Richard Glazar : la solidarité des Juifs tchécoslovaques au cœur de la révolte de Treblinka

« Treblinka, un nom qui sonne comme une comptine » - tel est le titre en tchèque du livre-témoignage de Richard Glazar paru en octobre 2023 chez Actes Sud sous le titre « Derrière la clôture verte : survivre à Treblinka », traduit de l’allemand par Valéry Pratt et Olivier Mannoni. L’histoire du manuscrit – originellement en tchèque, mais paru en allemand pour la toute première fois en 1992 – est un récit en soi, car ce survivant de la Shoah, né à Prague en 1920 dans une famille juive aisée, a écrit ses souvenirs dès son retour en Tchécoslovaquie après la guerre, sans pouvoir les faire publier avant bien longtemps. Mais l’essentiel est dans ce témoignage unique et effroyable de l’enfer de ce centre de mise à mort, un témoignage factuel mais à la force littéraire indéniable. En parallèle du témoignage de la fille de Richard Glazar, Pavla, Radio Prague Int. s’est également entretenu avec l’un des traducteurs, Valéry Pratt.

Valéry Pratt | Photo: Archives de Valéry Pratt

« Le récit est construit à travers des moments qui ne sont pas vraiment des chapitres : il commence avec une scène à Prague où Richard Glazar est au cinéma, et puis tout de suite il raconte dans le deuxième moment : ‘le bétail, je m’y connais,’ c’est le titre de ce deuxième moment qui correspond à cette période où il est caché, où il travaille dans une ferme, avant d’être déporté à Theresienstadt au début du mois de septembre 1942. »

Il ne reste pas très longtemps à Theresienstadt, un mois tout au plus.

« Il reste un mois, puisque très vite dans ce chapitre, on arrive à Treblinka. Je dis ‘chapitre’ par commodité, mais dans cette séquence, on est au début du mois de septembre 1942. Glazar écrit :

‘Au début du mois de septembre 1942, ils ont fini par mettre la main sur ma petite cachette, pourtant si reculée. À Theresienstadt non plus, ils ne m’ont pas laissé m’acclimater.’

Et deux pages plus loin, il est presque quatre heures de l’après-midi, ce 10 octobre 1942, et c’est le moment où il arrive dans le centre d’extermination de Treblinka. C’est la seule date qui est mentionnée au début, il y en aura une autre le 2 août 1943, c’est-à-dire la révolte de Treblinka, et puis une troisième le 8 mai 1945, celle de la libération. »

Photo: Radio Prague Int.

« Esclaves » des nazis

Il faut rappeler que Treblinka, en Pologne, est un des six camps d’extermination de la Pologne occupée. Treblinka, ce sont 750 000 morts au bas mot, de gens - des Juifs essentiellement - assassinés par les nazis. Qu’est-ce qui se passe quand Richard Glazar arrive sur place ? Il est alors un tout jeune homme de 22 ans, plutôt en bonne santé. On lui assigne directement un rôle, car dans ce lieu, les Juifs sont répartis en catégories : il y a tous ceux qui y sont envoyés pour être exterminés, mais il y a aussi des déportés juifs qui vont servir d’« esclaves » aux nazis. C’est Richard Glazar qui utilise ce mot…

Creuser des fosses communes à Treblinka | Photo: Tajchman Maria,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Oui. Vous parlez de ‘camp’ comme on a tous l’habitude de le faire, mais Treblinka n’est finalement qu’un centre d’extermination où les gens ne sont pas destinés à rester, donc il n’y a aucun bâtiment qui peut les accueillir : les gens sont débarqués sur le quai et ils sont exterminés dans les heures qui suivent. Le centre d’extermination de Treblinka, c’est celui qui était notamment destiné à exterminer les Juifs du ghetto de Varsovie, puisqu’on est à une heure de train de la ville, au milieu de la campagne, dans un endroit où passe le fleuve Bug qu’il décrit d’ailleurs souvent dans son récit. Quand Richard Glazar est débarqué du train, il ne comprend pas trop ce qui lui arrive, mais très vite, il y a un SS qui arrive par la droite en marchant rapidement :

‘Il longe notre rangée et passe à côté de moi, il m’a déjà dépassé, toisé du regard, lorsqu’il ralentit le pas, cette fois, il s’arrête, m’observe par-dessus son épaule et se retourne entièrement vers moi. Toi aussi, tu viens, rhabille-toi vite, va te mettre avec les autres là-bas’.

