Saut à ski : un Tchèque pour faire progresser l’équipe de France

David Jiroutek, photo: Archives de David Jiroutek

Depuis cette semaine, c’est un coach tchèque qui entraîne l’équipe de France masculine de saut à ski. Ancien mentor de Roman Koudelka, le meilleur sauteur tchèque de ces dernières années, et responsable jusqu’à l’hiver dernier de l’équipe de République tchèque, David Jiroutek (47 ans) a signé un contrat de deux ans dans la perspective des Jeux olympiques de Pékin. Directeur des équipes de saut et combiné nordique à la Fédération française de ski, Jérôme Laheurte a expliqué à Radio Prague International pourquoi son choix s’est porté précisément sur David Jiroutek :

Jérôme Laheurte, photo: FFSki
« J’ai reçu une dizaine de candidatures et j’ai retenu celle de David d’abord en raison de son expérience sur la Coupe du monde. C’est aussi quelqu’un qui a déjà fait beaucoup de bon travail avec une équipe tchèque qui, comme l’équipe de France, possède un budget limité qui n’est pas celui des grandes nations du saut à ski. Malgré ça, David a su amener des athlètes sur des podiums de Coupe du monde, et notamment Roman Koudelka (11 podiums, dont 5 victoires depuis le début de sa carrière). Et puis, humainement, David, lui-même ancien champion du monde junior par équipe, est une personne calme, pragmatique et très précise dans son travail. C’est cette combinaison de qualités qui m’a séduit dans son profil. »

Comment s’est passée la première rencontre à Courchevel lundi dernier ?

« Très bien ! Le feeling avec les athlètes a tout de suite été excellent. J’aime beaucoup le calme que David dégage. Ce n’est pas quelqu’un de stressé et qui arrive chez nous en prétendant tout savoir. Au contraire, il est très lucide. Pour l’instant, je suis sous le charme, à la fois très content et rassuré, car il répond exactement au profil d’entraîneur que je recherchais pour notre jeune équipe. »

Comment se fait la communication ?

David Jiroutek, photo: Archives de David Jiroutek
« En tchèque, bien sûr ! (rires) Nous échangeons en anglais, même si nous avons eu la chance qu’une amie tchèque de David, Blanka qui habite à une heure de route de Courchevel depuis plusieurs années, puisse venir passer deux jours avec nous pour les connaissances. Ses services d’interprète nous ont permis d’être plus précis pour poser les bases du projet qu’il entend mettre en place avec nos sauteurs français. Mais désormais, place à l’anglais et cela se passe très bien comme ça. »

Initialement, c’est un entraîneur autrichien de renom, Heinz Kuttin, que vous aviez choisi pour cette équipe de France. Celui-ci vous a finalement fait faux bond. David Jiroutek n’est-il donc pas un peu un choix par défaut ?

« Non ! Concernant Heinz, j’avais travaillé avec lui depuis le mois de janvier. Nous avions un accord oral, mais il a finalement préféré répondre positivement à une offre financière plus intéressante qui lui a été faite en Allemagne et avec laquelle nous ne pouvions pas rivaliser. Cela a été une déception un peu dure à encaisser les premiers jours. Mais très rapidement j’ai reçu des CV auxquels je ne pensais même pas, dont donc celui de David, qui possède une grande expérience. Ce n’est absolument pas un second couteau. Au contraire, je pense avoir eu beaucoup de chance d’avoir un tel choix. Je pense aussi que Tchèques et Français ont toujours eu des affinités culturelles et s’entendent très bien. Donc, voilà, David est tout sauf un choix par défaut et je suis très heureux de l’avoir avec nous. »

Cela fait dix ans que l’équipe de France, qui souffre d’une absence de bons résultats sur le long terme, n’avait plus été entraînée par un étranger ? C’était un choix de votre part ?

« Nous avons la chance aujourd’hui d’avoir une équipe composée de jeunes sauteurs, puisque ce sont presque tous des juniors. Ils ont du talent et savent faire de belles choses. L’enjeu désormais est de continuer à les faire progresser pour qu’ils concrétisent ces promesses à des niveaux de référence, notamment en Coupe du monde. Mais ce n’est pas évident dans un pays comme la France, où on souffre d’un important manque de résultats en saut à ski et qu’il y a d’autres disciplines comme le biathlon, le ski alpin ou même le ski de fond qui, elles, cartonnent. C’est donc un poids pour les sauteurs comme pour l’encadrement. Chaque fois que nous avons fait appel à un entraîneur étranger, cela a apporté un petit plus. La barrière de la langue est aussi une bonne chose d’une certaine manière, car elle permet d’en revenir à l’essentiel. Le saut à ski, ce n’est pas de la philosophie. Il ne faut pas rendre les choses plus difficiles qu’elles ne le sont. Et puis un entraîneur étranger n’a pas la même pression par rapport à l’environnement français. Il aura plus de détachement et je pense que c’est là un autre avantage qui sera très bénéfique pour nos jeunes. »

Vous aviez besoin d’un nouveau discours ?

