Un livre qui ressuscite le ghetto juif de Prague
Six synagogues, l’Hôtel de Ville juif et le vieux cimetière, c’est tout ce qui reste du ghetto juif pragois et pourtant au milieu du XIXe siècle encore ce quartier comptait plus de 10 000 habitants. En apparence, il ne reste donc que quelques vestiges de cette ville juive presque complètement rasée au tournant des XIXe et XXe siècle. Le livre intitulé Krajinou židovského ghetta – Dans le paysage du ghetto juif publié par l’écrivain Dan Hrubý démontre cependant que rien n’est tout à fait perdu et qu’une recherche assidue peut faire resurgir du passé cette ville engloutie par le temps.
Un quartier démoli
Quand on se promène aujourd’hui dans les rues de l’ancien quartier juif de Prague, on voit surtout des immeubles de rapport dans des styles éclectiques, art nouveau et sécession qui ont remplacé au début du XXe siècle les quelque 600 maisons rasées du ghetto. A l’époque, ce changement s’apparentait à une invasion de la modernité dans un quartier insalubre dont la population pauvre a été chassée dans la banlieue.
Cette initiative qui visait à transformer cette partie de la ville selon le modèle haussmannien, a cependant suscité le rejet et des protestations d’une partie des élites intellectuelles et des amateurs de l’histoire, mais les démolisseurs ont quand même réussi à imposer leur vision d’une Prague moderne. Des maisons branlantes et des taudis insalubres ont cédé la place à des édifices pour des locataires aisés, la misère a été remplacée par le luxe. Dan Hrubý démontre cependant dans son livre que sous ce quartier « assaini », sommeille encore le vieux ghetto pragois avec son histoire millénaire, ses innombrables destins humains et ses légendes :
« Le ghetto juif, le cinquième quartier ou le quartier de Josefov, fait partie intégrante du Vieux Prague, je dirais même que c’est une de ses parties les plus importantes. J’ai toujours été intrigué par les destins des familles et des individus qui avaient commencé à Prague et qui s’étaient poursuivis et développés dans des pays lointains, non seulement en Israël mais aussi par exemple aux Etats-Unis. »
Une pépinière de grandes personnalités
Dans son livre Dan Hrubý évoque donc d’innombrables personnes liées au quartier juif. C’est toute une chronique de vies, d’aspirations, de faits et de méfaits des habitants du ghetto, de leurs soucis, de leur humour et de leurs destins parfois tragiques, de leur générosité et de leur mesquinerie. Et parmi eux Dan Hrubý a aussi choisi un certain nombre de personnalités dont l’importance a dépassé de loin les limites de ce petit monde isolé :
« J’ai toujours été fasciné par la façon dont les vies de certaines personnalités ayant commencé ici avaient continué dans une région très éloignée, sur le territoire de la Palestine faisant aujourd’hui partie d’Israël, comment ces personnalités avaient contribué à former l’Etat d’Israël moderne, comment elles avaient adhéré au mouvement sioniste. »
L’itinéraire prestigieux d’Hugo Bergmann
Parmi ces personnalités devenues célèbres par la suite, il y a non seulement Franz Kafka et son ami Max Brod, mais aussi d’autres habitants qui se sont imposés dans la littérature, les arts et les sciences. Les comédiens Oldřich Nový, Miloš Kopecký, Jiří Suchý et Eliška Balzerová, le cinéaste Miloš Forman et la comédienne Věra Křesadlová, sa première femme, le scénariste Jiří Brdečka, les peintres Rudolf Kremlička, František Tichý et Václav Boštík ont tous habité dans les murs de ce quartier bâti sur les décombres du ghetto juif. Et il ne faut pas oublier les hommes de science dont Jaroslav Heyrovský, prix Nobel de chimie, et aussi Hugo Bergmann, homme auquel Dan Hrubý réserve dans son livre un chapitre entier :