« Et donc, Glazar est assigné à une tâche qui consiste à trier les biens et les habits des déportés qui vont être exterminés. Il se trouve donc dans la partie du camp où les détenus comme lui accueillent et réceptionnent les convois. Il n’est pas dans la partie du camp de la mort, qui est de l’autre côté, qui est scellée, inaccessible, invisible, où travaillent d’autres Juifs dans les chambres à gaz pour sortir les corps, et d’abord, dans un premier temps, les enterrer, puis dans un deuxième temps –  c’est la fameuse scène dans le film de Claude Lanzmann – pour les déterrer et les brûler. »

Le plan de Treblinka par Richard Glazar | Photo repro: Richard Glazar,  'Derrière la clôture verte'/Actes Sud,  2023

Cette géographie du camp, Glazar la décrit dans son récit avec ses mots, mais il a plus tard essayé de reconstituer sur papier un plan de Treblinka, d’après ses souvenirs. Il faut savoir qu’ensuite le centre d’extermination a totalement disparu, détruit par les nazis…

« Quand ils ont compris qu’ils allaient perdre la guerre… Que ce soit à Chelmno, qui était une infrastructure beaucoup plus petite, avec des camions à gaz, que ce soit à Sobibor, à Belzec et à Treblinka – donc avant les prises de décision à Auschwitz, où ils n’ont plus fait que bombarder ou exploser les crématoriums –, dans  ces centres de l’Aktion Reinhardt, tout a été enlevé, enterré, rasé. On plante des arbres, on met une ferme. On a déterré tous les corps, on a tout brûlé, parce qu’il s’agit, comme pour tout bon criminel, de faire disparaître les traces à partir du moment où on a compris qu’on allait perdre la guerre et qu’il allait falloir cacher le crime. »

« Le camp de Treblinka est une surface très petite, qui fait quelques hectares : Glazar lui-même en a fait un croquis qu’il a mis dans son édition allemande et qu’on a traduit en français. On y voit bien la distinction entre le camp I, qui est le Auffanglager, le camp d’accueil, où arrive la rampe dans la forêt, avec la place d’appel, et la baraque de déshabillage, et puis ensuite ce fameux boyau, le ‘Schlauch’, dont parle Franz Suchomel (Allemand des Sudètes, affecté à l’Aktion Reinhardt puis aux Einsatzgruppen dans l’Adriatique, ndlr) dans le film de Claude Lanzmann, par où passaient les Juifs destinés aux chambres à gaz. De l’autre côté, il y a le camp II, le camp de la mort, le Totenlager, où les personnes sont gazées, puis les corps sont d’abord enterrés puis brûlés. Enfin, il y a une autre partie du camp, qui est la partie où habitent les SS et les détenus. »

On peut rappeler que le nom de cette Aktion Reinhardt que vous évoquiez fait référence à Reinhardt Heydrich, un des principaux artisans de la « Solution finale », qui était le gouverneur protectorat de Bohême-Moravie, assassiné par deux parachutistes tchécoslovaques en 1942.

Reinhard Heydrich | Photo: e-Sbírky,  Musée national,  CC BY-NC-ND 4.0 DEED

« Les Tchèques sont des figures importantes de la Seconde Guerre mondiale, que ce soit Richard Glazar ou ces résistants tchèques qui ont tué Heydrich. Pour lui rendre hommage, les nazis ont effectivement nommé l’opération d’après son prénom : Aktion Reinhardt. »

Rendre leur humanité aux individus

Quand Richard Glazar arrive à Treblinka, il est accompagné d’un compagnon d’infortune, Karel Unger, un autre Juif tchécoslovaque comme lui. A Treblinka va se constituer ce petit groupe d’une vingtaine de Juifs tchécoslovaques. Ce qui ressort de son témoignage, c’est que ce petit groupe est très solidaire, et c’est cette solidarité-là aussi qui fait que certains ont eu la chance aussi de survivre et de fuir par la suite.

