Triptyque patriotique de Josef Suk

Josef Suk
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« Je n’ai à rendre compte de ce que j’ai fait à personne, si ce n’est à ma conscience et à notre noble dame Musique, a écrit le compositeur Josef Suk au chef d’orchestre Václav Talich, en même temps je sais qu’en travaillant je sers ma Patrie et rends hommage à ces grands hommes de notre renaissance nationale qui nous apprenaient à aimer la Patrie. » L’amour de la Patrie, ce sentiment considéré aujourd’hui comme un reliquat d’une autre époque et qu’on a parfois tendance à confondre avec le nationalisme, était chez Josef Suk une source intarissable d’inspiration et d’énergie créatrice.

Josef Suk
Fils d’un instituteur, il aimait beaucoup ses parents et était fier de son père. Il disait que c’était à ses parents et à son pays qu’il devait tout et il manifestait sa reconnaissance dans toute sa création. Né en 1874 dans le village de Křečovice non loin de Prague, il a évoqué beaucoup plus tard cette petite commune oubliée par ces paroles : « Quel silence l’entourait aux temps de mon enfance ! Et c’est grâce à ce silence que j’ai compris, dès cette époque, l’âme de ce pays et de son peuple. »

Dès l’âge de six ans le petit Josef commence à jouer du violon et bientôt aussi du piano et de l’orgue. Sa première composition est une polka qu’il crée pour le jour de fête de sa mère et que son père adapte pour piano. En 1885, il entre au conservatoire et en 1891 il est admis dans la classe de composition d’Antonín Dvořák. C’est le moment crucial dans la vie du jeune musicien qui deviendra bientôt l’élève préféré du grand compositeur et plus tard aussi son gendre car il épousera Otilka, la fille d’Antonín Dvořák. Le jeune Josef apprend beaucoup de son maître mais son talent fort ne lui permet pas de glisser dans l’imitation de son illustre modèle et de perdre son originalité.

C’est pendant la Première Guerre mondiale que Josef Suk crée sa « Médiation sur l’ancien choral tchèque en l’honneur de saint Venceslas », composition pour quatuor à cordes qu’il adaptera plus tard pour grand orchestre. L’œuvre cite en partie la mélodie du vieux chant du peuple invoquant saint Venceslas, patron de Bohême et le priant de ne pas laisser périr les Tchèques et leur descendance. Après la chute de l’empire d’Autriche-Hongrie en 1918 et la naissance de la Tchécoslovaquie indépendante Josef Suk dédiera cette méditation avec deux autres œuvres à la nation tchèque.


Photo: Chandos
La fin de la Deuxième Guerre mondiale apporte aux Tchèques la liberté et un Etat indépendant qu’ils forment avec le peuple slovaque. Josef Suk désire rendre hommage aux combattants tchèques et slovaques tombés au champ d’honneur et leur dédie un prélude pour la cérémonie funéraire qu’il intitule « La Légende des vainqueurs morts ». Le compositeur donne cependant à cette œuvre une portée plus large et le prélude devient aussi une évocation de tous ceux qui vivent dans la souffrance mais ne perdent pas l’espoir d’un avenir meilleur. L’auteur a y mis sans doute aussi beaucoup de ses propres expériences et des souffrances de sa propre vie marquée par deux grandes pertes irrécupérables – la mort de son maître Antonín Dvořák et de sa femme Otilka, moment tragiques qu’il a déjà évoqués dans sa symphonie « Asraël ».

C’est grâce à la musique, grâce au travail qu’il a probablement pu surmonter ces deux coups terribles que le sort lui a assénés. La libération de sa patrie en 1918 lui donne un nouvel espoir et il décide de concevoir « La Légende des vainqueurs morts », hommage rendu aux héros de la Grande Guerre, comme le deuxième volet de son Triptyque patriotique qu’il dédie à sa patrie libérée.


Josef Suk | photo:
C’est en 1919 que Josef Suk compose la première version de la marche « Vers une vie nouvelle » qui deviendra une des marches tchèques les plus célèbres. Cependant, le chemin de cette composition vers la reconnaissance générale et vers la célébrité n’est pas facile. En composant cette œuvre Josef Suk pensait à la participation des soldats des légions tchécoslovaques et des membres du mouvement des Sokol, aux combats liés avec les différents frontaliers de la nouvelle République tchécoslovaque née sur les décombres de l’Autriche-Hongrie.

L’auteur, caché sous un pseudonyme, présente sa composition au concours de la meilleure marche lancé par le mouvement gymnique et patriotique Sokol et son œuvre finit par remporter le premier prix. L’accueil que le public de l’époque et les Sokols réservent à cette composition d’une facture très originale est cependant mitigé, les chefs du mouvement la trouvant trop moderne. Si la marche remporte finalement le Premier prix, c’est grâce aux compositeurs et chefs d’orchestre renommés Karel Kovařovic et Otakar Ostrčil qui font partie du jury.

Après la victoire, Josef Suk ajoute à sa composition les fanfares initiales et le trio final et c’est sous cette forme que l’œuvre obtiendra la médaille d’argent aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1932. Dans le répertoire des Sokol, elle continue cependant toujours à rivaliser avec la marche « La force de lion » de František Kmoch et est même éclipsée par cette oeuvre très populaire. Ce n’est qu’en 1935, donc après la mort du compositeur, que les Sokols tchèques attribueront à ce troisième volet du Triptyque patriotique de Josef Suk le statut de marche solennelle officielle de leur organisation.