Sharlota : « En Tchéquie, je suis l’une des personnes les plus extravagantes »

Sharlota

La jeune rappeuse tchèque Sharlota était présente à la Pride du 13 août 2022 à Prague. A cette occasion, elle a parlé à Radio Prague International de son parcours d’artiste atypique, qui lève le voile sur une autre facette du monde de la musique et de l’influence en Tchéquie. 

Sharlota est une jeune artiste tchèque de 25 ans. Sa carrière a débuté il y a maintenant dix ans avec la sortie de son premier single en 2012, intitulé « Do rána ». Depuis, le succès lui sourit. Elle revient pour nous sur ces dix dernières années :

« J’ai dû travailler très dur pendant 10 ans pour en arriver là, pour que les gens puissent enfin dire : oui, Sharlota est une bonne artiste. Mais cela m’a quand même pris 10 ans pour le prouver. Parce que les gens me réduisaient toujours à mon apparence en disant que je portais trop de couleurs. »

Son premier single était le résultat d’une collaboration entre trois artistes tchèques, Sharlota, Abde et Deno, un titre qui a permis à sa carrière de décoller. Autre titre marquant de sa carrière : celui qu’elle a sorti l’année suivante, intitulé « Rockstar », fruit d’une collaboration avec le célèbre artiste Ben Cristovao, qui a représenté la République tchèque lors de l’édition 2021 de l’Eurovision.

En 2014, elle est démarchée par le label Blakkwood Records, dont elle fait désormais partie, et avec lequel elle a publié son premier EP en 2015, intitulé « Vdova », et un double album en 2020 qui a reçu un Golden Record Award.

Avec des paroles et des clips assez provocateurs, la chanteuse incarne un personnage singulier, aux codes extravagants, comme une manière de s’imposer et de s’exprimer. Néanmoins, elle nous explique qu’elle est en quelque sorte victime de ce personnage.

« Je suis chanteuse et rappeuse. Pour moi, c’est une bonne chose de faire comprendre aux gens que je peux être très grossière dans ma musique, mais que je reste quelqu’un d’aimable en tant que personne ».

En tant que chanteuse et rappeuse célèbre en République tchèque, elle a animé l’édition 2019 de The Voice Česko Slovakia.

Au cours de sa carrière, Sharlota a dû faire face au sexisme, assez ancré dans la société tchèque d’après elle, et particulièrement dans le monde du rap et de la musique. Dur de se faire une place  dans des milieux très majoritairement masculins, selon elle :

« En tant que femme, dans ton domaine, il faut que tu prouves tout le temps que tu es forte, et c’est toujours le cas en République tchèque. Quand tu es une femme, et spécialement dans le milieu du rap, tu fréquentes beaucoup d’hommes, tu dois te battre trois fois plus, tout le temps, et prouver que tu es implantée dans le milieu, que tu es une femme forte. Je peux le faire moi-même, mais les hommes n’en sont pas convaincus. C’est vraiment dur de s’exprimer publiquement ou de faire de la musique, parce qu’il faut que tu te battes tout le temps pour ta musique. »

Sharlota | Photo: Šimon Holý,  ČRo

Une artiste aux mille facettes

Le monde de la musique n’est pas le seul à être un monde de requins pour la jeune artiste. A l’heure d’Instagram, TikTok et Twitter, la chanteuse doit aussi être capable de manier ces nouveaux outils, devenus aujourd’hui une véritable part de son métier.

D’après le serveur en ligne Lafluence, les Tchèques en 2022 sur les réseaux sociaux, suivent et commentent surtout la vie des sportifs, des personnalités de la télévision, des artistes, des mannequins et même d’un ancien politicien en disgrâce. L’image que Sharlota véhicule sur ces plateformes a donc de fortes répercussions, notamment sur les jeunes générations, d’autant plus qu’elle compte plus de 333 milliers de followers sur Instagram. Consciente de l’influence qu’elle exerce, elle souhaite utiliser sa notoriété pour son public et rester avant tout elle-même :

« J’essaye de regrouper les gens, d’être vraiment cosmopolite, et de partager de bonnes énergies. Ce que les gens aiment peut-être sur mon compte Instagram, c’est le fait que je sois honnête et parfois même trop. »

Une honnêteté pas toujours facile à tenir dans un monde qui ne cherche qu’à commercialiser tout ce que vous faites. La chanteuse en est d’ailleurs consciente et se moque ouvertement de cela dans un de ses plus grands succès appelés ‘Marketing’, dont le clip comptabilise quasiment quatre millions de vues sur Youtube. « Sharlota est du pur marketing », c’est ce qu’elle répète à tue-tête sur un rythme entraînant.

L’univers des likes peut s’avérer cependant très violent. Sharlota raconte à quel point la pression médiatique marque sa vie au quotidien :

« De nos jours, chaque petit détail est tellement commenté. Cela ne devrait pas être le cas, vraiment ! Maintenant, je réfléchis avant de sélectionner ce que je veux partager. Je me pose la question de ce qu’il est vraiment important de dire, pour aboutir au message que je souhaite réellement partager. Je dois me protéger. En grandissant, je me rends compte que certaines personnes peuvent être vraiment méchantes et parfois, je n’arrive juste pas à me dire : ‘c’est bon, je m’en fous’. J’essaye donc juste de sélectionner l’énergie que je dépense. Parfois, il faut juste se protéger pour être heureuse. »

L’acceptation d’une rappeuse excentrique en Tchéquie

Des critiques qui s’attaquent souvent au style de la rappeuse – très coloré, plein d’imprimés ou de matières originales – et à ses nombreux tatouages, un style loin des standards habituels. Elle reconnaît qu’il peut être très difficile en Tchéquie de sortir du lot et de revendiquer sa différence :

« En République tchèque, je suis l’une des personnes les plus extravagantes sur Instagram. Je ne sais pas pourquoi, parce que je peux m’habiller comme ça tous les jours et je trouve que c’est plutôt décontracté. Mais, en Tchéquie, j’ai l’impression que c’est un peu trop pour les gens. J’ai été habituée à être jugée depuis mon plus jeune âge, et j’ai compris que me battre avec les gens pour les faire accepter ne servait à rien car ils n’étaient pas ouverts d’esprit. »

Pas découragée pour autant, elle a d’ailleurs sorti une collection de vêtements en collaboration avec la marque allemande About You où elle partage ses goûts vestimentaires. Elle reconnaît ne pas vouloir prendre en compte l’avis des autres quand elle s’habille le matin, et contredit la critique qui l’accuse d’utiliser ses vêtements pour faire parler d’elle. Elle dit vouloir être simplement elle-même. C’est pourquoi elle invite les gens qui la suivent à s’accepter tel qu’ils ou elles sont :

Sharlota | Photo: Mélie Toussaint,  Radio Prague Int.

« Mon message pour ma communauté Instagram et dans ma musique est que tout le monde est quelqu’un d’unique. C’est normal et vous ne devez pas vous en vouloir, ou vous détester pour cela. »

C’est pour revendiquer ce droit à être qui nous voulons que la chanteuse a donc décidé de prendre part pour la deuxième fois à la Prague Pride, et profiter ainsi de son atmosphère bienveillante où les looks extravagants sont la norme, pas l’exception.