« Oui, il y a un moment dans le texte où il le dit bien :

‘Tous au camp connaissent désormais le groupe des Tchèques, non seulement notre attelage à six, mais aussi les autres parmi la vingtaine de ceux qui ont été épargnés dans les convois en provenance de Theresienstadt’.

Donc quand je parlais de l’importance des Tchèques dans la guerre, c’est aussi l’importance des Tchèques dans la résistance à l’intérieur de ce camp, et leur solidarité. Une des forces du récit de Glazar, de son témoignage, c’est de rendre leur humanité à chacun des individus dont il parle, qui pour la plupart sont morts, mais qui retournent à la vie dans son récit et sous sa plume, et dans sa capacité non seulement à parler d’eux dans leurs actions, mais à parler d’eux dans leur personnalité, dans leur aspect physique, leur visage : il nous les donne à voir dans ce récit. »

« Karel Unger et Richard Glazar sont des compagnons et amis proches. Karel a survécu lui aussi, puisqu’ils ont réussi à s’évader ensemble. Il raconte dans toute la deuxième partie du livre cette évasion et la façon dont ils s’en sont sortis, et les tous derniers mots du livre rendent hommage à la femme de Karel et à sa propre femme. Ils sont unis tous les deux, et ils sont aussi unis dans l’image de leurs épouses respectives à qui ils ont offert une bague sertie d’un diamant qu’ils avaient réussi à exfiltrer de Treblinka. C’était leur monnaie de survie qu’ils n’ont jamais utilisée. »

Richard Glazar | Photo: Neznámí hrdinové: Muž,  který se vzepřel/ČT

C’est le résultat d’un pacte dont Richard Glazar parle dans son récit : ils se sont promis de ne pas utiliser ces diamants, même pour les échanger contre de la monnaie, contre de la nourriture ou autre chose.

« Ils ont réussi à tenir ce pacte jusqu’au bout. Il faut parler du tout dernier paragraphe parce que c’est quand même très beau :

‘Que sont devenus les brillants avec lesquels nous avions survécu et qui avaient survécu avec nous ? Ils ont été montés sur deux bagues identiques, l’une est portée par Jean, aujourd’hui veuve de Karel Unger aux Etats-Unis, l’autre par mon épouse. Relatée aujourd’hui, l’histoire des deux bagues pourrait commencer ainsi : il était une fois un lieu entouré d’une haute clôture verte’.

Donc là, la boucle est bouclée : Glazar finit son récit qu’il a initié comme un conte et dont il vient de nous restituer toute la vérité historique. Et pour terminer sur cette considération concernant sa femme, il faut rappeler que quand sa femme est morte, il s’est suicidé. Il n’a pas voulu vivre sans elle, il n’a pas supporté de lui survivre, donc elle a vraiment joué un rôle très important dans sa survie tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle. Glazar est mort en 1997. »

A Prague d’ailleurs, où il était retourné.

« À Prague où il est revenu, absolument. »

Rappelons que Richard Glazar était un Juif praguois, qui a passé une partie de son adolescence à Kolín. Il était issu de cette communauté juive tchécoslovaque très assimilée, pas spécialement religieuse.

« Il peut nous faire penser à un autre grand Juif praguois de langue allemande qui est Franz Kafka. »

2 août 1943 : Treblinka se soulève

En effet, sachant que tous deux étaient tchécophones et germanophones. Revenons maintenant à la révolte du 2 août 1943. Dans quel contexte se déroule-t-elle ? Comment cette révolte est-elle préparée ? Les révoltés sont nombreux, même si certains ne survivront pas et ils seront beaucoup moins nombreux à réussir à s’échapper sans être rattrapés. Cet événement permet de redire, comme nous l’avons fait ici dans différentes émissions récentes, que de nombreux Juifs ont résisté et se sont révoltés. On connaît bien la révolte du ghetto de Varsovie mais ce n’est pas la seule : celle de Treblinka est un autre exemple frappant qui mérite d’être rappelé.

