Un poète qui ne craignait pas de se brûler les doigts

Jaroslav Seifert

L'annonce de la mort du poète Jaroslav Seifert, le 10 janvier 1986, a plongé la Tchécoslovaquie en deuil. En même temps, la disparition de cet homme intègre qui n'avait pas plié face au régime arbitraire, a souligné l'importance de certaines qualités morales dans la vie de la société et donné une impulsion revigorante à cette partie de la culture tchèque qui était réduite à la dissidence.

C'est l'amour sous toutes ses formes qui est le thème majeur de la poésie de Jaroslav Seifert.

Ma longue existence m'a enseigné

que le plus beau cadeau

que la vie puisse offrir

c'est la musique et la poésie

excepté l'amour, bien sûr.

a-t-il écrit dans son poème "Etre poète" qui est une espèce de profession de foi. Les femmes sont pour lui "le sucre blanchissime dans le café amer de la vie". Les résonances érotiques qu'elles éveillent en lui, sont une source d'inspiration intarissable pour ce poète amoureux de la vie mais il sait trouver aussi des métaphores inoubliables pour exprimer son amour filial, pour évoquer sa mère. Le recueil "Maman" inspiré par celle qui lui a donné la vie, est considéré comme un joyau de la poésie tchèque. Il aime aussi ardemment son pays et l'exprime dans de nombreux poèmes dont cette "Chanson du pays natal ":

"Comme les fleurs aux flancs des cruches de Modra

qu'il est beau ce pays qui est ta patrie,

comme les fleurs aux flancs des cruches de Modra

doux comme le pain bis où tu enfonceras

jusqu'à la garde ton couteau qui brille."

Issu d'un milieu très modeste Jaroslav Seifert est très sensible à la condition sociale de l'homme. C'est probablement la raison pour laquelle il adhère, très jeune, au parti communiste, dont il sera cependant exclu déjà en 1929 pour avoir critiqué la direction du parti. Sa nature et son talent ne lui permettent tout simplement pas de mentir même si la vérité est souvent dangereuse."Que jaillisse la flamme des mots, brûlante, tant pis si je m'y brûle les doigts," écrira-t-il. Ses démêlés avec le parti communiste marqueront d'ailleurs toute sa vie et s'aggraveront encore avec la prise de pouvoir par les communistes dans son pays.

Dans les années 1960 Jaroslav Seifert est président de l'Union des écrivains tchécoslovaques et il ose protester publiquement contre l'invasion des armées du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie et aussi contre la politique de "normalisation" qui doit éliminer toute expression de la liberté civique ou culturelle. Et le poète récidive encore, en 1977, lorsqu'il signe la Charte 77, document par lequel un groupe d'intellectuels tchèques, dont Vaclav Havel, appelle les autorités communistes à respecter les droits de l'homme et d'autres conventions internationales qu'elles se sont engagées à respecter. C'est un tournant dans la vie politique du pays car désormais toute la population tchèque sait qu'il y a en Tchécoslovaquie des courageux qui osent braver le régime.

Les autorités cherchent à réduire Jaroslav Seifert au silence mais lorsqu'en 1984 il reçoit le Prix Nobel de littérature, il s'avère que ce sera bien difficile sinon impossible. Les feux de la presse internationale seront désormais brandis sur ce récalcitrant incommode qui devient pour le régime un adversaire redouté. Et cette appréhension du régime vis-à-vis de Jaroslav Seifert marquera aussi les obsèques du poète, le 21 janvier 1986.


On a décidé que les funérailles du poète seraient organisées selon un scénario soigneusement préparé sous le contrôle de la police secrète. Les obsèques ont eu finalement trois parties : un rassemblement officiel dans la grande salle du Rudolfinum à Prague, une cérémonie religieuse dans la basilique Sainte-Marguerite à Prague-Brevnov et finalement l'enterrement au cimetière de Kralupy, petite ville située non loin de Prague. Le jour des obsèques, on intensifie les représailles contre les dissidents, on interdit de photographier la cérémonie et on soumet à un contrôle strict tous les participants. Evidemment dans l'assistance il y a d'innombrables agents de la StB.

Milena Strafeldova qui était, en ce temps-là, fonctionnaire du ministère de la Culture, chargée de coordonner les préparatifs de la cérémonie, n'a pas oublié l'atmosphère pesante de cette journée : "Dès le matin des milliers de personnes attendaient devant le Rudolfinum de Prague et, très disciplinés, faisaient la queue, pour pouvoir s'incliner devant le catafalque du poète. Ils ont apporté une immense quantité de fleurs. Tout cela était étroitement suivi par la StB qui cherchait à éviter surtout les gerbes aux inscriptions "provocatrices". Je me rappelle qu'un agent de la StB s'est littéralement jeté sur une gerbe de la Section de jazz, association oeuvrant pour la liberté de la culture. On a donc cherché à éliminer toute allusion à la résistance et à l'opposition."

Le caractère de la cérémonie religieuse à la basilique Sainte-Marguerite de Prague-Brevnov est bien différent. 3 500 personnes y participent et dans la foule il y a de nombreux dissidents dont Vaclav Havel, ami du poète. Bien que la police interdise strictement de photographier ou d'enregistrer quoi que ce soit, on résussira à conserver quand même un document précieux sur ces moments historiques.

Milena Strafeldova: "Le seul document sur les obsèques de Jaroslav Seifert qu'on a réussi à conserver, est le livre des photos de Jaroslav Krejci, un photographe très spécialisé surtout dans la photographie de théâtre. Dans ce cas cependant Jana Seifertova, fille du poète, lui a demandé de photographier tout le déroulement des obsèques. Il a réussi à pénétrer jusque "dans les coulisses" de la cérémonie, même au Rudolfinum, et ses photos témoignent encore aujourd'hui d'une façon expressive de l'atmosphère tendue et émotive des obsèques de Jaroslav Seifert."