« Hugo Bergmann, originaire de la Place de la Vieille-Ville de Prague, est devenu premier recteur de l’Université hébraïque de Jérusalem. Pendant les premières années de sa vie, il a vécu dans la proximité immédiate de la place de la Vieille-Ville. Il fréquentait le lycée du palais Kinský avec son condisciple Franz Kafka. Il a été le premier parmi ses proches et amis à avoir compris la force de l’idée sioniste. Il s’est rallié à cette idée et est devenu un sioniste fervent. Il cherchait à convaincre de ses idées aussi ses amis dont Franz Kafka. Après la Première Guerre mondiale, il s’est établi avec sa femme à Jérusalem où il est devenu premier directeur de la Bibliothèque nationale d’Israël dans des conditions extrêmement modestes. »
« Nous avons réussi à trouver une photo représentant Bergmann et les premiers bibliothécaires qui utilisent des ânes pour transporter des livres. Plus tard Hugo Bergmann est devenu, sur la recommandation d’Albert Einstein qui l’avait connu lors de son séjour à Prague, premier recteur de l’Université hébraïque de Jérusalem. »
Dans le dédale des ruelles sombres
Le livre de Dan Hrubý est cependant avant tout une source abondante de témoignages et documents sur le vieux ghetto et la vie de ses habitants qui resurgissent de l’oubli grâce aussi à d’innombrables photos retrouvées dans les archives par la graphiste Helena H. Zahrádecká. L’auteur amène le lecteur dans le dédale des ruelles sombres et humides, dans des tavernes obscures et bruyantes, dans la vie intérieure du ghetto où la misère engendrait le crime et la prostitution. Il évoque les épreuves qui se sont abattues sur le ghetto au cours de son histoire, les pogroms et les épidémies, et il ne peut pas omettre l’holocauste qui a été sans doute une des épreuves les plus terribles. Dans ce contexte, il nous amène également à l’Ecole juive qui était fréquentée par les enfants juifs encore au cours de la Deuxième Guerre mondiale avant leur voyage sans retour vers les camps d’extermination.
L’étoile de David
LIRE & ECOUTER
Un chapitre spécial est consacré par Dan Hrubý à l’étoile de David, ce symbole de l’identité judaïque et du judaïsme :
« L’étoile de David, étoile à six branches, hexagramme qui revêt l’importance d’un symbole universel de l’unité juive, est née à Prague. C’étaient les Juifs pragois qui ont fait figurer cette étoile sur leur étendard, sur leur drapeau. Par la suite, le symbole s’est diffusé en Europe, tout d’abord à Vienne, et finalement l’étoile de David a été choisie et adoptée par le mouvement sioniste qui cherchait un symbole unificateur. »
La légende du Golem
Aujourd’hui encore le ghetto de Prague reste un endroit quasi magique, un lieu qui suscite l’imagination et invite à la réflexion. Parmi ceux qui ont subi le charme envoûtant de ses vieux murs, il y avait vers la fin du XIXe siècle l’écrivain pragois de langue allemande Gustav Meyrink. Il a situé à Prague à l’époque de « l’assainissement du ghetto » son roman Le Golem inspiré d’une vieille légende selon laquelle, au XVIe siècle, le rabbin Loew, grand cabaliste connu aussi comme le maharal de Prague, a créé un être artificiel auquel il a insufflé la vie et qu’il a doté d’une force magique pour protéger la communauté juive contre les persécutions.
Selon la légende, cet humanoïde d’argile qui repose depuis ce temps-là au grenier de la plus ancienne synagogue de Prague, ressuscite tous les trente ans et revient parmi les vivants. On l’a cherché en vain dans le grenier de la synagogue mais cela ne change rien au fait que ce personnage légendaire reste étonnement vivace. Rendu à la vie maintes fois par des écrivains et des cinéastes, il a été ressuscité aussi par Gustav Meyrink dans son roman et il figure également avec sa légende et son créateur cabaliste dans le livre de Dan Hrubý comme un symbole, comme une personnification des mystères du ghetto juif de Prague.