Karel Unger aux Etats-Unis | Photo repro: Richard Glazar,  'Treblinka,  slovo jak z dětske říkanky'/G plus G,  2007

« Frappant – et qui a eu des conséquences énormes sur la destinée de ce camp. Donc le 2 août 1943 : c’est important de redire la date parce que non seulement, c’est une des trois dates qui est mentionnée dans le livre mais cette date donne son titre à une des séquences importantes où il raconte cette journée. Or ce qui est encore plus intéressant dans cette séquence, c’est que le 2 août 1943 est précédé d’un dimanche où ils peuvent se reposer. Pendant ce dimanche où ils se reposent, chose extrêmement rare, il est en train de discuter avec Karel et il essaye de faire le calcul du nombre de gens qui ont été exterminés. En faisant des comptes qui restent nécessairement assez vagues, ils en arrivent à 1 million de personnes. Ce qui a souvent été le chiffre qu’on retient : vous avez dit 750 000 toute à l’heure, on dit souvent entre 800 000 et 1 million. C’est aussi une manière de rappeler que Treblinka a été le centre d’extermination le plus ‘efficace’ du point de vue de la rationalité technique et de la réussite de l’objectif pour les nazis. 1 million de morts en un peu plus d’un an, un an et demi. »

Une photographie clandestine du camp de la mort en flammes Treblinka II prise par Franciszek Ząbecki,  témoin oculaire de tous les transports qui entraient dans le camp. Le soulèvement de Treblinka a été déclenché le 2 août 1943 à 15 h 45. | Photo: Franciszek Ząbecki,  'Wspomnienia dawne i nowe'/Instytut Wydawniczy PAX/Wikimedia Commons,  public domain

En très peu de temps donc…

Photo: Le Livre de poche

« Très peu de temps, oui. Ce que les nazis ont mal perçu, c’est qu’en laissant ces détenus vivre au quotidien ensemble, travailler ensemble, ils ont réussi petit à petit à créer un réseau, ce réseau de Tchèques qu’on a nommé tout à l’heure. Ils ont réussi à détourner quelques armes et à les cacher. A un moment donné, ils sont parvenus à prendre une empreinte de la clé de l’armurerie des SS, dans un tour de passe-passe assez étonnant. Ayant la clé de cette armurerie, ils ont lancé la révolte, à travers un signal commun, le 2 août 1943, en attaquant des gardes SS, en prenant leurs armes et en libérant l’armurerie. »

« Et puis, il y a eu le rôle d’un personnage tout à fait central, qui était responsable des voitures et du garage. Il s’agit de Standa Lichtblau, qui a perdu, dès son arrivée dans le camp, sa femme et son enfant qui ont été exterminés, et qui a dit au groupe de résistants : ‘je participe à la révolte, mais je rejoindrai ma femme et mon enfant’. Il fait donc exploser la réserve d’essence et meurt dans cet incendie. D’ailleurs, les rares photos de la révolte du 2 août 1943, c’est une photo prise au loin sur laquelle on voit un panache de fumée : cet incendie a semé une pagaille totale, et les détenus qui travaillaient dans le camp ont pu, pour certains, s’échapper. La plupart de ceux qui se sont échappés – quelques centaines – étaient déjà beaucoup moins nombreux à survivre à l’évasion, à ne pas être attrapés, à ne pas être fusillés sur place. »

« Richard Glazar et Karel Unger ont réussi à se cacher dans un marais, sous l’eau, pendant des heures, en respirant avec une sorte de paille, puis ensuite, en circulant la nuit. Ceux qui ont réussi à s’échapper et à survivre à l’évasion, à la guerre, sont à peine une cinquantaine. Et sur cette cinquantaine, il y en a quatre ou cinq qui ont écrit un témoignage – le plus connu étant celui de Chil Rajchman (traduit par Gilles Rozier) qui, lui, se trouvait dans le Totenlager. »

Survivre pour témoigner

J’aimerais rappeler aussi que Richard Glazar a témoigné dans les procès des bourreaux de Treblinka dans les années 1960, notamment contre Franz Stangl. Après la guerre, les gens n’avaient pas forcément envie d’entendre ces témoignages de rescapés, mais cela a changé au fil du temps : qu’est-ce qui fait le caractère unique du témoignage de Richard Glazar, en particulier par rapport à d’autres qu’on a pu entendre ou lire ?

