quelques familles qui possèdent énormément de choses et des personnes très influentes auxquelles une plus grande concurrence ne convient absolument pas. Je pense donc que l’argent a joué un rôle, tout comme les intérêts des personnes puissantes. »

La "Pražská kavárna", en Islande aussi

Comme c’est souvent le cas aussi dans d’autres pays du monde et également en Tchéquie, le résultat montre également une différence très nette entre la capitale, Reykjavík, et le reste du pays.

« Oui, c’est une réalité. Chez nous, c’est un peu comme ce qu’on appelle en ici en Tchéquie la Pražská kavárna (le café de Prague, expression désignant en tchèque le microcosme élitiste pragois).

À Reykjavík, plus de 60 % des électeurs ont voté oui. Mais dans le nord-est, la région la plus éloignée de la capitale, une large majorité a voté non. »

Un écran affiche les résultats de Reykjavik Nord tandis que les partisans de la campagne du « oui » réagissent lors d'un rassemblement organisé le soir des élections à Reykjavik,  en Islande | Photo: Marco Di Marco,  ČTK/AP

Est-ce que vous expliquez cette différence par l’importance de la pêche, mais aussi par les différences de niveau de vie sur l’île ?

« Je ne sais pas si c’est aussi simple. Je pense qu’il y a notamment une peur du changement.

Il y a aussi une partie des électeurs qui ont grandi à une époque qui a suivi notre indépendance du Danemark (l’Islande est devenue souveraine en 1918, avant l’indépendance complète en 1944, ndlr). Pour eux, l’indépendance représente quelque chose de très différent, de romantique, quelque chose d’extrêmement important. Ils sont très fiers du fait qu’une petite nation ait sa propre langue et son indépendance.

Mais, d’une certaine manière, ils ne comprennent pas qu’un pays aussi petit n’est déjà pas complètement indépendant. Nous sommes dans l’Espace économique européen, dans l’OTAN, dans Schengen… Je ne sais donc pas très bien en quoi consiste cette indépendance.

Je pense que cela concerne davantage les générations plus âgées, même s’il existe évidemment d’autres différences. »

L’Islande déjà membre de l’Espace économique européen, de Schengen et de l’OTAN

Justement, certains Islandais peuvent-ils avoir le sentiment que l’Espace économique européen et Schengen leur suffisent et qu’il n’y a pas besoin d’aller plus loin dans l'intégration européenne ?

« Je n’ai pas vraiment entendu cet argument. Je pense surtout que les gens ne savent pas ce que cela signifie concrètement pour l’Islande d’être dans l’Espace économique européen, quelles sont nos obligations et quels en sont les avantages.

Les gens ne sont tout simplement pas suffisamment informés.

Par exemple, beaucoup ne réalisent pas que nous appliquons déjà une grande partie des règles européennes. Nous adoptons dans notre droit national une grande partie des directives européennes. Mais nous ne participons pas aux négociations qui permettent de les définir. »

Ce qui est assez paradoxal.

« Oui. Il serait quand même préférable d’être autour de la table pour pouvoir mieux défendre ses propres intérêts. »

Les ambitions de Donald Trump au Groenland voisin ont-elles joué un rôle dans le vote selon vous ?

« Je ne pense pas, en tout cas je n’en ai pas entendu parler.

Pour moi, les grands sujets étaient plutôt l’euro, la couronne islandaise qui est instable, et les conditions de crédit, qui sont très difficiles en Islande. Nous sommes très peu nombreux et il n’y a pas beaucoup de concurrence.

Il y a aussi le système d’indexation des prêts, qui pose problème.

Et puis il y a une question plus fondamentale : avec qui voulons-nous coopérer ? Nous vivons une époque étrange. Est-ce que nous voulons faire partie de l’Europe ou pas ?

Comme je le disais, tout dépend aussi de ce que nous entendons par "indépendance". »

Reykjavík | Photo: Chengyu Wang,  Unsplash

La question de l’Union européenne désormais "mise de côté pour plusieurs années"

Avez-vous l’impression que la question européenne est devenue presque une question de conviction, impossible à faire évoluer ?

« Oui, parfois c’était presque comme une religion. Comme si l’Union européenne était intrinsèquement mauvaise, ou comme si l’on voulait absolument faire partie de l’Europe.

À un moment donné, peu importe ce qui était dit : certaines personnes savaient déjà ce qu’elles voulaient voter.

Et les jeunes, eux, étaient sur TikTok et d’autres réseaux sociaux, où la désinformation était très présente. »

Et vos enfants, qui sont adultes, se sont-ils intéressés au référendum ?

« C’était assez partagé. Pour les jeunes, comme pour les gens en général, c’est une question compliquée et certains ont simplement renoncé à s’y intéresser.

Mais ma fille, qui étudie les sciences politiques, trouvait le sujet extrêmement intéressant. Dans son entourage, il y avait beaucoup d’intérêt.

Nous verrons ce que montrent les analyses détaillées du vote. Je n’ai pas encore vu les chiffres concernant la participation selon les catégories d’âge, les hommes et les femmes, etc. Ce sera très intéressant. »

Pensez-vous que ce résultat va refermer la question européenne pour plusieurs années en Islande ?

« Certainement, malheureusement.

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Je pense que la question va maintenant être mise de côté pendant plusieurs années. C’est aussi une opération coûteuse et douloureuse politiquement. Je ne pense donc pas que quelqu’un voudra s’y attaquer à nouveau, ou que ce sera politiquement possible, pendant plusieurs années. »