À Svatava, la redécouverte du plus grand camp nazi pour femmes sur le territoire tchèque

Les archéologues ont entamé des fouilles sur le site du camp de travaux forcés pour femmes de Svatava

Près de 2 000 femmes originaires d’Allemagne, de France, de Pologne, de Roumanie, de Hongrie et d’autres pays encore sont passées par le camp nazi de Svatava (Zwodau), situé près de la ville de Sokolov (Falkenau), dans l’ouest de la Bohême. Cet été, les archéologues ont entamé des fouilles sur le site de ce qui était le plus important camp de travaux forcés pour femmes sur le territoire tchèque occupé.

Une équipe composée d’archéologues de l’Université de Bohême de l’Ouest de Plzeň et des étudiants britanniques de l’Université de Cambridge, mènent une vaste exploration archéologique à l’emplacement de l’ancienne annexe du camp de concentration de Flossenbürg, en Bavière.

Le camp nazi de Svatava | Photo: Andrea Strohmaierová,  ČRo

Le site qui s’étendait sur plus de 18 000 m² a été complètement détruit après la guerre. Juste une petite partie qui représente environ 10% de la superficie totale du camp a été préservée et un monument en l’honneur des prisonnières du camp y a été élevé au début des années 1960. Des maisons familiales et un jardin d’enfants ont été construits sur le reste du site. Pavel Vařeka de l’Université de Bohême de l’Ouest dirige l’équipe archéologique qui redécouvre l’histoire de ce camp presqu’oublié :

Pavel Vařeka | Photo: Martina Klímová,  ČRo

« Les fouilles ont permis de mettre au jour le bâtiment de la cuisine. Il s’est très bien conservé. Nous l’avons découvert à quelques centimètres seulement sous la surface. Ici, on stockait et nettoyait les légumes, de la betterave et du navet avariés, dont on préparait quotidiennement une soupe pour les prisonnières. Cette soupe immangeable était leur seule nourriture. Dans les ruines du camp, nous avons trouvé les vestiges de l’équipement des baraques, les restes d’une clôture et de fil de fer barbelé ou encore des objets qui appartenaient aux gardes, par exemple une lampe ou une partie de fusil. »

Les archéologues ont entamé des fouilles sur le site du camp de travaux forcés pour femmes de Svatava | Photo: Andrea Strohmaierová,  ČRo

« Ce que nous voyons ici, c’est le plancher de la cuisine en béton. Tous les bâtiments étaient construits de la même façon : ils avaient des fondations en béton et en brique, tandis que les baraques étaient en bois. Ces constructions en bois ont été fabriquées à Berlin et acheminées jusqu’ici. C’est également à Berlin que se trouvait le siège de l’usine d’armement pour laquelle les prisonnières devaient travailler. »

Les archéologues ont entamé des fouilles sur le site du camp de travaux forcés pour femmes de Svatava | Photo: Andrea Strohmaierová,  ČRo

Le camp de Svatava a été créé à l’automne 1943, d’abord en tant qu’antenne du camp de concentration de Ravensbrück. Les femmes détenues étaient au travail forcé pour l’usine LGH (Luftfahrtgerätewerk Hakenfelde GmbH) située tout près, à Sokolov, dans une ancienne filature de laine peignée. Jour et nuit, elles y fabriquaient des bobines, des interrupteurs, des appareils de navigation et de mesure, et autre matériel encore destiné aux avions et aux instruments de bord.

Des prisonnières françaises de Holýšov | Photo: Dům dějin Holýšovska

Il paraît que les premières prisonnières arrivées au camp de Svatava, géré plus tard par le camp de concentration de Flossenbürg, étaient françaises. Les femmes détenues venaient également  d’Allemagne, de Pologne, de Roumanie, de Slovénie ou encore d’Espagne, sans oublier de nombreuses femmes juives originaires de Hongrie ou encore des femmes rom. Au total entre 2 000 et 3 000 prisonnières sont passées par ce camp : privées de nourriture si elles ne remplissaient pas les normes fixées par l’entreprise, elles souffraient également du mauvais traitement de la part des surveillantes dont certaines avaient un passé criminel.

La marche de la mort de Svatava | Photo: Archiv Václava Vlka

L’évacuation du camp a eu lieu le 20 avril 1945 et les survivantes ont dû subir une « marche de la mort ». Une partie des prisonnières est retournée à Svatava peu avant la libération du camp par l’Armée américaine, le 8 mai 1945. Au mois de juin, les autorités américaines ont décidé de brûler le camp pour empêcher la propagation du typhus.

Les archéologues ont pu localiser les différentes parties du camp grâce à une photo prise par les aviateurs américains en avril 1945. Outre cette photo, il existe de nombreux objets qui révèlent le quotidien des prisonnières de Svatava. Ils ont été rassemblés par des historiens dans la deuxième moitié du XXe siècle. On trouve parmi eux un carnet de dessins, un petit chien en tissu ou encore une crèche en papier datée de Noël 1944, comme nous le raconte l’archéologue Jan Hasil :

« Cette crèche est fidèle à l’iconographie établie : au centre, Jésus dans une mangeoire, et puis Marie et Joseph. Mais prêtez attention aux personnages venus s’incliner devant Jésus : ils portent différents costumes traditionnels français, en fonction des régions d’origine des prisonnières. On y voit même une prisonnière portant des sabots et l’habituel uniforme rayé. Et au lieu d’une comète ou d’une étoile, c’est une étoile de David ailée qui flotte au-dessus de cette crèche de guerre. Une étoile de David ailée, et marquée d’un mot unique : pax. »

La crèche en papier | Photo: Institut archéologique de l’Académie des sciences
Svatava | Photo: Institut archéologique de l’Académie des sciences

« On trouve également divers petits albums fabriqués par les détenues et dans lesquels elles s’écrivaient des messages. On peut par exemple y trouver une page illustrée des costumes alsaciens et lorrains, où figure un extrait d’un chant patriotique français faisant référence à l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Empire allemand après la guerre de 1870-1871. Les paroles disent : ‘Vous avez pu germaniser la plaine, mais notre cœur, vous ne l’aurez jamais’. Dans ces petits carnets, on trouve même les adresses des soldats de l’armée américaine qui ont libéré ces femmes. »

Les archéologues ont entamé des fouilles sur le site du camp de travaux forcés pour femmes de Svatava | Photo: Andrea Strohmaierová,  ČRo

Les fouilles menées actuellement sur le site de l’ancien camp de Svatava s’inscrivent dans le cadre d’un projet tchéco-polonais d’archéologie du paysage qui vise à faire la lumière sur les chapitres sombres et toujours pas assez connus de l’histoire européenne. La municipalité veut en profiter pour installer des panneaux explicatifs le long du chemin qui reliait le camp à l’usine et que parcouraient tous les jours les prisonnières de Svatava.

Les archéologues ont entamé des fouilles sur le site du camp de travaux forcés pour femmes de Svatava | Photo: Andrea Strohmaierová,  ČRo
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Auteurs: Magdalena Hrozínková , Andrea Strohmaierová
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