Franz Stangl | Photo: Franciszek Ząbecki,  'Wspomnienia dawne i nowe'/Instytut Wydawniczy PAX,  1977/Wikimedia Commons,  public domain

« On peut répondre à plusieurs niveaux. D’abord, c’est vrai que lui-même dit à la fin du livre, dont la dernière séquence concerne les procès, sa déception à l’égard de ces nazis qui ont été incapables d’avoir la conscience des crimes qu’ils ont commis, incapables de demander pardon. Il a témoigné au premier procès de Treblinka, Stangl, c’était le deuxième ou le troisième. Gitta Sereny a fait un livre sur Stangl dans lequel Glazar tient une place importante. C’est aussi par ce livre-là qu’on peut avoir connaissance de l’importance de Glazar : dans les procès, les gens ont été frappés par la présence d’esprit, l’acuité de Glazar. C’est quelqu’un qui a une mémoire très vive, qui est extrêmement précis, qui a beaucoup de vivacité d’esprit. »

Il a aussi beaucoup de charisme...

« De charisme, oui. On le voit dans le film de Claude Lanzmann. Glazar est aussi capable de faire preuve d’ironie, de cynisme, de varier les styles. Ce qui fait sa singularité, c’est que c’est un des très rares témoignages sur Treblinka. On a beaucoup de témoignages sur Auschwitz, on n’en a pas beaucoup sur les camps de l’Aktion Reinhardt, et sur Treblinka, je vous l’ai dit, il n’y en a que trois ou quatre. Le témoignage de Glazar a une force littéraire, avec un vrai travail de composition du livre, dans l’écriture, dans la variation des styles, des rythmes, des points de vue. Il change de point de vue, il parle aussi de lui-même en disant ‘tu’. Il est donc capable d’amener le lecteur à différents niveaux de regard. Il nous fait circuler aussi bien dans l’espace du camp, que dans l’espace de l’Allemagne et de la Pologne occupée quand il s’évade, que dans le temps. »

Voie ferrée reliant la gare de Treblinka au camp d'extermination,  1945 | Photo: J. Gumkowski,  A. Rutkowski,  Treblinka,  Council for Protection of Fight and Martyrdom Monuments,  Warszawa 1962/Wikimedia Commons,  public domain

« Il y a évidemment une chronologie qui est suivie, puisqu’on commence avec Theresienstadt, on termine avec les procès après le 8 mai 1945, mais cette chronologie est aussi diffuse par moment, parce que quand on est dans le camp, il a une approche plus thématique : par exemple sur le marché noir, sur la préparation de la résistance et de l’évasion, sur la maladie, sur le froid, et puis la faim qui arrive à un certain moment. Il y a aussi une scène tout à fait différente et stupéfiante : à un certain moment, survient ce qui s’appelle en allemand, ‘die Flaute’, c’est-à-dire la chute de l’arrivée de la fréquence des convois. Il n’y a plus de convois de déportés, donc il n’y a plus de biens et de nourriture qui arrivent : à ce moment, ils prennent conscience qu’ils sont partie intégrante de la machine de mort, qu’ils ont besoin que des déportés soient exterminés pour qu’ils puissent avoir du travail, pour qu’ils puissent se nourrir. Ça, c’est une prise de conscience atroce. Glazar se retrouve dans une sorte de schizophrénie morale : il faut survivre pour témoigner, et en même temps, survivre signifie aussi participer à la machine de mise à mort. Il incarne donc une contradiction dont il ne se cache pas. Il ne se voile pas la face : Glazar est quelqu’un qui est franc, sincère, et qui nous amène dans les tréfonds de son âme et de ses interrogations, tout en étant capable de nous montrer la disparition des corps. »

Camp de la mort de Treblinka à l'été 1945 | Photo: J. Gumkowski,  A. Rutkowski,  Treblinka,  Council for Protection of Fight and Martyrdom Monuments,  Warszawa 1962/Wikimedia Commons,  public domain