Roman Koudelka, photo: Bjoertvedt, CC BY-SA 3.0
« Oui ! Et c’est un élément que je retrouve dès le début avec David et qui me plaît beaucoup. Comme nous n’avions pas de résultats, on avait le sentiment que plus on allait expliquer le saut et en parler avec les gars, mieux ça irait. Mais nous en étions arrivés à un point où on ne faisait plus que parler sans être assez dans l’action. Retrouver donc un peu plus de concret en faisant des choses simples et basiques sans trop parler de technique est important si on veut performer. Nous avons des athlètes affutés et costauds physiquement – je pense même que David a été agréablement surpris en les découvrant à son arrivée -, qui ont deux bras et deux jambes comme les autres et qui sont capables eux aussi d’évoluer au haut niveau. Je pense que nous en étions arrivés à un stade en France où on compliquait trop les choses, ce qui forcément n’aidait pas nos sauteurs en compétition. »

Ceci dit, le saut à ski, c’est aussi beaucoup dans la tête que ça se passe…

« C’est vrai, mais quand c’est que dans la tête que ça se passe, ça ne va pas non plus. Il y a d’abord des fondamentaux à acquérir et à respecter. Trop compliquer les choses n’est jamais bon pour la confiance d’un athlète. Or, un sauteur a besoin de sauteur en étant libéré et sûr de lui. Quand on se pose trop de questions sur ce qu’on fait, on ne fait généralement plus grand-chose. Donc, oui, c’est dans la tête, mais n’oublions pas non plus qu’il y a en saut à ski d’abord une dynamique qui est de pousser avec ses jambes et d’être dans l’action. C’est justement l’équilibre que je veux retrouver et qui, je l’espère, nous permettra d’être performants au haut niveau. »

« David n’est pas un magicien, nous ne lui demandons pas l’impossible »

David Jiroutek a signé un contrat de deux ans. L’objectif, ce sont donc les JO de 2022 ou c’est de performer dès cet hiver ?

Jonathan Learoyd, photo: Christian Bier, CC BY-SA 4.0
« Il faut être patient et lucide. Certes, on parle de saut à ski, mais il faut garder les pieds sur terre. On part de loin : on parle là d’athlètes qui ont du mal l’hiver dernier à entrer dans les points en Coupe continentale… Vous imaginez donc la marge qui nous sépare encore des points en Coupe du monde. Mais on a un sauteur comme Jonathan Learoyd qui est très motivé et qui s’il garde sa ligne de conduite et continue à travailler comme il le fait, peut espérer peut-être faire quelques points en Coupe du monde dès l’hiver prochain. Ce serait déjà un cap énorme. »

« David a effectivement signé pour deux ans, car c’est un mode de fonctionnement que nous apprécions, mais on fera un point après les JO pour voir quelle aura été la progression de nos sauteurs. Mais j’espère bien que la collaboration avec David s’inscrira dans la durée. L’idée est d’emmener nos jeunes sauteurs le plus haut possible. Mais David n’est pas non plus un magicien. Ce que nous attendons de lui, c’est qu’il fasse tout ce qu’il peut avec les moyens que nous avons pour gravir les marches les unes après les autres. Il faut rester humble : on ne peut pas affirmer aujourd’hui qu’on va performer dans deux ans aux JO. Si nous avons un ou deux athlètes dans les points en Coupe du monde, cela voudra déjà dire que le boulot aura été excellent. »

Dans quelle mesure l’équipe de France de saut à ski est-elle attractive pour un entraîneur étranger ?

« En fait, notre projet intéressait pas mal de coaches. C’est donc déjà une satisfaction. Le premier point, ce sont nos jeunes sauteurs qui ont entre 17 à 20 ans. Si on avait une équipe avec une moyenne d’âge de 25 ans et des sauteurs qui ont du mal à performer, cela n’aurait probablement pas été la même musique. Là, à 17-20 ans, vous avez encore une importante marge de progression, ce n’est pas encore l’âge d’or pour performer au haut niveau, même si certains bien entendu y arrivent déjà. Ce sont aussi des jeunes qui ont des résultats de référence dans leurs catégories sur les circuits internationaux. Or, nous avons eu un peu de mal à leur faire franchir les étapes suivantes. Bref, il y a en France un vrai potentiel que les entraîneurs étrangers ont déjà vu évoluer. »

Le tremplin du Praz à Courchevel, photo: Manuguf, CC BY-SA 2.5
« Et puis nous avons un beau cadre de travail en France. D’accord, nous sommes une petite nation du saut, mais le stade de Courchevel est magnifique avec des infrastructures de qualité. Nous avons un gymnase, deux salles de musculation et tout y est flambant neuf. Nous y avons un grand tremplin de 120 mètres, un autre de 90 mètres avec des gens qui sont à notre entière disposition. Nous avons donc énormément de chance. Et je n’oublie pas que nous avons encore trois tremplins dans le Jura à deux heures de route avec des ailes en glace synthétique. Nous avons même plus d’infrastructures qu’en République tchèque et en meilleur état. Autrement dit, nous avons tout ce qu’il faut pour faire de bonnes performances. J’ai l’impression que nous avons un essai à transformer, et je pense que tout cela a attiré les entraîneurs étrangers. »